A la fonderie MBF de Saint-Claude: «Ils n’auront pas les machines»

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Au terme d’une semaine de manifestations, des salariés de la fonderie MBF de Saint-Claude redoutent le pire : mardi, le tribunal de commerce doit se prononcer sur la seule offre de reprise de l’usine. 

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«C’est le dernier appel au secours », résume Valerio, délégué syndical CFDT de la fonderie MBF Aluminium de Saint-Claude (Jura). Vendredi, des salariés en lutte ont installé des bouteilles de gaz et d’oxygène dans l’entreprise en redressement judiciaire, menaçant de les faire sauter.

« En tant que syndicaliste, je ne suis pas d’accord, l’intersyndicale non plus, mais on ne peut pas gérer la détresse de tout le monde, poursuit Valerio. Si l’usine ferme, ils n’auront pas les machines. Ces machines sont propres et prêtes à tourner. » Ces presses de haute technicité produisent des carters de moteurs et des éléments de boîtes de vitesses pour les véhicules Renault et PSA, y compris les hybrides.

En grève depuis cinquante-quatre jours, les salariés redoutent le pire : mardi, le tribunal de commerce de Dijon doit se prononcer sur la seule offre de reprise de la fonderie. Lors de la dernière audience, le tribunal a demandé davantage de garanties au candidat à la reprise et il est possible que son offre soit rejetée. La menace d’une fermeture, avec la liquidation des actifs, n’a jamais été aussi proche.

« Quand on ne voit pas de solution, on devient pessimiste.  Après une grève si longue, on broie du noir, explique Koray, délégué SUD. Cette entreprise a soixante-dix ans et on sait qu’il y a des vautours qui attendent de pouvoir faire leur marché et de rafler nos machines. Les bonbonnes de gaz, c’est une façon de dire à ces gens qu’ils n’y comptent pas. Ceux qui ont posé les bonbonnes y mettront le feu et les machines deviendront obsolètes. » 

Cette semaine, les quatre délégués syndicaux de MBF Aluminium se sont mis en grève de la faim à Paris, dans « l’espoir de se faire entendre et écouter » par le ministre des finances, Bruno Le Maire, et se sont postés devant Bercy de 10 heures à 18 heures, avec des pièces de moteur. Sans succès. Ils ont dénoncé « l’immobilisme » du ministre, qui n’a pas trouvé cinq minutes pour leur parler.  Ils ont levé leur action après quatre jours de présence.

Agnès Pannier-Runacher, la ministre déléguée à l’industrie, les a rencontrés, mais sans rien mettre sur la table, si ce n’est des promesses de soutien matériel. « On ne demande pas de chèque, on veut le maintien de l’emploi », résume Valerio. Vendredi, les grévistes sont aussi allés à la rencontre du président Macron, en visite à Nevers « pour fêter la réouverture des lieux culturels ». Ils ne l’ont pas vu non plus, mais ils ont pu résumer leurs revendications à Jean-Marie Caillaud, le conseiller territoires du président.

Les pièces de la fonderie présentées sur son site Internet © DR Les pièces de la fonderie présentées sur son site Internet © DR

Le message des syndicalistes de MBF rejoint celui des salariés des autres fonderies de l’Hexagone, avec lesquels ils ont manifesté, jeudi, devant le siège de Renault. « Il faut imposer aux constructeurs français de faire revenir une partie de la production en France », résume Koray. « Renault veut liquider MBF comme le reste des fonderies, juge Valerio. Notre chiffre d’affaires avec Renault est passé de 15 à 5 millions d’euros, et les commandes de 345 000 pièces à 207 000, pour finir à 130 000 pièces. »

Ce que le constructeur retire à MBF, il le confie à d’autres, « pas très loin », notamment en Espagne et en Hongrie. « Si seulement deux moteurs sur cinq fabriqués par Renault ou PSA en Espagne revenaient en France, ça nous sauverait, poursuit Kotay. Chez MBF, il nous manque 2 millions d’euros pour être à l’équilibre. L’État doit les y contraindre. Les constructeurs ont reçu tellement d’aides, mais sans contreparties, en fait. »

Les salariés de MBF n’ont pas oublié que leur patron, Gianpiero Colla, celui qui a déclaré la cessation de paiements et placé l’entreprise en redressement judiciaire, a été « ramené par Renault et PSA » en 2012. Les constructeurs soutiennent alors son rachat de la fonderie pour 1 euro - et 50 000 euros pour les stocks.

Depuis, l’homme d’affaires italien s’est révélé être le fossoyeur de plusieurs entreprises du secteur, préalablement rachetées au tribunal. C’est Colla qui rachète en 2014 le sous-traitant de pièces automobiles GM&S de La Souterraine (Creuse) - dont la lutte acharnée des salariés reste mémorable (voir ici et ) - pour déposer le bilan deux ans plus tard. C’est lui aussi qui plante les fonderies de Metaltemple à Saint-Michel-de-Maurienne ou à Fumel.

« Le vrai coupable, on ne lui demande rien », s’insurge Kotay. Les élus du personnel ont découvert, lors de l’étude des comptes par le cabinet Syndex, que la holding CMV Aluminum Ldt. - pour Colla, Martins et Vieville - installée en Angleterre n’était « qu’une coquille vide » et que ses comptes n’étaient pas communiqués, comme le révélait une enquête de L’Humanité. Selon les représentants syndicaux, 4,4 millions d’euros puisés des comptes de MBF pour soutenir Metaltemple, via la holding, n’auraient pas été versés à la fonderie savoyarde. En 2017, Gianpiero Colla se fait verser en outre 1,7 million d’euros de dividendes. En 2018, 600 000 euros de « management fees ». L’homme d’affaires a aussi vendu les machines pour les reprendre en leasing, multipliant ainsi par trois les coûts financiers à la charge de l’entreprise.

À ces anomalies, il faut ajouter d’autres dépenses critiquées : le financement du club de foot qu’il préside à Gênes, l’achat d’un SUV Q8 Audi pour le directeur général ou encore l’embauche de son fils Andrea comme technico-commercial.  La gestion de l’homme d’affaires soulève tant d’interrogations que les élus envisageaient de saisir la justice. « On est passés en redressement judiciaire avant de pouvoir le faire, commente Kotay. Il y avait des actions à mener contre ce monsieur. Maintenant, la priorité est de sortir du redressement. »

Voir ici notre reportage à la fonderie de Saint-Claude en lutte, le 4 mai :

" Si ça ferme ce sera un drame ", à Saint-Claude, la fonderie MBF est suspendue à la justice © Mediapart

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Mediapart a contacté l’un des avocats de M. Gianpiero Colla, qui, à l’heure où nous publions, n’a pas donné suite à notre demande.