Europe Analyse

La vraie-fausse indulgence européenne envers l'Espagne et le Portugal

En reportant sa décision sur d’éventuelles sanctions contre l’Espagne et le Portugal, Bruxelles s’est montré plus flexible qu’à l’accoutumée. Juncker ne veut pas faire de vagues, avant le référendum britannique et les élections à Madrid.

Ludovic Lamant

20 mai 2016 à 16h55

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De notre envoyé spécial à Bruxelles.– La commission a décidé de jouer la montre, dans le match qu’elle dispute avec Madrid et Lisbonne. Elle a repoussé à juillet la décision sur d’éventuelles sanctions à prendre contre l’Espagne et le Portugal. Ces deux pays sont depuis des mois sur la sellette pour ne pas avoir respecté, et de loin, les trajectoires budgétaires qu’ils s’étaient fixées. En théorie, si l'on s'en tient aux textes, ils auraient dû être sanctionnés. Le déficit public espagnol s’est établi l’an dernier à 5,1 % de son PIB, contre un objectif à 4,2 %. L’Espagne, en campagne électorale quasi permanente depuis mars 2015, dépend ces jours-ci d’un gouvernement intérimaire. Côté Portugal, où les socialistes gouvernent avec le soutien d’autres partis de gauche depuis octobre à peine, le dérapage est plus marqué encore : 4,4 % de PIB de déficit fin 2015, soit 1,7 point au-delà de ses engagements.
« Ce ne sont pas des décisions faciles à prendre », s’est justifié mercredi le commissaire Pierre Moscovici lors de la grand-messe bruxelloise de présentation des « recommandations économiques », qui visent à mieux coordonner les politiques économiques à travers le continent. « Quelle que soit l’orientation retenue, elle est critiquable comme un gant que l’on retourne. » Et le socialiste français de s’expliquer, pour l’Espagne : « Le moment serait mal choisi, économiquement et politiquement (…). Nous n’avons pas en face de nous un gouvernement qui soit capable de prendre les mesures qui seraient nécessaires. Mais je veux tout à fait rassurer sur la volonté absolue de la commission de faire respecter les règles. »

Les trois commissaires, mercredi à Bruxelles, pour présenter leurs « recommandations économiques » aux Etats membres : Marianne Thyssen, Valdis Dombrovskis et Pierre Moscovici. ©CE.

Si Moscovici y a mis les formes, c’est qu’il sait que cette preuve – toute relative, on va y revenir – de flexibilité de la part d’une institution considérée comme la garante des traités ne va pas manquer de relancer ce vieux débat cher aux Allemands sur le rapport aux règles dans l’Union. « Inacceptable », a ainsi tranché un eurodéputé de la CSU (la formation bavaroise alliée à la CDU d’Angela Merkel), Markus Ferber, partisan des sanctions. La presse allemande (par exemple ici) n’a pas manqué de manifester son incompréhension. À quoi servent des règles communes si chacun est autorisé, de facto, à ne pas les respecter ? Et s’il fallait préférer une institution indépendante, moins politisée que la commission, pour surveiller les comptes des capitales, commencent à s'interroger à haute voix deux Allemands parmi les plus influents, Jens Weidmann (à la tête de la Bundesbank) et Wolfgang Schaüble (ministre des finances) ?
« Ces règles ont peut-être été mal conçues, mais les échecs répétés à les faire appliquer nourrissent une conviction profonde chez les Allemands : l’indulgence de la zone euro envers les États endettés et gaspilleurs nés, tandis qu’à la fin, ce sont eux qui devront encore passer au tiroir-caisse », s'inquiète le Financial Times vendredi dans un éditorial par ailleurs bienveillant envers la commission de Bruxelles. Il existe un fâcheux précédent, qui avait déjà passablement irrité outre-Rhin : Paris avait été menacé de sanctions en 2015, dans un scénario similaire à celui de l’Espagne ou du Portugal aujourd’hui. La France avait fini par échapper in extremis aux sanctions, après des années d’intimidations. L’argument allemand reste toutefois fragile : on se souvient que la première économie de la zone euro avait aussi été le premier État membre – avec la France – à bafouer, dès 2004, les règles du fameux pacte de stabilité (un déficit public sous les 3 % du PIB, une dette publique sous les 60 % du PIB).
La décision de Juncker de temporiser est bienvenue. Elle s'explique aisément. D’ici au référendum britannique sur l’appartenance à l’UE le 23 juin, et aux élections espagnoles trois jours plus tard, Juncker la joue profil bas. Lui d’ordinaire si loquace parle peu, fait le dos rond, évite les coups d’éclat. L’époque où il osait dire, en plein début de campagne électorale en Grèce, qu’il préférerait la victoire de « visages familiers », pour critiquer en douce Syriza, semble révolue. Tout au plus se contente-t-il d’affirmer, dans un entretien au Monde samedi, qu’il se « sen[t] obligé de dire qu’[il] ne les aime pas », en référence à l’extrême droite autrichienne, qui pourrait remporter la présidentielle de dimanche. Mais pour le Brexit comme pour l'Espagne, le Luxembourgeois sort son joker. Quand Boris Johnson, l’ancien maire de Londres, se lance dans une comparaison pénible entre l’UE et les nazis, il reste silencieux (à l'inverse de son collègue Donald Tusk, le président du Conseil européen). Dans les jours qui viennent, Juncker semble décidé à parler le moins possible, pour faire le moins de mal au projet européen.

Si l’on peut comprendre la stratégie du président de la commission, on a un peu plus de mal à suivre, en revanche, Pierre Moscovici lorsqu’il s’enflamme : « Ce n’est pas de l’indulgence. C’est tout simplement de l’intelligence. Cette commission montre qu’elle est capable de prendre en compte les réalités politiques et économiques complexes. » Sur son blog, conciliant, il insiste : « Le rôle de la commission, le mien en particulier, est de faire respecter les règles, mais celles-ci ne doivent pas être maniées à mauvais escient, au risque de briser la reprise encore fragile que nous connaissons. C’est pourquoi ce n’était pas le moment de sanctionner des pays qui connaissent des situations économiques et sociales difficiles, et pourtant font des efforts. » Le socialiste français a dans son viseur la précédente commission, celle du Portugais José Manuel Barroso, lorsque le triste et finlandais Olli Rehn, aux commandes du « semestre européen », défendait de manière plus mécanique les vertus des politiques d’austérité au plus dur de la crise financière. Pour casser son image de père-la-rigueur, Barroso avait constaté les « limites de l'austérité » en 2013, plaidant pour combiner, dans le jargon, « l'indispensable correction budgétaire avec des mesures adaptées pour soutenir la croissance ». Mais cette sortie n'avait pas changé radicalement la donne. La commission Juncker, de ce point de vue, s’en sort mieux : elle la joue plus politique. C'est déjà ça. Mais s'y prend-elle vraiment différemment ?
Au-delà du débat sur les sanctions, le cadre de pensée de la commission, lui, n'a presque pas bougé. Moscovici et ses collègues ne procèdent qu'à des aménagements dans l'interprétation d'un pacte de stabilité et de croissance qui, lui, tient toujours bon. C'est pourtant là le cœur de la bataille. L’Espagne, si elle est sanctionnée un jour, s’en remettra. En théorie, les indemnités peuvent s’élever jusqu’à 0,2 point du PIB du pays. Dans les faits, tout le monde se doute qu’elles seront bien plus faibles. Le problème, ce n’est donc pas tant les sanctions – sans doute anecdotiques – que la manière dont l'exécutif européen est devenu maître pour communiquer et fixer, tous les trois mois, un agenda économique qui se résume, encore et toujours, à une poignée d'indicateurs rudimentaires fixés par le « pacte » : le déficit public, la dette publique, rapportés au produit intérieur brut (PIB), censé résumer à lui seul la « richesse » d'un pays… Quoi qu’en dise le commissaire français, on a connu démarche plus intelligente, à un moment où le projet européen est attaqué de tous les côtés. Le débat budgétaire bruxellois s’est d’ailleurs invité dans la campagne électorale espagnole : Mariano Rajoy, conservateur candidat à sa succession, provoque Bruxelles dans le Financial Times, Pedro Sanchez, son adversaire socialiste, l’attaque pour ne pas avoir tenu ses engagements vis-à-vis de la commission, et Podemos, le mouvement anti-austérité, se trouve systématiquement obligé d’expliquer comment il gérera ces contraintes budgétaires, avant même de présenter les lignes de son programme… Bref, il est faux de penser que la commission n'intervient pas, à sa manière, dans les débats électoraux en cours en Espagne.
Le constat est sidérant : huit ans après l’éclatement de la crise des dettes souveraines, le pacte de stabilité et de croissance reste l’alpha et l’oméga d’une coordination des politiques économiques en Europe. Celle-ci se limite trop souvent à un refrain usé – « consolidation budgétaire » (des coupes) et « réformes structurelles » (réformes du marché du travail et des retraites pour renforcer la compétitivité de l'économie) – qui empêche de penser une certaine complexité des situations sur le continent. Il n'y a que l'équilibre entre les deux (plus ou moins de consolidation budgétaire, donc) qui change. À la fin du second mandat Barroso, Lazlo Andor, commissaire aux affaires sociales, avait tenté de bousculer ce dogme, en intégrant un baromètre d’autres indicateurs pour prendre en compte la santé d’un pays (inégalités de revenus, revenus disponibles des ménages, etc.), et calculer autrement ces fameuses trajectoires budgétaires, pays par pays. Mais comme il l’a raconté entre les lignes à Mediapart, il a souvent parlé dans le vide. C’est la Belge Marianne Thyssen qui le remplace aujourd’hui dans l’équipe Juncker. À en juger par sa transparence lors de la conférence de presse mercredi, aux côtés de Pierre Moscovici et Valdis Dombrovskis (l’un des vice-présidents de l’institution), il n’y a pas de raison de penser que les choses ont changé sur le fond. Plus indulgent que la précédente commission, sans doute ; plus intelligent, cela reste à confirmer.

Ludovic Lamant


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