Allocations logement: le rêve de Darmanin pour justifier la baisse de 5 euros

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Dans un entretien à La Provence, le ministre de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, a défendu bec et ongles la baisse de 5 euros des aides personnalisées au logement, allant même jusqu’à réclamer des propriétaires une baisse des loyers.

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Le coup de rabot autoritaire et violent de 5 euros infligé aux aides personnalisées au logement est, sans doute, l’acte qui incarne le plus les erreurs et les errements de la politique du nouvel exécutif. Pour un bénéfice minime (97,5 millions d’euros en 2017, soit 2,17 % de l’objectif d’économies pour cette année), le gouvernement a pris le risque d’une malentendu majeur avec la population. Non que le système des APL fasse l’unanimité et soit dépourvu d’effets pervers, mais la méthode choisie a été ressentie, non sans raison, comme celle d’une punition des plus fragiles au bénéfice des plus aisés, dont, rappelons-le, les économies doivent financer les baisses d’impôts. 

Certes, le gouvernement a annoncé une réflexion sur l’ensemble du système à l’automne. Mais la coupe de 5 euros des APL demeure, sans donc attendre le résultat de ladite réflexion ni la mise en place de vrais moyens d’amélioration de la politique du logement. Cet acharnement à défendre une mesure politiquement désastreuse est surprenant et traduit une autre erreur : celle d’avoir voulu chercher les 4,5 milliards d’euros d’économies sans collectif budgétaire et par une addition de petites économies. Autrement dit, le gouvernement a besoin de ces 97,5 millions d’euros pour atteindre son objectif budgétaire. C’est dire s’il est aux abois. 

Dès lors, les ministres se doivent de défendre l’indéfendable, au risque d’avancer sur un terrain glissant et d’aggraver encore le divorce avec l’opinion… Ainsi en a-t-il été de Gérald Darmanin, le ministre de l’action et des comptes publics, transfuge des Républicains, qui, depuis sa nomination, s’est mué en parfait petit soldat de la politique budgétaire du gouvernement, toujours prêt à défendre les choix de l’Élysée. Dans un entretien accordé à La Provence à l’occasion de ses vacances méridionales et publié jeudi 17 août, le ministre s’est donc encore une fois attaché à défendre la baisse de 5 euros des APL. Gérald Darmanin entame sa défense par deux arguments souvent répétés, mais qui n’ont pas vraiment de rapport avec la décision prise. D’abord, donc, l’inefficacité de la politique du logement : « Aujourd’hui, nous dépensons 18 milliards pour les APL. Et pour autant, il n’y a jamais eu autant de mal-logés en France. » L’argument a l’apparence du bon sens : les APL seraient coûteuses et inefficaces.

Gérald Darmanin, à l'Élysée. © Reuters Gérald Darmanin, à l'Élysée. © Reuters
Mais outre que cette analyse est discutable dans les faits, puisque les APL permettent la baisse de la charge locative des allocataires de 12,6 % en moyenne, et donc leur accès au logement, rien ne garantit que la suppression ou la réduction des APL favoriserait un meilleur logement. Il y a là un sophisme reposant sur une symétrie logique apparente mais qui, évidemment, ne tient pas une seconde : si telle politique ne règle pas le problème, supprimons la politique et le problème sera réglé, semble affirmer le ministre. Or, on voit mal en quoi la suppression de la baisse de 5 euros mensuels, soit 384 millions d’euros annuels ou encore 2,13 % du montant dépensé chaque année, règle en quoi que ce soit le problème de l’inefficacité prétendue des APL. Cet argument finit donc par se retourner contre son auteur : n’aurait-il pas fallu commencer par entamer une réflexion d’ensemble avant de couper dans les prestations ?

Deuxième argument, le plus fréquemment entendu : les APL profitent d’abord aux propriétaires et alimenteraient ainsi la hausse des prix du loyers. « Ces APL participent d’un système qui permet aux propriétaires d’augmenter les loyers », indique le ministre, qui ajoute que « quand on verse 5 euros d’APL, une partie va dans la poche des propriétaires ». L’argument est étrange dans la mesure où l’on se demande à quoi devrait servir une aide au logement sinon à… payer son logement et donc verser un loyer à un propriétaire ! Cependant, comme l’indiquait à Mediapart l’économiste de l’OFCE Pierre Madec, cet argument est beaucoup moins vérifié depuis le début des années 2000, puisque le montant des APL a été depuis systématiquement sous-évalué par rapport aux prix des loyers. Entre 2000 et 2010, le loyer moyen versé par les allocataires a progressé de 32,3 %, tandis que les APL ont, elles, progressé de 16,3 %. Il y a donc, au moins, la moitié de la hausse qui ne s’explique pas par les APL, mais qui, en revanche, a certainement un impact sur le mal-logement, puisqu’elle accroît l’effort financier lié au logement. Si les APL étaient responsables de la hausse des loyers, en théorie, leur sous-indexation systématique depuis des années aurait dû conduire à un ralentissement de la croissance des loyers. Ce n’est pas le cas : le reste à charge des locataires bénéficiaires des APL n’a cessé de croître.

Pourtant, dans l’esprit de Gérald Darmanin, cette complexité n’existe pas : puisque les APL sont responsables de la hausse des loyers, eh bien baissons les APL et les loyers suivront. D’où cet appel étonnant : « Les propriétaires […] ne peuvent-ils pas faire un effort de baisse de loyer ? » Voilà donc les problèmes du gouvernement réglés : la baisse des APL compensée par la baisse des loyers. Et le ministre d’assurer que « dans le Nord, [il] conn[aît] beaucoup de propriétaires qui ont décidé de baisser de 5 euros le montant du loyer ». Affirmation invérifiable et gratuite qui ne saurait constituer une tendance globale et qui frôle le ridicule pour qui connaît la réalité du marché de la location. Si les loyers ont progressé deux fois plus vite que les APL, on voit mal pourquoi une baisse des APL conduirait à une baisse des loyers. Car cela signifie qu’il existe des forces de marché qui poussent les loyers à la hausse, indépendamment des APL. Autrement dit, le reste à charge pour le locataire n’a aucune raison de se réduire parce que les APL sont coupées. Il devrait même progresser.

Les étudiants représentent une population particulièrement affectée par la baisse des APL. Dans les grands centres universitaires, où l’on manque de logements étudiants et où, partant, la demande est très supérieure à l’offre, qui peut croire que les propriétaires vont, par grandeur d’âme, baisser de 5 euros des loyers qui ne cessent de progresser sous l’effet des forces du marché ? La seule raison de baisser les loyers pour les propriétaires serait de voir les locataires quitter le logement, à la suite du refus de baisser les loyers de 5 euros, avec une impossibilité de relouer au même prix ou à un prix supérieur. Cette situation n’est pas crédible dans les grandes villes universitaires françaises, où l’on peut imposer cette année, selon une étude de l’UNEF révélée par le JDD le 20 août, une hausse moyenne du loyer étudiant de 6,30 euros (18 euros à Paris !).

Du reste, les prestataires des APL sont des personnes appartenant majoritairement aux deux premiers déciles des revenus en France et un déménagement coûte cher. Il faut vivre dans l’illusion d’un monde libéral idéalisé, où chacun dispose des moyens de faire jouer la concurrence sur les yaourts comme sur les logements, pour croire à cette fable ministérielle de la baisse magique des loyers !

Autrement dit : pour l’immense majorité des allocataires, il n’y aura aucune baisse de loyers. Mieux même : les loyers continueront d’augmenter et le reste à charge sera encore plus élevé, réduisant le pouvoir d’achat des couches de la population les moins privilégiées, alors même que les baisses d’impôts leur profiteront moins ou pas du tout, comme l’a souligné une étude de l’OFCE.

Il est donc étonnant qu’un membre d’un gouvernement prétendant dire « la vérité » aux Français avance de tels arguments. Il est également étonnant qu’un membre d’un gouvernement prétendant au « sérieux » et à « l’expertise » puisse faire preuve d’un tel simplisme sur le marché locatif en France. Mais tout semble bon pour faire passer la seule vérité qui convienne à ce gouvernement : la baisse des dépenses publiques pour financer une politique de moindre redistribution des richesses. La cause de cette politique inégalitaire vaut bien quelques galéjades nordistes…

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