Dossier. La bataille Suez-Veolia Enquête

Victoire de Veolia sur Suez: un succès par complicité politique

« Dans cette bataille, nous avons toujours été seuls. » Au lendemain de l’accord annoncé entre Suez et Veolia, les salariés de Suez dénoncent une trahison, le rôle trouble du pouvoir et les menaces subies même par les administrateurs du groupe. Pourquoi le pouvoir macronien s’est-il exposé si fortement dans une opération qui ne peut qu’aboutir à une casse sociale et industrielle dans les deux groupes ? Enquête.

Martine Orange

14 avril 2021 à 19h39

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Il n’a plus de voix, plus de mots. Il est effondré. Une heure avant, Franck Reinhold von Essen, secrétaire du comité d’entreprise européen de Suez, a appris par Twitter qu’un accord venait d’être signé entre Veolia et Suez. « Ils nous ont trahis. Ils ont tout fait dans notre dos. Le conseil d’administration de Suez s’est lamentablement couché pour se protéger, lui. Suez est mort », explique-t-il alors.

Tous les représentants des salariés au conseil ont voté contre ce projet. Tout au long de cette journée du 12 avril, les membres de l’intersyndicale de Suez et les salariés n’ont cessé de dénoncer ce qu’ils considèrent comme une trahison. Des protestations qui ont été mises en sourdine tant elles venaient gâcher l’ambiance.

Car l’heure est plutôt à l’autocongratulation dans le monde politique et le monde des affaires. Tandis que le ministre des finances, qui s’est posé comme médiateur entre les deux rivaux, salue « un accord à l’amiable qui préserve l’emploi », d’autres félicitent Antoine Frérot, le PDG de Veolia, « combattant sous-estimé » qui vient de signer « un coup financier parfait ». Tous disent leur soulagement d’en finir avec ce combat entre les deux « champions de l’eau » en France qui donnait, selon eux, une mauvaise image de la place de Paris et menaçait de déborder dans la campagne présidentielle.

Huit mois de bataille boursière féroce s’achèvent, marquant aussi la fin d’une rivalité vieille de plus de cent ans entre les héritiers de la Générale des eaux et la Lyonnaise des eaux. Mais loin d’être le « compromis de bon sens », « l’accord équilibré », « la paix des braves » vantée par tous, cette bataille boursière se conclut par une victoire en rase campagne de Veolia au détriment de Suez réduit à peau de chagrin.

Antoine Frérot et Emmanuel Macron lors du salon World Nuclear Exhibition. © capture d'écran sur le site de Veolia

Selon l’accord de principe adopté le 12 avril, et qui doit être précisé et signé d’ici au 14 mai, Veolia a accepté de remonter son offre de 18 à 20,5 euros par action. « Le prix est inattaquable. C’est inespéré pour les actionnaires de Suez. À ce stade, ce sont les seuls vrais gagnants de l’opération », commente un banquier d’affaires. Pour Veolia, cela représente la coquette somme d’environ 10 milliards d’euros, puisque Engie lui a déjà cédé 29,9 % du capital de Suez au prix de 15 euros par action. Rétrospectivement, c’était un prix d’ami.

Par la suite, le schéma proposé par Veolia depuis le lancement de son attaque fin août sera à peu près suivi à la lettre, les aménagements consentis étant à la marge. Le groupe prévoit, pour satisfaire aux impératifs de concurrence, de recéder les activités eau et déchets de Suez en France, ainsi que les participations en Afrique, en Inde et en Chine, à un consortium emmené par le fonds Meridiam et la Caisse des dépôts. Le nouveau Suez devrait représenter 7 milliards d’euros de chiffre d’affaires, contre 18 milliards aujourd’hui.

Comme à l’habitude, la victoire de Veolia est saluée comme la création d’« un nouveau champion mondial dans l’eau, les déchets et l’énergie ». À l’issue de l’opération, le groupe devrait totaliser un chiffre d’affaires de 37 milliards d’euros, contre 27 milliards d’euros aujourd’hui, distançant largement son concurrent Suez. Antoine Frérot s’est engagé à maintenir les activités arrachées à Suez pendant quatre ans.

Ainsi se finit cette bataille boursière comme toutes les batailles boursières : par l’argent, les actionnaires de la dernière demi-heure ayant plus de droits que les salariés de toute une vie. Mais pour de nombreux observateurs et connaisseurs du dossier, la bataille Suez-Veolia est loin d’avoir été une pure opération de marché, comme certains veulent le faire croire. À tous les instants, l’État a été présent, non pas comme médiateur, ainsi que le ministre des finances veut se présenter, mais comme partie prenante, ayant délibérément choisi son camp depuis le début : celui de Veolia.

« C’est une opération réussie par complicité politique », analyse un connaisseur des allées du pouvoir. Dans un tweet vengeur, l’ancien ministre du redressement productif, Arnaud Montebourg, dénonce « une stratégie à la Poutine ». Cette comparaison avec « l’oligarchie russe » est revenue chez plusieurs interlocuteurs, certains dénonçant « la mise à disposition de l’État au profit d’un clan », d’autres « les menaces et les intimidations dont ont été victimes tous ceux qui s’opposaient à l’opération ».

« Si les administrateurs de Suez ont cédé et ont accepté ce compromis, c’est qu’ils ont été menacés personnellement. À un moment, vous ne pouvez plus vous battre tout seuls », commente un connaisseur du dossier. « Ce qui s’est passé est indigne de l’État français. Tout l’appareil d’État s’est ligué contre nous. Dans cette bataille, nous avons été seuls, tout le temps », dit Carole Pregermain, porte-parole de l’intersyndicale de Suez.

 Dès le début, les salariés de Suez ont compris que quelque chose ne tournait pas rond. Lorsque Veolia annonce fin août son intention de fondre sur Suez, ils découvrent stupéfaits que tout s’est déjà négocié et conclu dans leur dos, sans leur en parler : leur actionnaire principal Engie est prêt à céder sa participation historique dans Suez sur-le-champ à son concurrent Veolia et même prêt à lui faciliter la tâche, en ne lui cédant que 29,9 % afin de contourner la législation boursière sur les OPA.

Plus tard, les salariés de Suez apprendront que l’opération s’est négociée dès le printemps dans les salons de l’Élysée entre Emmanuel Macron et Antoine Frérot, donateur de la première heure d’En marche, le secrétaire général de l’Élysée Alexis Kohler apportant une vigilance de tous les instants à ce dossier. Cet appui élyséen inconditionnel vaut ordre : balayant toutes les procédures, sans appel d’offres, le président du conseil d’administration d’Engie, Jean-Pierre Clamadieu, organisera dans la précipitation la cession de sa participation dans Suez à Veolia, sans que le conseil et la direction de Suez ne soient entendus.

Cela se termine le 1er octobre par une journée des dupes : l’État met en scène sa propre impuissance, en organisant la défaite de ses administrateurs, censés avoir été vaincus par les forces supérieures du marché et de la gouvernance « indépendante » des entreprises. Mais des fuites feront apparaître très vite qu’Alexis Kohler a lui-même participé à cette débâcle en faisant pression sur les administrateurs CFDT pour qu’ils ne participent pas au vote.

Menaces et intimidations sur les administrateurs

Battus mais pas vaincus, le conseil, la direction et les salariés organisent une résistance de tous les instants. Tous les moyens juridiques sont sollicités. Tandis que l’intersyndicale multiplie les procédures pour non-respect des règles sociales, le conseil prépare sa pilule empoisonnée en créant une fondation incessible aux Pays-Bas où doivent être logés tous les actifs d’eau. Dans le même temps, il démarche des investisseurs pour trouver un chevalier blanc qui accepterait de voler à son secours. Ce qu’il trouvera avec le consortium formé par le fonds Ardian et le fonds américain GIS qui proposent de lancer une OPA au prix de 20 euros par action, si une solution amiable est trouvée.

Le pouvoir n’avait manifestement pas anticipé une telle résistance. Officiellement, après les révélations des interventions d’Alexis Kohler, l’Élysée se tiendra à l’écart du dossier, le ministre des finances se chargeant de gérer seul l’affaire en proposant sa médiation. « Il n’a jamais été neutre dans cette affaire », dit Carole Pregermain. « À aucun moment Bercy n’est intervenu ne serait-ce que pour faire respecter une certaine neutralité. Il suffit d’ailleurs de regarder l’attitude d’Antoine Frérot. Il s’est permis, y compris ces dernières semaines, de ne pas se rendre aux invitations de Bruno Le Maire. À soi seul, cela dit où est le pouvoir », note un observateur.

Car si le pouvoir n’est officiellement plus impliqué dans l’affaire Suez-Veolia, les syndicats observent que « toute la macronie est mobilisée pour défendre Veolia ». Comme le révèle Marianne, Ismaël Emelien, ancien conseiller spécial d’Emmanuel Macron, a été embauché par Veolia à sa sortie de l’Élysée, en même temps qu’il a été recruté par LVMH comme consultant en stratégie environnementale. Le banquier David Azéma, qui entretient des relations complexes avec l’Élysée et Veolia, a lui été recruté comme banquier conseil de Veolia au côté de Jean-Marie Messier. Plus tard, comme l’a révélé à nouveau Marianne, l’ancien responsable des levées de fonds de la campagne d’Emmanuel Macron, le banquier Christian Dargnat, est aussi embauché pour assurer la défense de Veolia.

Selon nos informations, Veolia, à ce stade, aurait dépensé quelque 150 millions d’euros en conseils divers et variés. La banque de Jean-Marie Messier, chef de file pour le rachat de la participation de Suez à Engie, aurait touché 25 millions d’euros de commissions à l’issue de la vente.

En dépit de tous ces moyens mobilisés, la guerre de tranchées entre Veolia et Suez s’enlise. Ces derniers jours, les salariés de Suez sont même plutôt rassurés : ils ont le sentiment que le temps joue pour eux : le cours de Suez est largement au-dessus de 18 euros, ce qui rend caduque l’offre de Veolia. Et le 20 avril, la fondation néerlandaise doit être définitivement activée, ce qui protégera définitivement les actifs français de Suez. La direction a prévu d’annoncer le même jour l’accord définitif de cession de ses activités déchets en Australie, lui permettant ainsi d’annoncer un dividende exceptionnel lors de son assemblée générale, afin d’amadouer, selon les bonnes règles du capitalisme, les actionnaires.

Car tout doit se jouer à l’assemblée générale de Suez normalement. C’est en tout cas là où les deux groupes se sont donné rendez-vous. Veolia n’a pas caché sa volonté de profiter de cette assemblée pour faire jouer ses droits de premier actionnaire et renverser le conseil.

Mais le pouvoir macronien comme les milieux d’affaires parisiens n’aiment guère la lumière : une tentative de putsch en public, cela fait désordre et pourrait « porter préjudice à la réputation de la place de Paris ». D’autant que Veolia n’est pas sûr de réussir son action. Il lui faut obtenir de la direction européenne de la concurrence de pouvoir exercer ses droits d’actionnaire, partiellement gelés tant que l’examen des autorités de la concurrence n’est pas achevé.

Par prudence, il est décidé de précipiter les choses et d’agir avant, afin d’être débarrassé de la fondation néerlandaise, de rassurer aussi certains administrateurs de Veolia qui commencent à s’inquiéter de cet enlisement.

Bruno Le Maire et Philippe Varin (Suez) à Bercy. © Eric Piermont / AFP

Le 25 mars, le directeur juridique de Veolia, Eric Haza, adresse une lettre comminatoire à chacun des administrateurs de Suez. Bousculant toutes les règles de confidentialité liées aux conseils d’administration, il leur intime l’ordre d’indiquer la position qu’ils ont prise sur la fondation néerlandaise – adoptée à « l’unanimité » selon le communiqué de Suez. S’ils ont voté en faveur de cette fondation, le groupe menace de les poursuivre individuellement « au civil et au pénal ». Il chiffre son préjudice à 300 millions d’euros.

Veolia avait déjà eu recours à de semblables manœuvres d’intimidation. Début décembre, il avait adressé des sommations à seize universitaires qui critiquaient son opération. La manœuvre avait été éventée par le professeur de droit de Panthéon-Assas, Julien Icard. Il révéla sur Twitter la visite d’un huissier dépêché par Veolia à la suite d’un article publié dans la revue de droit. Curieusement, ces pratiques n’ont suscité aucune critique ou condamnation ni des milieux d’affaires ni du gouvernement, comme si cela relevait d’un usage normal. Tout le monde s’est plutôt prestement empressé d’enterrer l’affaire.

Si la manœuvre d’intimidation n’a pas réussi auprès des critiques de Veolia, elle a en revanche un certain effet auprès des administrateurs de Suez. Un flottement s’installe. Des administrateurs indépendants commencent à prendre peur. D’autres se demandent si cette résistance ne va pas leur porter préjudice et nuire à leurs relations dans le monde des affaires parisien. Quelle va être leur position au club Le Siècle,  placé sous le haut patronage  de Louis Schweitzer, par ailleurs administrateur de Veolia ? Et que va-t-il advenir d’eux à l’Institut de l’entreprise, présidé par Antoine Frérot ? Bref, chacun commence à soupeser ses intérêts.

Le coup fatal, cependant, est porté par l’Autorité des marchés financiers, le 2 avril. Alors que depuis le début de cette affaire le régulateur a fait preuve d’une étonnante bienveillance à l’égard de Veolia, allant jusqu’à l’autoriser à prendre jusqu’à 29,9 % de Suez pour lui permettre de contourner la loi sur les OPA, celui-ci estime que la défense de Suez porte préjudice au bon fonctionnement du marché. L’addition de la création de la fondation néerlandaise et la proposition d’offre d’Ardian-GIP porte atteinte, selon l’AMF, aux « principes de transparence et d’intégrité du marché, de loyauté dans les transactions et la compétition, ainsi que du libre jeu des offres et de leurs surenchères ».

« L’intervention de l’AMF est sans précédent. Elle a abandonné tout principe de neutralité », estime un observateur. Il se laisse aller à évoquer tous les coups tordus qui ont ponctué le capitalisme français ces vingt dernières années, de la bataille homérique entre la Société générale et BNP, en passant par les duels Pinault-Arnault, sans parler de la prise de contrôle rampante de Bolloré sur Vivendi.

L’AMF a déjà utilisé cette procédure, semble-t-il, lors de l’offre Sanofi-Synthélabo sur Aventis. « L’AMF est dans son rôle, en rappelant les principes directeurs d’une offre : une entreprise a le droit de se défendre mais pas de rendre impossible une offre », dit Dominique Schmidt, avocat spécialiste de droit boursier et longtemps conseiller de l’AMF. « Dans cette communication, l’AMF a tapé fort, poursuit-il cependant. Car ce manquement est susceptible d’être frappé d’une sanction de 100 millions d’euros. »

D’autant que l’AMF a très vite joint les gestes à la parole. Dans la foulée de son communiqué, une réunion de la commission des sanctions, selon nos informations, a été organisée. Aucune lettre de grief n’a été adressée. Mais l’AMF s’est arrangée pour le faire savoir à tous les administrateurs de Suez.

« L’avenir de l’entreprise, ils n’en ont rien à faire »

Outrés par le comportement de l’autorité des marchés financiers, des salariés ont examiné son fonctionnement. Ils n’ont pas été déçus. L’AMF est présidée par Robert Ophèle, beau-père du ministre de l’agriculture Julien Denormandie, cheville ouvrière de la macronie dès les débuts d’Emmanuel Macron à Bercy (lire notre article). Selon La Lettre de l’Expansion, la lettre de l’AMF condamnant la défense de Suez a été rédigée par Astrid Milsan, ancienne membre de l’Agence des participations de l’État (APE), à l’époque où Alexis Kohler y travaillait et où David Azéma la dirigeait. Enfin, le vice-président exécutif de Veolia, Helman le Pas de Sécheval, siège au comité des sanctions de l’AMF après sa désignation par le gouvernement. Mais le respect des règles de déontologie et de la préservation des conflits d’intérêts a naturellement été parfaitement observé dans ce dossier, comme il se doit.

Tout a été très vite par la suite. Les administrateurs de Suez ont peur, ils veulent un compromis le plus rapidement possible. Une délégation est adoptée pour aller négocier avec Veolia, formée par Philippe Varin, président du conseil de Suez, Bertrand Camus, son directeur général, et Delphine Ernotte, présidente de France Télévisions et administratrice de Suez. Mais dans le milieu de la semaine dernière, Antoine Frérot fait savoir qu’il refuse la présence de Bertrand Camus. Et Philippe Varin s’incline devant cette exigence.

Manifestation des salariés de Suez en septembre 2020. © Ludovic Marin / AFP

Le dimanche 11 avril, une réunion se tient dès le matin à l’hôtel Bristol avec Antoine Frérot et Louis Schweitzer, comme l’a raconté Le Monde. Mais une poignée de personnes seulement sont mises dans la confidence. Officiellement, il ne s’agit que d’une réunion de négociations. Ce n’est que dans l’après-midi que le conseil de Suez apprendra qu’il est convoqué dans la soirée pour une séance exceptionnelle.

Le lendemain, les salariés découvriront aussi la médiation inexpliquée de Gérard Mestrallet. C’est peu dire que l’ancien président de Suez est peu apprécié dans le groupe. Ils le tiennent pour principal responsable de ce qui arrive aujourd’hui à leur groupe. Beaucoup lui reprochent sa gestion calamiteuse de Suez, qui a consisté à siphonner l’ensemble des résultats du groupe pour payer les dividendes extravagants d’Engie (plus que son résultat) pendant des années et a empêché le groupe de se développer. Beaucoup ont relevé aussi le peu d’empressement que celui-ci a mis pour défendre son ancien groupe, son silence assourdissant pendant toute la bataille. « Il a assuré le service minimum », dit un cadre, amer.

 Comment Gérard Mestrallet s’est-il retrouvé associé à cette négociation, sans que le conseil soit informé ? Est-ce au titre d’ancien président de Suez ? Ou celui d’ancien président de Paris Europlace, garant à ce titre de l’ordre du monde des affaires parisien ? Mystère. Mais avec Gérard Mestrallet, le pouvoir sait qu’il n’a pas un opposant à la table des négociations.

Dans leur enquête sur le Parti socialiste, les journalistes Gérard Davet et Fabrice Lhomme racontent une étrange rencontre. Alors que François Hollande est en campagne présidentielle en 2012, un dîner est organisé entre François Rebsamen, proche de Hollande, et plusieurs patrons afin de faire le lien. Gérard Mestrallet (alors PDG d’Engie), Jean-Pierre Clamadieu (alors président de Solvay), Serge Weinberg (Sanofi) et Jean-Pierre Rodier (le président de Pechiney qui a vendu le groupe d’aluminium à Alcan) sont les émissaires de ce monde patronal. À l’issue de leur réunion, ils n’ont qu’une seule demande en contrepartie de leur soutien à François Hollande : qu’Emmanuel Macron soit nommé secrétaire général adjoint de l’Élysée, responsable de l’économie. Ce qui sera fait.

Curieusement, deux de ces patrons, Jean-Pierre Clamadieu et Gérard Mestrallet, ont eu un rôle clé à des moments décisifs de l’affaire Suez-Veolia. Le monde est décidément très petit.

Convoqués dans la soirée, les administrateurs de Suez se retrouvent devant le fait accompli. Un accord a été signé. Un communiqué conjoint entre Veolia et Suez doit être publié dans les premières heures du lundi. C’est à prendre ou à laisser. À l’exception des représentants des salariés, tous ont voté pour. « Ils ont sauvé leurs fesses. C’est tout. L’avenir de l’entreprise, ils n’en ont rien à faire », dit Carole Pregermain.

Anéantis, les salariés de Suez regardent l’avenir incertain de leur groupe. Car tout reste flou : le prix de rachat demandé par Veolia pour reprendre les activités qu’il accepte de céder et qui n’est pas fixé à cette heure, les dettes que son concurrent va lui imposer de reprendre. Tous redoutent que Veolia, très endetté lui-même, qui a lancé une opération disproportionnée par rapport à ses moyens, ne surcharge la barque afin de bien lester, voire couler, son concurrent déjà affaibli.

Même l’actionnariat qui pourrait reprendre Suez n’est pas fixé, quoi qu’en dise Bercy. Le ministre des finances annonce un consortium emmené par le fonds Meridiam, dirigé par Thierry Déau, ancien collecteur de fonds pour Emmanuel Macron à Londres, la Caisse des dépôts et le consortium Ardian-GIP.

Tenus à l’écart de l’accord tramé ce week-end, Ardian et GIP ont publié un communiqué à la suite de l’annonce faite par Veolia et Suez. « Puisque nous n’avons pas participé aux négociations préalables à cet accord, et que nous n’avons connaissance à ce stade ni de ses termes spécifiques ni de ses implications pour l’ensemble des parties prenantes, il nous faut désormais en étudier les conséquences », indique-t-il. En privé, le ton est encore plus cash chez Ardian, selon nos informations. Échaudés par le précédent de la Saur, les responsables du fonds disent qu’ils n’ont aucune envie de jouer les supplétifs au côté de Meridiam chez Suez. Leur participation est donc tout sauf assurée.

D’autant que Meridiam paraît déjà vouloir parler en maître. Avant même d’avoir pris le contrôle de Suez, sa principale préoccupation semble vouloir se débarrasser du directeur général du groupe, Bertrand Camus. L’empêcheur de tourner en rond. Sans équipe, sans expérience, sans moyens autres que ceux que la Caisse des dépôts va lui avancer – celle-ci s’était dite prête à avancer des fonds dès le lancement de l’opération fin août avant de se rétracter, car son soutien était un peu trop voyant –, les salariés appréhendent le pire.

D’autant que l’opération si juteuse pour les actionnaires de Suez va obliger le groupe à consacrer des années d’effort pour se racheter et non se développer. Les plus-values exorbitantes des actionnaires vont se traduire en survaleurs inscrites au bilan. Cela se paie en emplois, en abandon de recherche et d’innovation, en renoncement de contrats et en hausse de prix de l’eau pour les consommateurs.

Ce qui est vrai pour Suez l’est aussi pour Veolia. Car même si le groupe grandit en taille, même s’il réduit à néant sa concurrence, même s’il transfère une partie des coûts de l’opération à Suez, ce rachat se fait dans des conditions financières irréalistes pour un groupe déjà surendetté. « Tant que l’argent vaut zéro, cela peut passer. Mais dès que les taux vont remonter, cela va devenir très compliqué », prédit un connaisseur du monde des affaires, qui parie qu’à un moment ou à un autre la Caisse des dépôts – déjà premier actionnaire du groupe – sera obligée de venir à la rescousse pour le recapitaliser.

La partie est d’autant plus tendue pour Veolia que les opérations de fusion-acquisition sont loin d’être assurées du succès : une sur deux se termine en fiasco. Pendant des mois, le groupe va être obligé de négocier avec les différentes autorités de la concurrence, qui ne vont peut-être pas toutes accepter le schéma tout fait que lui propose le groupe. Il va lui falloir se réorganiser, assimiler des personnels aux cultures différentes et parfois découragés, essayer de faire fonctionner le tout.

Le groupe avait avancé le chiffre de 500 millions d’euros de synergies grâce au rapprochement des deux groupes. Les salariés du Suez jugent ce chiffre fantaisiste. « On n’engage pas une opération de 13 milliards d’euros, on ne dépense pas 150 millions d’euros rien qu’en conseil pour faire 500 millions d’euros d’économies », relève un cadre, rappelant le lourd principe de réalité d’un groupe industriel. « Il n’y a que Bruno Le Maire qui veut bien croire aux garanties d’emploi pendant quatre ans », poursuit-il.

Le pouvoir ne peut ignorer tous ces risques. Mais quel est l’intérêt d’apporter son soutien sans réserve à une opération qui ne peut aboutir qu’à une casse sociale et industrielle et déstabiliser tous les services publics locaux ? Depuis le début, le gouvernement a esquivé la réponse. Mais il arrivera un moment où il ne pourra s’y soustraire. Car tout ce qui s’est fait l’a été avec sa complicité.

Martine Orange


Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.


141 commentaires

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne