États-Unis

En Alabama, Amazon remporte sa bataille contre les syndicats

La création d’un syndicat dans un entrepôt Amazon de l’Alabama, devenue un enjeu national aux États-Unis, a été rejetée par une large majorité des employés du site. Le syndicat national de la distribution promet de faire appel de ce vote.

Alexis Buisson

9 avril 2021 à 22h06

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Le mouvement de salariés d’Amazon pour créer un syndicat dans un entrepôt de de Bessemer (Alabama), ce qui aurait été une première pour le géant du commerce en ligne aux États-Unis, s’est soldé par un échec dans les urnes vendredi.

Sur les 3 215 bulletins reçus, 1 798 étaient contre la syndicalisation contre 738 en faveur du RWDSU (Retail, Wholesale and Department Store Union), le syndicat national de la distribution que des employés voulaient rejoindre.

Plusieurs centaines de bulletins étaient contestés ou jugés non valables, mais le camp du « non » est d’ores et déjà assuré d’obtenir la majorité des suffrages. Ce résultat marque une victoire nette pour Amazon.

« La représentation syndicale est un choix pour les salariés, mais beaucoup d’entre eux ont clairement préféré les opportunités d’un marché du travail offrant de bons salaires et des bénéfices au caractère anonyme d’une convention collective », a réagi David French, de la fédération nationale de la distribution, qui représente les professionnels du commerce de détail.

« Amazon n’a ménagé aucun effort pour rendre fou ses propres employés », a estimé Stuart Appelbaum, le président du RWDSU. « Nous ne laisserons pas Amazon s’en tirer à si bon compte avec leurs mensonges, leurs tromperies et leurs activités illégales », a-t-il ajouté. Le syndicat a annoncé qu’il allait porter plainte auprès du National Labor Relations Board, l’agence fédérale en charge du droit du travail, « contre toutes les actions scandaleusement et ouvertement illégales menées par Amazon lors du vote de syndicalisation ».

Le syndicat avait remporté une première victoire l’année dernière, en réunissant suffisamment de signatures pour organiser un vote. Le mouvement de Bessemer a ensuite pris une dimension nationale. Il a vu s’opposer les soutiens aux employés syndicalistes – des artistes, des parlementaires démocrates et républicains, et même le président Joe Biden – et Amazon, dont les affaires ont prospéré pendant la pandémie de Covid-19.

Le correspondant de Mediapart aux États-Unis, Alexis Buisson, s’était rendu en mars à Bessemer. Nous vous proposons de relire son reportage.

***

Bessemer (États-Unis).– « Nous sommes là presque tous les jours, dès 3 heures du matin. Nous voulons être sûrs de ne louper personne », raconte le syndicaliste Michael Foster, alias « Big Mike ». « Là », c’est un carrefour sans histoire situé le long d’une voie rapide qui file dans la forêt d’Alabama, à l’extérieur de la ville tranquille de Bessemer, 27 000 âmes.

Depuis plusieurs mois, les membres du syndicat des travailleurs de la distribution RWDSU (Retail, Wholesale and Department Store Union) se relaient à ce croisement, qui mène au parking du gigantesque centre de distribution « BHM1 » d’Amazon, quelques dizaines de mètres plus loin. 

Armés de pancartes, ils encouragent les 5 800 employés qui défilent en voiture toute la journée, à voter pour la création d’un syndicat dans le cadre du référendum interne en cours depuis début février. Ces derniers ont jusqu’au 29 mars pour remettre leur bulletin de vote. S’il voit le jour, ce syndicat serait le premier à naître au sein d’un entrepôt d’Amazon aux États-Unis, toutes les autres tentatives ayant échoué jusqu’à présent.

« Big Mike », un Afro-Américain corpulent en tee-shirt jaune, fait partie des nombreux employés de l’industrie aviaire locale venus faire campagne pour le syndicat avec d’autres membres de la RWDSU. Distribution de dépliants, installation de pancartes le long de la route, discussions avec les employés qui vont et viennent en voiture : ils ne ménagent pas leur peine.

Aux abords du site d’Amazon, près de Bessemer (Alabama). © AB / Mediapart

Et Amazon non plus. Inquiète du risque de contagion syndicale parmi ses 800 000 employés aux États-Unis, l’entreprise a demandé aux autorités locales de raccourcir la durée du feu rouge au carrefour pour éviter que ses employés ne discutent trop longtemps avec les équipes de la RWDSU – Amazon assure que le changement a été fait pour éviter les embouteillages à la sortie du parking. « C’est la plus grosse campagne de l’histoire de notre syndicat », résume Stuart Appelbaum, le président de la RWDSU, fondée en 1937.

Ouvert en mars 2020 pour faire face au boom des commandes pendant la pandémie, le centre de distribution de Bessemer est une aubaine économique pour cette région du « Deep South » des États-Unis, pauvre et noire, scarifiée par le déclin de l’industrie et le manque de protections sociales hérité de l’esclavage. Rapidement, il est aussi devenu le symbole des dérives du système Amazon.

Face au refus de la direction d’augmenter ses employés, composés à 80 % d’Afro-Américains, en pleine pandémie, une poignée d’employés de « BHM1 » ont rencontré en secret les syndicalistes de la RWDSU l’été dernier pour leur demander de les aider à monter un syndicat. En décembre, quelque 2 000 employés avaient manifesté leur soutien au projet. Le référendum a démarré deux mois plus tard.

Depuis, la campagne bat son plein devant et derrière les murs du bâtiment, où quatre grandes banderoles « Vote » ont été installées sur la façade. Côté Amazon, un consultant anti-syndical a été recruté à prix d’or pour dissuader les employés de voter pour le syndicat – une pratique nommée union busting répandue dans les grandes entreprises américaines.

Toutes les semaines, les employés de l’entreprise doivent participer à des séances « d’information » dans lesquelles on leur parle des risques de la négociation collective. Des messages anti-syndicats sont aussi envoyés plusieurs fois par jour aux employés et ont même fait leur apparition dans les toilettes. 

« Je n’ai jamais vu pareille agressivité de la part d’une entreprise », souligne Michael Foster, qui a participé à des campagnes similaires dans les usines de volaille. Amazon a également mis en place un site internet pour rappeler que ses employés étaient payés au moins 15 dollars de l’heure, soit le double du salaire minimum en vigueur en Alabama.

Un argument qui surprend « Big Mike ». « Beaucoup des travailleurs d’Amazon ont deux emplois. Ils travaillent 10 heures au centre et ont un autre emploi le week-end car ils ne peuvent pas faire face au coût de la vie. Amazon pense qu’ils leur font une fleur en les payant 15 dollars de l’heure, mais c’est loin d’être suffisant », dit-il, surtout pour les parents qui élèvent leurs enfants seuls.

Pour sa part, Perry Connelly, un employé de « BHM1 » impliqué dans la campagne, dénonce des conditions de travail « déshumanisantes ». Recruté par Amazon en avril, cet Afro-Américain de 58 ans est « water spider » (« araignée d’eau »), un employé chargé de s’assurer que les commandes sont réparties entre les différentes stations de travail pour être traitées. Rencontré dans le local syndical à Birmingham, la grande ville à côté de Bessemer, il évoque le système informatique « ToT » (« Time off Tasks »), qui mesure la productivité des employés.

Perry Connelly, un employé de « BHM1 » impliqué dans la campagne. © AB / Mediapart

« Le chiffre du ToT monte quand on travaille moins. Les superviseurs viennent alors vous voir pour vous dire comment le baisser. Si le ToT monte à 2 heures sur une journée de travail de 10-11 heures, on s’expose à des mesures disciplinaires, voire à un licenciement », explique-t-il. Le problème : c’est qu’il augmente aussi quand les employés vont… aux toilettes. Il leur faut parfois de longues minutes de marche pour y arriver dans ce bâtiment bourré de tapis roulants automatiques et de robots, de la superficie de onze terrains de foot.

« Au rez-de-chaussée, il y a un seul urinoir et une cuvette. Il faut patienter si quelqu’un les utilise. Parfois, les toilettes ne marchent pas et il faut aller à un autre étage, ce qui augmente le ToT, dit-il. Ils nous surveillent en permanence. J’en suis au point où je suis à l’aise avec l’idée de me faire virer. » Amazon n’a pas répondu à nos demandes de commentaires.   

Alors que la date butoir du 29 mars approche à grands pas, impossible de dire quelle sera l’issue du scrutin. La bataille de Bessemer, dans le cœur de la très républicaine et jadis ségréguée Alabama, est en tout cas suivie de très près par le monde économique, syndical et politique. Même Joe Biden y est allé de son mot de soutien, en déclarant début mars que « tout travailleur devrait avoir le choix, clair et équitable, de rejoindre un syndicat. Point à la ligne »

Pour sa part, la RWDSU se veut confiante. La pandémie et le mouvement antiraciste Black Lives Matter, tout comme les grandes sommes d’argent engrangées par Jeff Bezos depuis le début de la crise sanitaire, ont ouvert la porte à des avancées sociales, en particulier pour les populations racisées. « Nous voyons ce combat comme une lutte pour les droits civiques », explique Stuart Appelbaum. 

Mais, pour Perry Connelly, le défi est de convaincre les jeunes employés d’Amazon, qui ont grandi dans une ère de diabolisation des syndicats héritée de la présidence Reagan. « Ils ne croient pas dans les syndicats », observe-t-il. Même si Amazon est loin d’être un employeur modèle, il offre des avantages sociaux et médicaux plus favorables que d’autres entreprises de la région, comme le rappelle Stephanie Poore, une employée (blanche) de 37 ans rencontrée sur le parking du centre avant qu’un vigile nous demande de quitter les lieux.

« Nous n’avons pas besoin de syndicat. On est bien traités. On nous offre un large choix d’assurances-santé, des congés payés… Nous sommes mieux payés qu’ailleurs. Je ne sais pas pourquoi je paierais pour un syndicat dont je n’ai pas besoin », dit-elle, reprenant un argument trompeur utilisé par les anti-syndicats, qui assurent que tous les employés seront forcés de payer une cotisation si le syndicat voyait le jour. Ses deux enfants, qui travaillent aussi à Amazon, sont sur la même longueur d’onde qu’elle.

Malgré les rumeurs de fermeture du centre en cas de victoire des pro-syndicats, la RWDSU ne lâche rien. En plus d’être présente au fameux carrefour près de « BHM1 », elle fait campagne dans la ville de Bessemer, théâtre dans les années 1930 de mouvements sociaux liés aux mines locales, comme le rappelle le petit musée du coin. Leur objectif : impliquer l’entourage des employés dans leur combat.

Quelle que soit l’issue du scrutin, les insurgés de Bessemer ont déjà remporté leur pari. « Je reçois des coups de fil de tout le pays de la part de travailleurs d’Amazon qui veulent de l’aide, indique Michael Foster. Le mouvement syndical est bien vivant. »

Alexis Buisson


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