Paquebots de croisière: un succès noirci par la suie

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Alors que le plus grand paquebot au monde inaugure ses croisières, les habitants des villes portuaires dénoncent la pollution qu’engendrent de tels géants. Florissante, l’industrie de la croisière répond être plus vertueuse que le reste du trafic maritime.

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362 mètres de long, 66 de large, 70 de haut, près de 9 000 passagers et membres d’équipage : le Symphony of the Seas construit par les chantiers STX de Saint-Nazaire (Loire-Atlantique) bat de quelques centimètres et de quelques dizaines de passagers son prédécesseur, Harmony of the Seas, devenant à son tour le plus grand paquebot de croisière au monde. À côté, les porte-avions géants de l’US Navy, les fameux Nimitz, font presque figure de petits joueurs.

Le « Symphony of the Seas », du croisiériste américain Royal Caribbean, le nouveau plus grand paquebot du monde. © Reuters Le « Symphony of the Seas », du croisiériste américain Royal Caribbean, le nouveau plus grand paquebot du monde. © Reuters
Fin mars, lors de la livraison de ce nouveau mastodonte au croisiériste américain Royal Caribbean (RCCL), STX France s’est réjoui d’avoir « amélioré de plus de 20 % » la performance énergétique du paquebot par rapport à ses deux aînés. RCCL assure quant à lui de ses efforts constants pour réduire l’empreinte écologique de sa flotte, avec la suppression des ampoules à incandescence, très énergivores, ou le partenariat signé en 2016 avec le World Wildlife Fund (WWF). L’armateur s’est alors engagé à réduire d’un tiers, d’ici à 2020, ses émissions de gaz à effet de serre par rapport à 2005.

Si ces efforts sont louables, ils concernent essentiellement la réduction des émissions de CO2, qui contribuent au réchauffement climatique. En revanche, peu a été fait en matière de qualité de l’air. L’usage dans la marine de carburants peu raffinés, et donc plus sales, génère en effet une forte pollution atmosphérique. En d’autres termes, les paquebots de croisière et autres bateaux de gros tonnage émettent – un peu – moins de CO2 qu’avant, mais toujours autant d’oxydes de soufre (SOx), d’oxydes d’azote (NOx) et de particules ultrafines. Or ces gaz et ces composés sont nocifs pour la santé.

Le SO2, qui perturbe le système respiratoire, fut ainsi l’acteur principal du grand smog de Londres, le pire épisode de pollution de l’histoire européenne qui, en 1952, causa la mort de quelque 12 000 Britanniques. En outre, les paquebots de croisière naviguent généralement sur des mers ensoleillées. Or le rayonnement solaire favorise la chimie de l’atmosphère et la formation de polluants « secondaires ». Les NOx, par exemple, fabriquent de l’ozone (O3). Or si l’ozone présent dans la stratosphère, entre 10 et 50 km d’altitude, nous protège des ultraviolets, lorsqu’il est émis dans la basse atmosphère, il est toxique pour la faune et la flore. Chez l’homme, il peut provoquer des affections pulmonaires comme l’asthme. Mais ce sont surtout les particules ultrafines qui inquiètent. Méconnues il y a encore quelques années, on sait désormais qu’elles sont extrêmement dangereuses pour la santé. Alors que les particules de gros diamètre sont bloquées par le nez ou la bouche, les particules fines, dont le diamètre est inférieur à 2,5 micromètres (PM2.5), s’acheminent jusqu’aux bronches. De l’ordre de 100 nanomètres, soit 25 fois plus petites, les particules ultrafines ont quant à elles la capacité de traverser la barrière des poumons et de passer dans le sang. Elles pourraient être impliquées dans des cancers, des maladies respiratoires ou cardio-vasculaires.

Invisible à l’œil nu, cette pollution a longtemps été négligée, mais depuis quelques années, des associations écologistes, telles que la quarantaine que fédère France Nature Environnement (FNE) ou Nature and Biodiversity Conservation Union (NABU) en Allemagne, en ont fait leur cheval de bataille. Un chiffre surtout, lâché en 2015 par les deux associations, a marqué les esprits : un paquebot à quai émettrait autant de particules ultrafines qu’un million de voitures.

Pour sensibiliser le grand public à cette pollution, FNE et NABU se sont rendus à Marseille, 4e port de croisière de Méditerranée, en 2015, 2016 et 2017. Armée d’un compteur de particules ultrafines – le P-Trak de l’américain TSI, spécialisé dans les instruments de précision –, leur équipe s’est promenée de La Canebière au palais du Pharo, en passant par le terminal des paquebots. Alors que l’appareil a enregistré une concentration de 3 000 particules par cm3 au Pharo, proche du Vieux-Port, au terminal maritime, situé 8 kilomètres plus loin, ce taux est grimpé à plus de 300 000 particules par cm3, soit cent fois plus ! Un taux tout aussi ébouriffant a été enregistré sur le pont supérieur d’un paquebot à quai par une journaliste de l’émission « Thalassa ».

Un paquebot de croisière fait escale à Marseille, à deux pas du centre-ville. © Reuters Un paquebot de croisière fait escale à Marseille, à deux pas du centre-ville. © Reuters
Dans ce reportage de « Thalassa » intitulé « Le Prix du rêve » et diffusé fin 2017 sur France 3, on aperçoit un touriste en short faire son jogging sur la piste panoramique qui fait le tour du paquebot. Est-ce grave, docteur ? Peut-on produire un effort physique avec une telle concentration en particules, alors qu'à Paris, dès le moindre petit pic de pollution, les autorités le déconseillent fortement ? En fait, la réponse est : oui et non. Le risque est clairement minime pour la plupart des croisiéristes, qui ne passent bien souvent qu’une semaine ou deux sur le paquebot. À moins, bien sûr, observe le Dr Brice Loddé, responsable du Diplôme universitaire de médecine maritime au CHU de Brest, qu’ils ne soient particulièrement vulnérables, comme les enfants, les personnes âgées ou celles qui sont prédisposées à des pathologies respiratoires comme la broncho-pneumopathie chronique obstructive (BPCO). La Fondation allemande de pneumologie recommande d’ailleurs aux croisiéristes ayant des poumons fragiles d’éviter la poupe et de rester derrière les cheminées, sous peine d’une « grave détérioration » de leur état. Des alertes un brin gênantes quand on les confronte aux déclarations publiques de la Cruise Lines International Association (CLIA), qui représente l’industrie croisiériste. Fin 2017, elle se targuait en effet d’offrir aux voyageurs « des vacances saines », « avec des services et des expériences dédiés au corps », et misait sur le développement des « voyages “skip-generation” dans lesquels les grands-parents voyagent avec leurs petits-enfants sans leurs parents ».

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