Les coursiers à nouveau en grève pour leurs conditions de travail

Par

Un an après un premier mouvement social, des coursiers à vélo tentent à nouveau d’organiser une mobilisation pour dénoncer leurs relations avec les plateformes de livraison de repas. Un amendement appuyé par le gouvernement les inquiète tout particulièrement.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Ils espèrent que leur action sera un peu remarquée dans la grande fête qui s’annonce dimanche. Des livreurs à vélo, parisiens principalement, ont lancé un mouvement de grève pour protester contre les conditions de travail qui leur sont imposées par les grandes plateformes internet comme Deliveroo et Uber eats. Lancée dimanche 8 juillet, la mobilisation visait à retarder, voire à empêcher, les livraisons de repas toute la semaine. Même si le mouvement est pour l’instant principalement symbolique, ses organisateurs espèrent qu’il culminera le soir de la finale de la Coupe du monde de football, dimanche 15.

« Suite aux nombreuses dégradations de nos conditions de travail, toutes plateformes confondues, nous, travailleurs des plateformes de livraisons “ubérisées”, décidons d’un mouvement de grève », écrivent les organisateurs dans un communiqué, appuyés par les syndicats CGT, Sud et CNT-SO. « Si nous sacrifions l’une des semaines les plus rentables de l’année, c’est parce que l’on sait qu’il est devenu urgent de nous unir entre livreurs, afin de dépasser l’extrême individualisation qu’imposent nos conditions de travail, mais aussi de faire entendre nos revendications à l’ensemble de la population », expliquent-ils. Ceux qui refusent « de voir prospérer et se généraliser un système fonctionnant sur la précarité de ses travailleurs » ont aussi lancé une caisse de grève.

Le mouvement est parti de discussions sur divers groupes Facebook, principalement fréquentés par des livreurs utilisant l’application Uber eats, souvent nouveaux venus dans ce métier qui permet aux plus précaires de gagner de petites sommes, sans grande difficulté d’accès. L’organisation a rapidement été prise en charge par le Clap, collectif autonome des livreurs parisiens, une poignée de jeunes gens organisés et politisés : on les croise régulièrement dans les manifestations depuis la mobilisation contre la loi El Khomri en 2016, avec leur banderole clamant « la rue est notre usine ».

Le logo du collectif de livreurs autonomes parisiens. Le logo du collectif de livreurs autonomes parisiens.
Les livreurs mobilisés réclament « une tarification minimum horaire garantie » par contrat, « la prise en compte de la pénibilité de travail via différents bonus (pluie, week-end, nuit…) », ainsi que des « plages de travail et une activité » garanties. Des demandes qui sont très loin de la réalité de leur travail aujourd’hui. Car les coursiers à vélo dénoncent une nette diminution de leurs revenus en quelques mois, et l’augmentation des distances qu’ils doivent parcourir pour récupérer des commandes dans les restaurants ou livrer les clients.

Ils déplorent aussi la forte hausse du nombre de livreurs, qui fait baisser mécaniquement leurs revenus. Comme les chauffeurs VTC il y a deux ans, les coursiers sont pris dans une contradiction intrinsèque à leur statut : les plateformes cherchent à rassembler un maximum de livreurs, pour servir toujours plus de clients et devenir incontournables ; les travailleurs, eux, se retrouvent toujours plus en concurrence, pour se partager une quantité de livraisons qui n’est pas extensible à l’infini.

Il y a un an, déjà, un mouvement de livreurs avait retenu l’attention. Ils protestaient contre la suppression par Deliveroo des tarifs horaires garantis, qui avaient été accordés aux premiers livreurs travaillant avec la marque. Mais dans ce secteur très jeune et fort peu régulé, la situation évolue vite, et n’est plus celle d’il y a douze mois.

« Le métier est plus pénible, l’ambiance change vite, estime Hadrien, membre du Clap. Deliveroo est toujours très présent sur le secteur, mais en un an, Uber eats a réussi à prendre une grosse place. Et chez eux, tout le monde peut s’inscrire pour être de service quand il le veut, n’importe quand dans la semaine. Résultat, de nombreux coursiers patientent des heures pour pouvoir faire une course. Douze heures de connexion à l’application, en étant prêt à sauter sur son vélo, pour 50 euros, ça arrive fréquemment. » D’autres expliquent pouvoir gagner jusqu’à 2 000 ou 2 500 euros, au prix de semaines de travail dépassant les 50 heures à pédaler.

C’est en raison de cette politique spécifique que les coursiers Uber eats sont à l’origine de la grève. Ceux qui travaillent chez Deliveroo savent d’avance sur quels créneaux ils pourront travailler, même si l’accès à ces créneaux est de plus en plus difficile et est une autre source de conflit.

 © Reuters © Reuters
La question de la baisse de la rémunération est un point crucial chez des coursiers qui travaillent en indépendants, et ne sont pas couverts par le chômage, cotisent extrêmement peu pour leur retraite et ne disposent pas de congés payés. Selon l’un d’eux, il peut arriver de gagner 55 euros pour 10 heures de travail, même chez Deliveroo.

Après le changement tarifaire de l’été dernier, l’application a modifié encore une fois ses conditions de paiement, réduisant le tarif minimum garanti et en imposant une part variable selon la distance, assortie d’une somme fixe pour chaque commande récupérée. Les coursiers mobilisés estiment que le nouveau système leur est encore moins favorable que le précédent.

Le député Taché veut faire du « dumping social par le haut »

La colère des coursiers a trouvé un fixateur : un amendement passé, avec l’accord du gouvernement, par le rapporteur LREM Aurélien Taché dans le cadre de la discussion à l’Assemblée sur la réforme de l’assurance-chômage. Cet amendement autorise une plateforme à établir une « charte » définissant « ses droits et obligations ainsi que celles des travailleurs avec lesquels elle est en relation ». Mais une telle charte ne pourrait pas « caractériser l'existence d'un lien de subordination juridique entre la plateforme et le travailleur », ce qui protégerait la plateforme de tout risque de voir les contrats passés avec les coursiers requalifiés en CDI par la justice.

Le député vante son amendement comme un nouvel outil de protection, assurant dans une curieuse formule qu’il permettra de faire « du dumping social par le haut ». L’exposé des motifs du texte assure qu’il s’agit de « sécuriser la relation entre les plateformes et les travailleurs indépendants et permettre le développement de la responsabilité sociale des plateformes ».

Les coursiers jugent « insupportable » cet amendement. Le type de charte qu’il instituerait, « décidée de manière unilatérale et sans contrepartie aucune » par les plateformes, « ne peut qu'instituer la dépendance et la précarité » des travailleurs, s’indignent les organisateurs de la mobilisation.

Rédigées en sept points, ces chartes pourront définir « les modalités permettant d'assurer aux travailleurs un revenu d'activité décent », établir « des mesures de prévention des risques professionnels » ou empêcher que les plateformes imposent une exclusivité à leurs coursiers.

Sans surprise, les plateformes saluent cette possibilité nouvelle qui s’ouvrirait à eux. Toutes pourront fixer leurs propres règles, et se prémunir contre les contentieux juridiques lancés par des livreurs mécontents.

Ce n’est pas la première fois que la loi se penche sur les rapports entre les plateformes numériques et les travailleurs qui en dépendent. Comme expliqué par Mediapart, la loi El Khomri a prévu en 2016 que les livreurs à vélo et autres chauffeurs Uber réalisant au moins 5 100 euros de chiffre d’affaires annuel grâce aux plateformes ont le droit de leur demander le remboursement des sommes qu'ils versent à des compagnies d'assurance pour s’assurer contre un accident du travail.

L’amendement Taché, s’il est définitivement adopté, approfondirait la distinction entre ces travailleurs « ubérisés » d’un côté et les salariés ou les indépendants de l’autre. Il instituerait la création du « tiers statut », non prévu par le code du travail. « Ils créent un contrat bâtard entre celui de salarié et le contrat commercial. Une troisième voie bien pratique, qui ne nous apporte rien », dénonce le Clap.

L’irruption de cette nouvelle hypothèse se fait dans un contexte très lourd. Certes, la cour d’appel de Paris a, pour la première fois, confirmé dans un arrêt du 9 novembre 2017 la qualité de travailleur indépendant d’un coursier Deliveroo, et plusieurs autres décisions, des prud’hommes pour la plupart, vont dans le même sens.

Mais Deliveroo a aussi été lourdement épinglé sur ce thème par l’inspection du travail, qui juge que les 2 286 coursiers employés dans la région parisienne sont des salariés classiques, et doivent être traités comme tels. La plateforme de livraison est désormais sous le coup d’une enquête judiciaire, confiée par le parquet de Paris à l’Office central de lutte contre le travail illégal. La société et ses dirigeants sont soupçonnés d’avoir recours à du travail dissimulé. En Belgique, une autorité administrative a également statué en ce sens au mois de mars.

Une centaine de coursiers qui travaillaient pour Take Eat Easy, qui a fait faillite depuis, ont par ailleurs attaqué aux prud’hommes pour demander une requalification de leur contrat en contrat de travail.

Aujourd’hui, les travailleurs des plateformes numériques ont en tout cas de quoi être déçus : la loi de réforme de l’assurance-chômage devait au départ leur ouvrir une voie spécifique d’accès au chômage, et la possibilité de leur octroyer une somme mensuelle forfaitaire s’ils perdaient leur emploi avait été évoquée. Extrêmement difficile à mettre en place, cette hypothèse a disparu des radars, et l’amendement Taché est venu prendre sa place.

La création possible de ce nouveau statut a provoqué une levée de boucliers parmi les syndicats, unanimes dans leur hostilité. Le projet s’est aussi attiré les critiques de la part de représentants des artisans ou des indépendants, comme François Hurel, président de l'Union des auto-entrepreneurs, qui dénonce « la fin de l'universalité du code du travail ».

Ces représentants patronaux s’inquiètent notamment de la création d’inégalités entre les indépendants qui travaillent par l’intermédiaire de ces plateformes, qui seraient un peu protégés, et tous les autres auto-entrepreneurs, qui, eux, ne seraient pas du tout couverts.

Lors du débat à l’Assemblée, l’amendement a été vivement critiqué par les parlementaires de gauche, mais aussi par le spécialiste LR du droit du travail, le député Gérard Cherpion, pour qui « un tel statut intermédiaire pourrirait le droit social ».

La controverse a poussé Aurélien Taché à répondre publiquement. Dans une vidéo postée sur Twitter, il assure qu’« il ne s’agit pas de créer un statut spécifique » et que, pour lui, « il n’existe toujours que deux catégories de travailleurs, les salariés et les travailleurs indépendants ».

© aurelientache
« Les seules contraintes qu'apporte votre amendement s'appliquent contre les travailleurs », a rétorqué le Clap. La levée de boucliers va peut-être faire réfléchir la majorité : si l’amendement a bien été adopté à l’Assemblée, il a été supprimé en commission au Sénat, qui examine le texte en séance publique jusqu’à vendredi. S’il n’est pas rétabli en séance publique par la chambre haute, ce seront les députés qui devront trancher sur son sort.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale