Caisses d’épargne 5. Un gros risque pour Lagardère

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Si le rôle de la Caisse des dépôts a souvent été pointé dans "l'affaire" de portage des titres EADS, celui des Caisses d'épargne, au profit du groupe Lagardère, est rarement évoqué. Il est pourtant très révalateur du "capitalisme de la barbichette" à la française, comme en témoigne le procés-verbal du comité des risques de l'Ecureuil, qui a examiné l'opération et dont Mediapart s'est procuré une copie. Une opération qui a fait perdre près de 50 millions d'euros supplémentaires.
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Du « capitalisme de la barbichette » au « capitalisme de connivence », le système économique français est, de longue date, affublé de nombreux sobriquets. Ceux-ci soulignent souvent un trait distinctif : même s’il s’est converti aux règles anglo-saxonnes, le capitalisme hexagonal est moins transparent que d’autres. Et si c’est le plus souvent le marché qui commande, il reste que la politique génère des interfèrences. Ainsi y-t-il à Paris des banques d’affaires. Mais il y a aussi des « banques d’influence ».

C'est de cette manière que les banquiers désignent les établissements qui acceptent de rendre des services, petits ou grands, aux hommes politiques ou aux hommes d'affaires de premier plan.
Est-ce dans cette catégorie qu’il faut classer les Caisses d’épargne ? En tout cas, Charles Milhaud, le président du directoire de la Caisse nationale des caisses d'épargne (CNCE), est un banquier qui sait se rendre utile. Depuis le début des années 2000, il a multiplié les aides aux journaux qui lui demandaient des subsides. A la demande du ministre des finances, Laurent Fabius, il a aidé à la recapitalisation de L’Humanité : le 15 mai 2001, les Caisses d’épargne ont participé à la création de la Société Humanité Investissements Pluralisme, aux côtés de Hachette (groupe Lagardère) et de TF1, laquelle société commune est entrée au capital du journal communiste à hauteur de 20 %. Dans le même mouvement, l’Ecureuil a apporté aussi des subsides à La Croix.
Dans le cas du journal Le Monde, Charles Milhaud s’est encore plus investi. Disposant depuis plusieurs années d’un conseiller secret, en la personne d’Alain Minc, le président du conseil de surveillance du journal, le patron de l’Ecureuil a accepté de venir au secours du groupe de presse, en 2003, en souscrivant aux obligations renouvelables en actions (ORA) émises par le groupe de presse à hauteur de 5 millions d’euros, mais à la condition que cela ne se sache pas. Une solution de portage des ORA du Monde souscrites par la CNCE a donc été organisée grâce au géant français de la réassurance, la SCOR, dont le patron est Denis Kessler, l’ancien numéro deux du Medef.
La CNCE est donc coutumière de ce genre de pratique, rendant, quand elle le juge utile, les services qu’on lui demande. Mais en 2006, ce système va s’emballer. Car pour rendre service au groupe Lagardère – et à l’Elysée qui fait fortement pression en ce sens -, la CNCE va prendre des risques plus importants, très au-delà de ce qu’autorisent ses procédures internes. Pour mesurer le risque encouru par l’Ecureuil, il suffit de prendre connaissance du procès-verbal du comité des risques de la CNCE, en date du 17 mars 2006, dont MediaPart à obtenu une copie [document 1, document 2, document 3, document 4]. Dans le souci de bien interpréter ce document, nous l’avons soumis à trois experts français du secteur bancaire, réputés pour leur sérieux, qui nous ont tous dit leur stupéfaction devant cette opération de vente à terme des titres EADS pour le compte du groupe Lagardère (figurant parmi les principaux actionnaires du géant européen de l'aéronautique). Stupéfaction parce que la décision de la CNCE ne répond à aucun des critères habituels de la profession.

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