Le piège de l’argent facile se referme sur l’empire Drahi

Par
Un vent de panique a saisi l’état-major d’Altice : Patrick Drahi est en train de perdre la confiance du monde financier. Ses résultats déçoivent. SFR, qui ne cesse de perdre des clients, inquiète. Son cours de Bourse s’effondre. La réalité du groupe Altice apparaît au grand jour : la folle expansion du groupe, financée par 50 milliards de dettes, paraît insoutenable.
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Soudain Altice est rattrapé par la réalité. Alors que rien ne paraissait devoir arrêter le groupe de communication, propriétaire de SFR mais aussi de BFM, Libération ou L’Express en France, dans sa boulimie d’expansion bâtie sur un endettement stratosphérique, il vient de se heurter à un mur. Un simple communiqué de résultat trimestriel, dans lequel le groupe annonçait qu’il ne respecterait pas forcément tous ses engagements à la fin de l’année, a suffi à ébranler tout l’édifice. En moins de cinq séances, le cours de Bourse du groupe a dévissé de plus de 35 % et frôle désormais la barre symbolique des 10 euros. Depuis l’été, l’action Altice, cotée aux Pays-Bas, a perdu la moitié de sa valeur. D’un seul coup, c’est toute la stratégie du groupe et même sa solidité qui est en question.

 © Reuters © Reuters
La réaction de la direction indique l’ampleur du séisme. Un vent de panique souffle au sein de l’état-major. Pour tenter d’endiguer l’effondrement boursier, Patrick Drahi a décidé de frapper les esprits. Une révolution de palais a été annoncée dans la soirée du 9 novembre. Michel Combes, directeur général d’Altice et PDG de SFR, la filiale la plus importante, mais aussi la plus problématique du groupe, recruté quand Altice avait racheté l’ancienne filiale de Vivendi, a été écarté. Patrick Drahi, qui s’était effacé de l’organigramme, revient comme président d’Altice. Fidèle second faisant partie de toutes les équipées depuis des années, Dexter Goei, responsable des activités américaines, reprend officiellement le poste de Michel Combes à la tête d’Altice.

À la tête de SFR, Alain Weill, devenu un allié depuis la prise de contrôle de Nextradio TV (BFM, RMC) par Altice, prend la présidence du groupe de télécommunications, même s’il n’a aucune expérience dans ce domaine. Mais il sera secondé par un expert : Armando Pereira, cofondateur et co-actionnaire d’Altice. L’homme d’affaires est associé avec Patrick Drahi depuis les années 1990. Il avait renoncé à toute activité opérationnelle. Il revient comme directeur opérationnel de l’activité télécoms du groupe. Avec une mission première : redresser SFR.

Évolution du cours de Bourse d'Altice NV sur un an © Bloomberg Évolution du cours de Bourse d'Altice NV sur un an © Bloomberg

Le retour de la « dream team » ne semble guère avoir convaincu. Après les annonces de bouleversement de la direction, le cours d’Altice perdait encore 3,3 % vendredi. La magie Drahi a perdu ses pouvoirs de séduction. « Drahi, en revenant sur le devant de la scène, cherche à rétablir un climat de confiance. En réinstallant l’équipe qui a construit le groupe, il marque d’une façon symbolique son désir de revenir à ce qui a fonctionné et qui a fait le succès d’Altice », commente Andrea Tueni, trader à Saxo Banque France, interrogé le 10 novembre.

Si les investisseurs financiers n’ont guère été convaincus par les annonces du groupe, c’est que dans les faits, elles ne changent rien : les dirigeants d’Altice n’ont jamais lâché les manettes. Même s’il était cantonné dans les coulisses, Patrick Drahi restait de fait le patron incontesté du groupe, arrêtant la stratégie, fixant les grandes décisions, imposant des mesures parfois dans son unique intérêt, comme le soupçonnent certains actionnaires. Dexter Goei est présent depuis des années dans les opérations du groupe. Quant à la nomination d’Armando Pereira, elle entérine un état de fait. Après avoir mené la restructuration du groupe en 2015 au moment de l’acquisition de SFR et de la fusion avec Numericable, le dirigeant est revenu depuis septembre dans les murs de l’opérateur français. Son retour a tout de suite été remarqué. À peine réinstallé, il a demandé et obtenu la tête de Michel Paulin, directeur général de SFR Télécom et de Jean-Pascal Van Overbeke, responsable de l’activité grand public.

La question d’une certaine confiance auprès des marchés financiers, les seuls interlocuteurs qui importent pour Altice, reste pendante. « Ces changements peuvent donner l’impression qu’Altice prend des dispositions pour réagir, mais cela ne change rien. Le principal problème chez Altice n’est pas un problème de management, mais celui d’une structure capitalistique insoutenable. C’est pourquoi le cours s’effondre », note Saeed Baradar, directeur de la société de Bourse Louis Capital Markets. « Le grand problème d’Altice est son endettement de 50 milliards d’euros », théorise de son côté Bloomberg.

La surprise est que les milieux financiers ne réalisent que maintenant qu’Altice est une construction qui ne repose que sur la dette et les effets de levier. Dès le rachat de SFR, le groupe apparaissait comme une structure surendettée. La folie des acquisitions qui a suivi la prise de contrôle de l’opérateur français, tout comme les grands discours sur la convergence, n’étaient pas sans rappeler ceux de Jean-Marie Messier au temps de Vivendi.

De 33 milliards d’euros juste après le rachat de SFR, la dette du groupe atteint 51 milliards d’euros aujourd’hui. Le groupe, éparpillé dans des structures logées pour l’essentiel dans des paradis fiscaux (Luxembourg, Pays-Bas, Guernesey), n’a pas l’assise capitalistique pour contrebalancer cette montagne de dettes. Altice n’est qu’un gigantesque LBO (leverage buy-out). Tout l’empire repose sur les capacités opérationnelles des différentes activités, qui doivent payer les dettes et se racheter encore et toujours, pour assurer leur survie.

Dès l’arrêt des comptes de 2016, le caractère intenable de la situation se lisait dans les chiffres. Même si la holding néerlandaise du groupe, Altice NV, qui porte l’essentiel des activités du groupe en dehors des activités américaines, affichait une hausse de 42 % du chiffre d’affaires à 20,7 milliards d’euros, son résultat ne suivait pas. Les frais financiers avaient été multipliés par trois en un an, passant de 1,2 à 3,7 milliards d’euros. C’était plus du double du résultat opérationnel (1,6 milliard d’euros). Résultat ? Non seulement, le groupe affichait une perte de 1,8 milliard d’euros (contre 300 millions en 2015), mais il enregistrait un cash-flow négatif.

La situation ne s’est pas redressée depuis. Au premier semestre, la holding néerlandaise du groupe affichait un résultat opérationnel en chute à 253 millions d’euros, contre 900 millions pour la même période de 2016. Dans le même temps, les frais financiers continuaient d’exploser à plus de 1,8 milliard d’euros. Au cours du seul premier semestre, le déficit avait doublé par rapport à la même période de 2016 pour atteindre 1,4 milliard d’euros. Autant dire que l’état financier du groupe de Patrick Drahi est des plus précaires.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale