Europe: dumping social et paradis fiscaux Analyse

Six leviers possibles pour éviter une sortie de la Grèce de l'euro

Les responsables européens qui ont évoqué la sortie de la Grèce de l’euro ne sont plus totalement convaincus par cette solution. Car celle-ci pourrait être beaucoup plus coûteuse que prévu. Mais que peut proposer l’Europe pour éviter l’explosion de l’euro et de l’Europe ? Voici quelques pistes iconoclastes pour une situation quasi désespérée.

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En moins d’une semaine, les positions ont beaucoup évolué sur la question grecque. Lorsque l’hebdomadaire allemand Spiegel titre la semaine dernière « Adieu la Grèce » en une, il ne fait qu’exprimer publiquement ce que le gouvernement allemand pense tout bas. « Il y a deux ans une sortie de la Grèce aurait été une catastrophe à l’échelle de Lehman Brothers. Il y a même un an, cela aurait représenté encore un risque extrême de contagion et de réactions en chaîne sur le système bancaire. Maintenant, nous sommes beaucoup mieux préparés », reconnaît alors un officiel européen participant à un groupe de travail sur la Grèce.

L’hypothèse d’un départ de la Grèce semble alors si plausible que Christine Lagarde, en tant que directrice générale du FMI, évoque un schéma de « sortie ordonnée ». « Il y a, tant au sein de la Banque centrale européenne que de la Commission européenne, des services qui étudient des scénarios de secours au cas où la Grèce ne s'en sortirait pas », reconnaît le commissaire européen au commerce, Karel De Gucht, dans une interview au quotidien belge néerlandophone De Standaard.

Les réactions n’ont pas tardé pour venir battre en brèche les assurances allemandes. Contrairement à ce que croient certains dirigeants européens, ont commencé à dire des économistes, le coût d’une sortie de la Grèce serait bien plus élevé qu’il n’y paraît. Il ne se limiterait pas à l’abandon des prêts consentis par les gouvernements européens dans le cadre des plans de sauvetage européen : des pertes évaluées par le directeur de recherche de l'IESEG-Ecole de management de Lille, Eric Dor, à respectivement 66,4 et 89,8 milliards d’euros pour la France et pour l’Allemagne. A cela s'ajouteraient les pertes des investissements directs et des prêts consentis par les groupes et les banques européennes.

« Les conséquences d’une sortie de la Grèce de l’euro seraient quelque part entre catastrophique et Armageddon. Les pressions sur le Portugal, l’Espagne et même l’Italie, possiblement sur l’Irlande, seraient immenses », a prévenu Charles Dallara, le président du puissant lobby bancaire, l’Institut de finance internationale, qui est associé depuis plus d’un an à la gestion de la crise de la zone euro. En février, cette institution qui négociait la restructuration de la dette grecque avec les créanciers privés avait réalisé une étude sur le coût d’une éventuelle sortie de la Grèce de l’euro. Cette étude, rendue publique un mois plus tard, chiffrait le coût total à 1 000 milliards d’euros au moins. Pour beaucoup, ce coût est incalculable.

L’intervention du puissant président du lobby bancaire a refroidi les partisans de l’exclusion de la Grèce. Ceux-ci ont commencé à se dire que les choses étaient peut-être moins simples qu’il n’y paraissait, d’autant que François Hollande et Jean-Claude Juncker (Luxembourg) ont commencé à donner de la voix, excluant tout départ de la Grèce de la zone euro. Vendredi, lors du sommet du G-8, tous les dirigeants européens, Angela Merkel en tête, ont déclaré, sous l’œil vigilant de la présidence américaine, leur attachement au maintien de la Grèce dans la zone euro. « L'Europe veut que la Grèce reste dans la zone euro, la Grèce fait partie de la famille de l'euro et du projet de l'euro », insistait le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso.

Dès le lendemain, des rumeurs insistantes indiquaient que la chancelière allemande souhaitait qu’un référendum sur l’euro et le mémorandum européen se tienne en même temps que les nouvelles élections législatives grecques, le 17 juin. Athènes a protesté devant ce nouveau diktat. Berlin a démenti. Mais le ministère allemand des finances, Wolfgang Schaüble, a, malgré tout, répété que le plan de sauvetage imposé à la Grèce n’était pas renégociable, comme le souhaite Alexis Tsipras, le leader de la coalition de gauche Syriza, en tête des sondages.

Laurent Fabius, nouveau ministre des affaires étrangères, a enfoncé le clou sur Europe 1 : « Il faut bien qu'on explique sans arrogance à nos amis grecs que s'ils veulent rester dans l'euro, ce qui est je crois le cas d'une majorité d'entre eux, ils ne peuvent pas se prononcer pour des formations qui, de fait, les feraient sortir de l'euro. Il faut bien que chacun comprenne que l'enjeu, c'est que les Grecs restent ou ne restent pas dans l'euro, on ne peut pas à la fois vouloir rester dans l'euro et ne faire aucun effort. » L'ancien premier ministre grec, Lucas Papademos, s'est encore fait plus insistant auprès de ses concitoyens, en déclarant mardi soir à l'agence Dow Jones, qu'« une sortie de la Grèce ne pouvait être totalement exclue ».

Au-delà des adjurations et des pressions, que peut proposer l’Europe pour éviter la sortie de la Grèce de l’euro ? Les eurobonds ou des project bonds pour relancer la croissance, comme le soutient la France ? Une réforme du statut de la BCE, comme le souhaite toujours François Hollande ? Ces mesures, aussi importantes soient-elles, ne peuvent répondre à l’urgence de la situation. Il faudra sans doute des mois, au mieux, pour que de tels projets voient le jour, et Angela Merkel s'oppose à toutes ces propositions. L'urgence de la situation grecque, son économie au bord de l'explosion, les tensions sociales et politiques du pays se traduisant par la résurrection d'un parti néo-nazi, une telle situation ne peut supporter les demi-mesures et les atermoiements. Que faire ? « Sortir des sentiers battus », préconisent nombre d’économistes, constatant que toutes les mesures conformes à l'esprit bruxellois ont échoué. Voici quelques leviers qui pourraient être utilisés.

1.- Une renégociation en douceur du memorandum

C’est la partie diplomatique sans doute la plus difficile, mais elle est inévitable. Quand la coalition de gauche grecque Syriza a évoqué une renégociation de l'accord passé cet hiver avec l'Union européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international, elle s’est heurtée à un veto définitif. Pourtant, deux ans après avoir imposé un premier plan de sauvetage, l’Europe doit bien faire le constat d'un échec complet des plans successifs (« Le plan et son échec », avaient d'ailleurs prédit les économistes atterrés Benjamin Coriat et Christopher Lantenois dans une note sur la situation de la Grèce en juillet 2011). L’addition des mesures d’austérité, des coupes budgétaires, des réformes du marché du travail, de la suppression de tous les filets sociaux aboutit à un effondrement économique.

La Grèce est dans sa cinquième année de récession, sans espoir du moindre redressement. Après avoir enregistré un recul de 7 % du PIB en 2011, l’activité économique pourrait tomber encore de plus de 6 % cette année. La demande intérieure s’est effondrée, tout comme les investissements, l’emploi et l’activité industrielle et touristique. Avec un taux de chômage de plus de 22 %, certains redoutent que la Grèce ne sombre dans une dépression incontrôlable.

Les déficits publics, qui devaient selon les calculs européens retomber rapidement autour de 3-4 % du PIB grâce aux économies sur les dépenses publiques, sont toujours au-delà de 8 %, faute de rentrées fiscales suffisantes. L’endettement public qui était de 110 % du PIB en 2010 atteint désormais 159 % du PIB, malgré la restructuration de la dette intervenue en février.

Le rythme imposé pour les réformes comme le calendrier semblent intenables pour tous les observateurs. Alors que tout dérape, jamais la Grèce ne sera en mesure de retrouver une situation à peu près gérable en 2020, comme cela est prévu. Sans revenir sur les objectifs de la construction d’un Etat moderne, de lutte contre les fraudes fiscales, d’adaptation de l’économie grecque, l’Europe pourrait proposer un réaménagement complet du calendrier et des chiffrages et un maintien de filets sociaux, afin de donner du temps à la Grèce pour s’adapter.

2.- Une aide contre la fraude fiscale

Depuis le début de la crise, les discours moralisateurs sur les tricheries en Grèce ont fleuri. Pourtant, à aucun moment, les Européens n’ont proposé d’apporter leur aide dans la lutte contre la fraude. Les a-t-on entendus protester contre l’exemption fiscale de l’église orthodoxe ou des armateurs ? De façon plus efficace, alors que l’évasion des capitaux prend des allures de fuite généralisée, ont-ils proposé l’instauration d’une coopération bancaire et ont-ils demandé à tous les établissements européens de signaler au fisc grec les comptes détenus par des Grecs ? Pour faire bonne mesure, cette coopération pourrait s’étendre à la Suisse, sous l’amicale pression des pays européens. Ce serait un moyen de démontrer que les efforts sont demandés à tous, dans un esprit de  justice. 

3.- Une annulation partielle ou totale de la dette liée aux prêts européens

Depuis 2010, l’Europe a volé deux fois au secours de la Grèce, avec l’aide du FMI, lui accordant plus de 150 milliards d’euros de prêts. « Au total, chaque Grec (ils sont onze millions), le fonctionnaire d'Athènes comme l'armateur du Pirée, a déjà touché depuis janvier 2010 l'équivalent de 31 000 euros, acquittés d'une manière ou d'une autre par les contribuables européens », écrit le directeur du Monde, Erik Izraelewicz, insistant sur le fait que la générosité européenne a une fin et qu’il est temps de choisir. Un petit détail manque dans cette exhortation : l’argent versé aux Grecs n’est pas donné mais prêté. En 2010, il le fut même à des taux élevés : près de 6 %. Ce n’est que dans un deuxième temps que les taux ont été abaissés à 3 %. Dans une économie en dépression, cela représente une charge financière non négligeable. Le coût aurait été moindre si la Grèce avait pu emprunter directement à la BCE, mais c’est une autre histoire. Et cet argent a surtout servi à payer les créanciers privés impatients plutôt qu'à relancer l'économie.

En privé, des dirigeants européens avouent ne pas se faire d’illusion : jamais les Grecs ne rembourseront, disent-ils. Mais ils ne veulent pas en faire l’aveu en public de peur d’affronter « la colère des électeurs et des contribuables ». Il vaudrait mieux faire preuve de lucidité et passer aux actes, en acceptant d’alléger la charge financière de la dette. D’autant que si la Grèce n’a pas d’autre issue et sort de la zone euro, les prêts européens seront définitivement perdus ou soumis à une restructuration sauvage.

Il y a mille manières d'alléger cette charge : soit renoncer aux intérêts et repousser le remboursement du principal à une échéance lointaine, soit payer les intérêts mais jamais le principal, soit annuler purement ou simplement une partie des sommes dues. Mais l’Europe doit reconnaître d’une façon ou d’une autre que la Grèce est en situation de surendettement et ne pourra jamais honorer le remboursement de la totalité de ses emprunts.

 4.- Une aide pour nationaliser le système bancaire grec

Minées par la récession économique, les banques grecques sont sous l’eau depuis la restructuration de la dette grecque déjà intervenue voilà quelques mois : elles étaient les premières détentrices des obligations publiques. Dans le cadre du plan de sauvetage, l’Europe a prévu une vingtaine de milliards d’euros pour aider à la recapitalisation du système bancaire. Mais les discussions traînent. La BCE a suspendu la semaine dernière ses prêts aux banques grecques, ne leur accordant plus qu’une assistance d’urgence de liquidité. Selon les autorités grecques, la situation devrait rapidement se normaliser : les banques seraient recapitalisées vendredi.

A aucun moment, l’Europe n’a subordonné son aide au système bancaire grec à une nationalisation totale. Au contraire. Tout a été fait pour maintenir la fiction d’établissements bancaires privés, même si certains établissements sont passés sous le contrôle partiel de l’Etat grec. Compte tenu de la dégradation de la situation bancaire, du nombre de créances douteuses détenues dans les bilans, une nationalisation – au moins provisoire – permettrait au gouvernement de nettoyer son système bancaire et d’assurer un meilleur financement de l’économie. Mais cette solution demande une aide financière et technique de l’Europe.

5.- Dévaluer l’euro

Dans une tribune publiée dans le Financial Times, Jeremy Siegel, professeur de finances à l’Université de Pennsylvanie, souligne que les déséquilibres internes de la zone euro et la dégradation de la compétitivité des pays de l’Europe du Sud sont à l’origine de la crise européenne. « L’austérité ne permet pas de résoudre les problèmes d’un marché du travail non compétitif », soutient-il. L'équivalent de “dévaluations internes” pas davantage, selon lui : « L’histoire a montré qu’une réduction substantielle des salaires nominaux nécessaire pour atteindre cet objectif était très difficile à réaliser et contribuait juste à aggraver les forces baissières. »

Pour lui, il n’y a plus qu’une option possible pour éviter l’explosion de la monnaie unique : la dévaluation. « Cela permettrait une amélioration rapide des déficits commerciaux dans les pays européens et apporterait quelque soulagement à leurs économies. » En un mot, l’ajustement monétaire qui n’a pu être fait en Grèce en raison de la monnaie unique, comme les programmes du FMI le font habituellement pour accompagner l’austérité et les réformes du marché du travail, se ferait au niveau de l’ensemble de la zone euro. Cette solution aurait le mérite d’apporter un soulagement quasi immédiat à un grand nombre de pays européens qui souffrent d’une monnaie surévaluée par rapport à l’appareil productif. Mais l’Allemagne accepterait-elle de renoncer à un euro fort qui l’a tant avantagée par le passé ?

 6.- S’engager à des dotations durables pour combler les déséquilibres structurels  

« Il faut garder à l’esprit que la descente aux enfers de la Grèce reste fondamentalement liée à son impossibilité d’assumer sa position en Europe avec le niveau actuel de l’euro. Les asymétries de compétitivité ne se sont pas réduites au cours du temps. Avec l’appréciation de l’euro elles se sont au contraire creusées. Si l’on veut conserver l’UE et la zone euro, la mise en place de mécanismes visant à la réduction de ces asymétries est indispensable. D’une manière ou d’une autre, il faudra revenir à des budgets de type “fonds structurels” permettant aux pays les moins dotés de la zone de bénéficier d’aides communautaires pour leur permettre d’entrer dans de nouvelles trajectoires », concluaient dans leur étude les économistes atterrés Benjamin Coriat et Christopher Lantenois.

Si les Européens veulent que la Grèce reste dans la zone euro, et peut-être demain le Portugal, l’Espagne, l’Irlande, ils ne pourront faire l’économie d’une réflexion sur les divergences qui n’ont cessé de se creuser entre les économies européennes. Et dans un vaste cadre rénové, cela ne peut passer que par des dotations, plus strictement contrôlées que dans le passé, et non par des prêts, un système comparable aux mécanismes de transfert à l’œuvre entre les régions en France et de dotations aux collectivités locales. Mais il s'agit là d'un tout autre programme...

Martine Orange


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