Le Portugal en pleine austérité

Portugal: un ancien d’UBS pris dans un scandale d’évasion fiscale

Un Suisse, ancien d'UBS, est au centre d'un réseau d'évasion fiscale mis au jour au Portugal. Ce rebondissement de l'affaire Duarte Lima, où se mêlent argent, sexe et meurtre, pourrait éclabousser les élites du pays.

Philippe Riès

20 mai 2012 à 10h07

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On comprend mieux maintenant comment Domingos Duarte Lima, avocat et ancien chef du groupe parlementaire du PSD (centre droit, actuellement au pouvoir), est passé, vendredi 18 mai, des geôles de la Police judiciaire de Lisbonne à un placement en détention à domicile, sous contrôle électronique. Agissant sur ses indications, les magistrats instructeurs portugais détiennent et interrogent le citoyen suisse Michel Canals, ancien cadre dirigeant de la grande banque helvétique UBS et organisateur, avec des complices locaux, d’un réseau de fraude fiscale et de blanchiment d’argent au bénéfice de la classe politico-financière portugaise. Des malversations évaluées à un milliard d’euros.

Ce développement spectaculaire dans l’affaire Duarte Lima, thriller combinant argent, sexe et meurtre qui tient le pays en haleine depuis des mois, pourrait avoir des répercutions insoupçonnées dans un Portugal durement éprouvé par la crise financière. Selon les informations dévoilées par l’hebdomadaire Sol et largement exploitées par toute la presse du weekend, le mécanisme frauduleux mis en place à travers la société de droit suisse Akoya Asset Management utilisait pour les transferts de fonds les banques BCP et surtout BPN, établissement dont la faillite a déjà coûté des milliards d’euros au contribuable portugais.

Une fois de plus, il semble que la Banque du Portugal ait failli dans sa mission de contrôle, ce qui souligne encore l’incongruité pour les Européens d’avoir promu son ancien gouverneur, le hiérarque socialiste Vitor Constancio, à la vice-présidence de la Banque centrale européenne (lire ici).

Afin de déjouer une surveillance éventuelle des autorités, Michel Canals, selon les révélations du Sol, fournissait à ses clients portugais des téléphones cellulaires enregistrés en Suisse. Or, c’est justement un des ces appareils que Duarte Lima a utilisé au Brésil, à la veille de la découverte de l’assassinat dans ce pays de Rosalina Ribeiro, secrétaire et maîtresse d’un très riche industriel portugais, Lucio Tomé Feteira, décédé en 2001. Les autorités brésiliennes accusent de cet assassinat Duarte Lima, qui était l’avocat de Rosalina Ribeira dans une procédure engagée contre elle au Brésil par Olimpia Feteira, fille unique et héritière du millionnaire.

Le coup de téléphone fatal

Il apparaît maintenant, selon Sol, que certains comptes bancaires communs à Rosalina Ribeira et Lucio Feteira étaient gérés par Michel Canals. Or, au centre des soupçons de meurtre pesant sur Duarte Lima, il y a un transfert de cinq millions d’euros à son profit à partir de ces comptes. Akoya aurait également fait circuler l’argent détourné par l’ancien dirigeant du PSD dans l’affaire des terrains de Oeiras, banlieue prospère à l’ouest de Lisbonne (lire ici) où Duarte Lima est accusé d’avoir utilisé son propre fils comme prête-nom afin de soutirer quelque 40 millions d’euros au BPN.

C’est dans cette affaire que l’avocat est maintenu en détention par les autorités portugaises. Et c’est en septembre 2009 que Michel Canals avait quitté UBS pour créer Akoya Asset Management, son client Duarte Lima le suivant dans cette nouvelle aventure. Deux mois plus tard, UBS fermait sa succursale portugaise.

Toujours selon les informations de Sol, Duarte Lima, confronté à l’usage du téléphone fourni par Michel Canals, aurait fini par se mettre à table pour révéler l’existence de ce dispositif de fraude fiscale et de blanchiment d’argent. Pour l’instant, le nom d’un seul autre utilisateur du réseau a fuité : comme par hasard, José de Oliveira e Costa, ancien président du BPN (et ancien ministre PSD), lui-même détenu depuis plusieurs années dans le cadre de l’enquête sur les malversations multiples qui ont conduit cette banque à la faillite et à la nationalisation (lire ici).

Mais « l’opération Mont Blanc », lancée par les autorités portugaises, ayant donné lieu à des dizaines de perquisitions, aurait révélé que « de nombreux hommes politiques, entrepreneurs et avocats ont eu recours à ce réseau », affirme l’hebdomadaire. Au total, la fraude porterait sur un milliard d’euros, ce qui signifierait l’implication de dizaines, voire de centaines de bénéficiaires. Rappelons que le BPN, « banque du bloc central » (le couple PS/PSD qui alterne au pouvoir depuis la fin du processus révolutionnaire de 1974-75) avait une réputation bien établie de « lessiveuse ».

La Banque du Portugal: aveugle, sourde et muette ? © BdP

Le plus étonnant (ou peut-être pas, après tout) est que le BPN aurait continué à être utilisé par le réseau après la nationalisation de la banque en novembre 2008 par le gouvernement socialiste de José Socrates (qui coule aujourd’hui des jours heureux à Paris comme auditeur libre à Sciences-Po). Lorsque les clients de Michel Canals avaient besoin de faire revenir au Portugal une partie des sommes exfiltrées vers des paradis fiscaux (à travers la filiale du BPN au Cap Vert, BNP IFI), le réseau avait recours à un intermédiaire, un numismate de 70 ans dont seul le surnom « Zé Medalhas » (« José les médailles ») est connu. Transitant par un compte chez BNP IFI au Cap Vert, l’argent était déposé par l’intermédiaire sur des comptes qu’il avait ouvert dans des agences du BCP et du BPN, dans et autour de Lisbonne. La Banque du Portugal va devoir expliquer comment il est possible qu’aucune de ces opérations frauduleuses, qui se répétaient, semble-t-il, chaque semaine, n’ait été portée à son attention.

Un système judiciaire gravement défaillant

La révélation de ce scandale témoigne une nouvelle fois de la volonté des éléments sains de l’appareil judiciaire et policier portugais de lutter contre les ravages d’une corruption endémique chez les élites, en partie responsable de la situation financière très périlleuse dont le pays tente de s‘extraire avec l’aide de l’extérieur. Elle atteste également de la pugnacité d’une partie de la presse portugaise.

Mais quant à prédire que la lumière sera faite sur les ramifications et les bénéficiaires du réseau Akoya et que la justice passera, voilà qui suppose une bonne dose d’optimisme. Dans le memorandum signé il y a un an toute juste avec le gouvernement de Lisbonne en échange d’une aide financière de 74 milliards d’euros, la « Troïka » UE-FMI-BCE avait consacré un chapitre entier aux dysfonctionnements graves du système judiciaire, mettant en péril l’état de droit.

Rien ne l’illustre mieux que le cas Isaltino Morais. Bien que condamné à sept années de prison ferme pour corruption et fraude fiscale (peine curieusement réduite en appel à deux ans seulement), le maire PSD de Oeiras (voire plus haut), ancien ministre PSD et proche de l’actuel président de la République, Anibal Cavaco Silva, a de bonnes chances de ne jamais être mis derrière les barreaux. Par le biais de recours innombrables et en raison des lenteurs suspectes d’une justice réputée noyautée par ses amis francs-maçons, son armée d’avocats a déjà obtenu la prescription sur une partie des charges et il devrait en bénéficier bientôt pour celles qui tiennent encore. Un véritable camouflet pour le citoyen portugais et pour ceux qui en Europe apportent, volens nolens, une aide financière à Lisbonne.

Philippe Riès


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