Les routiers, maillon décisif de la lutte contre les ordonnances

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La CGT, FO et Solidaires appellent ce lundi à une grève reconductible contre la loi sur le travail. Après une première journée d’action à l’appel de la CFDT et de la CFTC-Transports, la mobilisation du secteur, si les syndicats réussissent à s’unir, peut peser lourd contre les ordonnances.

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Partiront, partiront pas ? Pour la France de ceux qui descendent dans la rue, la mobilisation des routiers contre la nouvelle loi sur le travail peut tout changer. Leur capacité de blocage pourrait s’avérer décisive dans le bras de fer qui oppose Emmanuel Macron aux syndicats « de combat ». Le gouvernement a d'ailleurs anticipé le mouvement de ce lundi matin en publiant samedi un arrêté autorisant les transporteurs d'hydrocarbures à déroger temporairement « aux règles en matière de temps de conduite et de repos des conducteurs ». Ce, afin de faciliter l'approvisionnement en carburant, puisque les syndicats GCT et FO Route ont, entre autres, promis des blocages stratégiques, autour de ces fameux dépôts de carburant mais aussi des plateformes logistiques.

Mobilisation des routiers à la raffinerie de la Mède (Bouches-du-Rhône), lundi 25 septembre. © Reuters Mobilisation des routiers à la raffinerie de la Mède (Bouches-du-Rhône), lundi 25 septembre. © Reuters

 

Plusieurs dispositions des ordonnances de la loi sur le travail inquiètent en effet la profession, composée à 75 % de PME et TPE. Jusqu’alors, la négociation de branche permettait d’harmoniser les règles à l’ensemble du secteur. Mais la mise en place de négociations par entreprise pourrait dégrader les conditions de travail, déjà durement éprouvées par un dumping social à l’échelle européenne. « Le gouvernement nous a toujours dit que ces ordonnances allaient favoriser l’emploi. Or elles vont servir de prétexte aux grandes entreprises, qui vont pressurer les sous-traitants et signer des accords pour faire diminuer la masse salariale, et donc dégrader nos conditions de vie », décrit Thierry Douine, le responsable de la CFTC.

Les chauffeurs craignent également la mise en place de référendums d’entreprise et la signature d’accords par des salariés non mandatés par leurs syndicats. Sujets aux délocalisations et à la concurrence internationale, ils redoutent la réduction du périmètre d’appréciation des difficultés économiques d’une entreprise au seul territoire national pour déclencher un « plan de sauvegarde de l’emploi ». Ils rejettent enfin l’idée d’une rupture conventionnelle collective, qui permettrait de contourner ce plan.

Pour toutes ces raisons, les syndicats CGT, FO et Solidaires du transport routier appellent à la grève reconductible à partir de ce lundi matin. Contrairement, pour FO, à la position officielle de la maison mère. « La base de la discussion, c’est la loi El Khomri. On ne peut pas avoir fait 16 jours de grève l’année dernière et dire aujourd’hui que ce n’est pas de la casse sociale », avance Patrice Clos (FO), qui a choisi de faire équipe avec la CGT depuis le début de la mobilisation. Il faut dire que leur mobilisation de 2016 contre la loi El Khomri avait été payante. En bloquant les dépôts de carburant juste avant l’Euro 2016 de football, les routiers s’étaient mobilisés contre la réforme de leur régime dérogatoire d’heures supplémentaires. Alain Vidalies, ministre des transports d’alors, avait fini par céder sur ce point. Depuis, cette victoire a été inscrite et sanctuarisée dans le code des transports. Les chauffeurs ont donc aujourd’hui toutes les raisons de se mobiliser à nouveau.

Déjà, il y a une semaine, lundi 18 septembre, la CFDT et la CFTC-Transports, dont les centrales n’appellent pas aux manifestations, ont ouvert le bal. À l’origine de ce mouvement, le mécontentement de la base. « Au départ, nos confédérations n’étaient pas sur une ligne dure. De toute manière, les concertations ne permettaient pas vraiment de faire bouger le texte de loi, contrairement à des négociations », détaille Thierry Douine, le responsable de la CFTC, plutôt sur la position de la direction de sa centrale. Mais après avoir fait suivre les 150 pages d’ordonnances à ses adhérents, il a senti la colère monter. « Nos équipes ont montré un certain mécontentement, à 60 % contre 40 %, notamment les travailleurs d’entreprises du déchet et les convoyeurs de fond. Les gens voient bien que les ordonnances vont dans l’intérêt des entreprises, que ce sont des textes ultralibéraux qui ne répondent pas aux attentes. Nous sommes une organisation démocratique, si les gens nous demandent de nous mobiliser, on le fait. »

D’où l’appel par le tandem CFTC/CFDT-Transports à une journée d’action le 18 septembre – à laquelle n’ont pas été conviées la CGT et FO –, qualifiée de « coup de semonce » par Patrick Blaise, secrétaire général de la fédération CFDT des routiers. Les deux syndicats ont donc organisé distributions de tracts, blocages de péage dans tout le pays, tandis que leurs centrales restaient inertes. Les principaux axes de la métropole lilloise ont ainsi été paralysés par une opération escargot, quand les chauffeurs ont manifesté sur l’autoroute A4 en Moselle. Près du ministère du travail, un rassemblement a regroupé plus d’une centaine de personnes arborant des chasubles aux couleurs des deux syndicats.

La mobilisation du 18 septembre © Capture d'écran BFM TV. La mobilisation du 18 septembre © Capture d'écran BFM TV.

À la fin de la journée de mobilisation, CFDT et CFTC ont été reçues par le ministère des transports. Les syndicats ont formulé des revendications catégorielles, dont la principale est de sortir le transport du point 4 des ordonnances qui inverse la hiérarchie des normes pour éviter les accords d’entreprise, source de dumping social aux yeux des syndicalistes. Le ministre les raccompagne en leur promettant une réponse avant vendredi 22 septembre. Le 21 à 17 heures, Thierry Douine laissait des messages au ministère des transports et à l’Élysée, en vain. Le 22, le gouvernement n’avait pas donné signe de vie à Patrick Blaise. « Si le gouvernement n’apporte pas de réponses à nos revendications, nous allons nous voir avec les autres centrales pour organiser de nouvelles journées d’action », affirme le responsable syndical.

Les autres centrales syndicales, la CGT et FO, sont plutôt optimistes : « La mobilisation a commencé plus fort que celle contre la loi El Khomri », estime Jérôme Vérité, de la CGT-Transports. Avec Patrice Clos, de FO, ils ont été reçus mardi par le ministère du travail et sont sortis, eux, sans en attendre grand-chose. « Par contre, on a découvert quelque chose de très croustillant. En fin de réunion, on parle du contexte général du secteur routier et on en vient à discuter du congé de fin d’activité (CFA). » Ce CFA assure aux chauffeurs routiers de partir en retraite à 57 ans, cinq ans avant l’âge légal de la retraite après vingt-six ans de conduite.

« Nous avions signé un accord avec Alain Vidalies lors du dernier quinquennat pour le sauvegarder jusqu’en 2020. Or les conseillers des ministres ont été incapables de présenter l’amendement au projet de loi de finance qui budgétise ce congé de fin d’activité », s’agace Jérôme Vérité. Le représentant syndical n’est pas tendre avec les membres du gouvernement : « Ce sont des pieds nickelés ! Pierre-André Imbert, le conseiller social de Macron, m’a appelé pour savoir où il pouvait trouver l’accord en question. » Mais cet amateurisme pourrait bien favoriser ses affaires : « C’est un formidable booster pour la mobilisation de lundi 25 septembre », analyse le dirigeant du syndicat routier.

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