L’alibi chinois de la filière nucléaire française

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Le voyage d’Emmanuel Macron en Chine a été l’occasion de célébrer à nouveau la coopération franco-chinoise dans le nucléaire : un protocole a été signé avec Framatome (ex-Areva) en vue de la construction d’une usine de retraitement de combustibles. Mais à quel prix ? Dans quelles conditions ? Depuis des années, la Chine est l’alibi de la filière nucléaire française pour cacher ses errements.

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Cela fait partie de la tradition diplomatique entre la France et la Chine. Pas un grand voyage officiel d’un représentant important chinois en France ou d’un responsable politique français en Chine ne se termine sans qu’un accord sur le développement de la coopération nucléaire entre les deux pays ne soit signé. Le voyage d’État d’Emmanuel Macron à Pékin a respecté l’usage. Mardi 9 janvier, Areva a signé un « protocole d’accord commercial » avec l’électricien chinois CNNC pour la construction d’une usine de retraitement de combustibles nucléaires, sous l’égide des présidents chinois et français.

Leur seule présence suffit à montrer le sérieux de l’affaire, à en croire des représentants français. « Nous avons l’assurance du contrat et cela sauvera la filière [nucléaire – ndlr] », assurait le ministre des finances, Bruno Le Maire, qui participait au voyage officiel. Selon Emmanuel Macron, le contrat pour l’usine de retraitement pourrait être conclu dans le courant du premier trimestre. Plus prudente, la direction de Framatome (ex-Areva) dit qu’elle espère signer dans l’année.

Emmanuel Macron et Xi Jinping dévoilant le 9 janvier une plaque pour le lancement du premier EPR dans le monde. © Reuters Emmanuel Macron et Xi Jinping dévoilant le 9 janvier une plaque pour le lancement du premier EPR dans le monde. © Reuters

Ce n’est qu’un énième protocole d’accord sur le même projet, remarquent des mauvaises langues, plus circonspectes sur la suite. De fait, rien n’est fait. Cela fait plus de dix ans que le groupe nucléaire discute avec son partenaire chinois de cette usine, qui devrait utiliser les technologies mises au point dans son usine de La Hague (Manche) et de Melox (Gard) pour retraiter les combustibles usés et produire du MOX [combustible issu de retraitement permettant d’être réutilisé dans les centrales nucléaires – ndlr]. Et les négociations semblent encore appelées à se prolonger.

Car parmi les sujets les plus importants qui restent à négocier dans ce contrat dont le côté français se plaît à signaler son aspect volumineux – plus de 10 000 pages –, il y a celui du prix. Framatome doit normalement assurer la conception et l’ingénierie de cette usine de traitement de 800 tonnes de combustibles usés. Officiellement, le contrat est estimé entre 10 et 12 milliards d’euros. Mais de l’aveu même des négociateurs français, les Chinois sont des négociateurs exigeants. Sous-entendu : les rabais sont à l’ordre du jour comme certainement d’importants transferts de technologies.

« Après trente ans, la coopération nucléaire avec la France est terminée. Les Chinois n’ont plus besoin de nous. Ils ont leur propre filière, leur propre réacteur. Ils ne commanderont plus d’EPR, quoi qu’en pense la haute administration française. Ils ont certes besoin encore des technologies pour le retraitement des déchets. Mais ils entendent les obtenir à leurs conditions. Ils discutent depuis plus de douze ans. Ils peuvent attendre encore », relève un proche du dossier. Pourtant, le gouvernement français agit comme si rien n’avait changé.

La Chine, c’est l’alibi de la filière nucléaire française, le partenaire privilégié qui justifie tout, même l’injustifiable. Depuis les années 1980, EDF et Areva ont aidé à construire près de la moitié du parc nucléaire chinois et formé des centaines d’ingénieurs. Cette coopération aurait rapporté finalement très peu, une petite centaine de millions d’euros sur trente ans, selon nos informations. « En tout cas, cela a été sans comparaison avec nos apports en industrie », assure un ancien responsable d’EDF.

Au nom de ces réalisations passées, tous les responsables du nucléaire français et la haute administration n’ont cessé de miser sur la coopération avec la Chine en matière nucléaire. Ainsi, Anne Lauvergeon a défendu en 2007 l’acquisition de la société minière Uramin par la nécessité de garantir de nouveaux approvisionnements d’uranium aux électriciens chinois. À l’époque, l’ancienne présidente d’Areva a minoré le prix exorbitant de 2,5 milliards de dollars (1,8 milliard d’euros), en faisant miroiter aux autorités françaises l’entrée de l’électricien chinois CNNC à hauteur de 49 % dans le capital de la société minière. Cette promesse chinoise n’a pas eu de suite. L’acquisition s’est révélée désastreuse : les gisements de cette société minière sont inexploitables. Et le groupe français n’en finit pas de payer le prix de ce scandale (voir notre dossier).

De même, alors que l’EPR, bien avant l’accident de Fukushima, se révèle un échec, c’est à nouveau vers la Chine que le gouvernement français et Areva se tournent pour tenter de sauver l’avenir du réacteur nucléaire. En 2008, Pékin finit par passer commande de deux réacteurs. Selon l’ONG Sortir du nucléaire, le groupe nucléaire aurait totalement bradé ses deux EPR au prix de 3,36 milliards d’euros au lieu des 8 milliards officiellement annoncés. « Je ne sais pas à quel prix a été conclue la vente des deux EPR aux Chinois. Mais des personnes de la branche réacteur (ex-Framatome) disaient à l’époque que les Chinois en avaient obtenu deux pour le prix d’un », raconte un ancien responsable d’Areva.

C’est à nouveau en s’appuyant sur la « grande coopération » franco-chinoise qu’EDF s’est embarqué dans l’aventure d’Hinkley Point, en Grande-Bretagne. À l’origine, les partenaires chinois d’EDF, CGN et CNNC devaient partager pratiquement à parité les risques liés à la construction de ces deux EPR. De révision en renégociation, les électriciens chinois ont révisé leurs ambitions : le chantier britannique semble surtout les intéresser pour être agréés comme constructeurs nucléaires dans les pays occidentaux.

Leur participation est tombée à 33 % dans la co-entreprise créée pour le chantier d’Hinkley Point. Surtout, comme nos enquêtes l’ont révélé, ils n’assument plus que 20 % des risques financiers du chantier contre 80 % pour EDF. Et les risques se révèlent immenses. Dix-huit mois après son démarrage, les surcoûts liés au chantier sont déjà évalués à 2,5 milliards d’euros par rapport au projet initial évalué à 22-23 milliards d’euros. Les engagements de réaliser le chantier d’ici 2022 sont jugés intenables. En outre, de plus en plus de responsables politiques, et jusqu’à la Cour des comptes britannique, contestent les garanties de prix accordées à EDF – 92,5 livres le mégawatt/heure pendant 35 ans – par le gouvernement. Alors que le prix du mégawatt des énergies renouvelables ne cesse de baisser, tombant en dessous des 40 livres, tous jugent ces garanties sur l’énergie nucléaire dispendieuses et injustifiées. Beaucoup demandent une renégociation, voire un abandon, de ces garanties. Pour EDF, ce serait alors la ruine assurée, que le groupe devrait assumer seul (lire nos enquêtes ici).

Quelles concessions est cette fois prêt à accepter le gouvernement français pour obtenir le contrat d’une usine de retraitement de combustible en Chine ? Beaucoup, redoutent certains connaisseurs du dossier. « La filière nucléaire française est en perdition. Les Chinois le savent. Ils ont tout intérêt à pousser leur avantage, en négociant le plus durement possible, pour récupérer toutes les technologies qui les intéressent, au plus bas prix possible », dit un responsable d’EDF. Une analyse que partage l’Observatoire du nucléaire qui redoute que le méga-contrat d’Areva ne se traduise par de lourdes pertes financières pour les finances publiques.

Rarement, Areva et le gouvernement français ont été en aussi mauvaise posture pour négocier. Depuis 2012, le groupe nucléaire est en totale perdition, cumulant des milliards de pertes. Cet été, le gouvernement, feignant de découvrir la faillite de la filière nucléaire française, a dû apporter quelque 2,5 milliards d’euros pour recapitaliser Areva. Fin décembre, la réorganisation d’Areva a été actée, la partie réacteur a été apportée à EDF, tandis que les activités minières, combustibles et retraitement ont été conservées chez Framatome.

Mais, même recentré, le groupe nucléaire  a toujours un avenir aussi bouché. Sur les six premiers mois de l’année, son chiffre d’affaires a baissé de 14 % à 1,8 milliard d’euros et le groupe est en perte. Le plan présenté à la Commission européenne pour obtenir le feu vert de la recapitalisation par l’État français semble désormais hors de portée, faute de commandes, faute de marchés nouveaux. Compte tenu de la baisse continue des marchés de l’uranium et du nucléaire, la situation financière du groupe risque de se dégrader à nouveau. Alors que le groupe a déjà supprimé quelque 6 000 emplois au cours des dernières années, il prévoit de nouvelles réductions de coûts pour faire face. Certaines sont déjà été lancées. Depuis un mois, des salariés de l’usine de La Hague protestent contre la non-récupération des jours fériés travaillés.

Dans ce contexte, Framatome et le gouvernement français semblent prêts à consentir d’importants efforts financiers pour décrocher le contrat de l’usine de retraitement en Chine. Son obtention permettrait d’assurer une activité à quelque 2 000 ingénieurs en France au cours des sept prochaines années, selon le gouvernement. Surtout, il donnerait une justification nouvelle à Areva.

La fuite en avant continue. Jusqu’à quand le gouvernement français va-t-il continuer à cacher le prix exorbitant de la faillite de la filière nucléaire française ?

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Juste après la publication de cet article, Areva a annoncé son changement de nom : il s'appelle désormais Framatome. La correction a donc été faite dans l'article. Framatome, issu de l'ancien groupe Jeumont-Schneider, regroupait historiquement les activités de chaudronnerie et de fabrication du réacteur nucléaire. Cette activité est reprise par EdF. Le groupe conserve les activités minières, celles liées aux combustibles et au retraitement, qui étaient regroupées, avant la création d'Areva, dans la Cogema. Areva disparaît mais l'addition de ses scandales et de ses erreurs demeure.