Bolloré attaqué en France pour ses plantations au Cambodge

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Une cinquantaine de riverains cambodgiens d'une plantation d'hévéas appartenant au groupe Bolloré ont assigné l'entreprise devant le tribunal de grande instance de Nanterre. Lui reprochant des violations des droits de l'homme et du droit de l'environnement, ils demandent chacun plusieurs dizaines de milliers d'euros. 

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Le dossier des plantations du groupe Bolloré est à nouveau sur la table. Et ce nouveau rebondissement a suivi un trajet surprenant : en fin de semaine dernière, une cinquantaine de cultivateurs cambodgiens ont assigné devant le tribunal de grande instance de Nanterre les sociétés Bolloré et Compagnie du Cambodge (une des principales entités du groupe tentaculaire dirigé par l’industriel français Vincent Bolloré). Ils attaquent au civil, réclamant chacun des dizaines de milliers d’euros de dommages et intérêts à la suite du développement rapide des plantations d’hévéas détenues par le groupe sur leur territoire depuis 2008. Selon le document de référence 2014 du groupe, 6 600 hectares de plantations sont déjà sur pied au Cambodge, pour un total envisagé de 12 000 hectares.

Originaires de la commune de Bousra, dans la province de Mondulkiri, tout à l’est du Cambodge, les plaignants appartiennent à l’ethnie bunong, une population indigène locale. Sur place, l’ethnie regroupe 850 familles, réparties dans sept villages. Les Bunongs pratiquent une agriculture itinérante et ont des croyances animistes, fondées sur la sacralisation des forêts et des lieux de sépulture de leurs ancêtres. Selon les termes de l’assignation (également obtenue par Le Monde), ils « ont été victimes d’une véritable catastrophe économique, sociale, environnementale et religieuse, entièrement imputable aux sociétés du groupe Bolloré qui les ont privés de leurs ressources et ont détruit leur cadre actuel et leurs lieux de culte ».

Avec l’accord du gouvernement cambodgien, qui lui a attribué les terres, la multinationale française a « massivement lancé les opérations de déforestation, de déplacement des populations locales, de destruction des lieux de culte et de sépulture », lui reproche le document adressé au tribunal de Nanterre par un avocat français, Fiodor Rilov. Ce dernier n’est pas un inconnu pour les lecteurs de Mediapart : énergique et engagé, il est une figure centrale de nombreux dossiers sociaux hexagonaux, comme Goodyear, les 3 Suisses ou Mory Ducros. Il était récemment l’invité de l’un de nos « lives ».

« Je me suis rendu sur place en octobre dernier, pour rencontrer des représentants indigènes qui cherchaient à contester la façon dont les responsables des plantations se comportent. En tout, environ 80 familles ont souhaité me mandater pour engager une action », indique Rilov à Mediapart. Mais tous les cultivateurs n’ont pas encore transmis l’ensemble des données nécessaires. La multinationale française a payé aux Bunongs 200 dollars par hectare de terre exploitée. Mais rien de suffisant, estiment-ils. Outre un sérieux dédommagement financier (30 000 à 50 000 euros par tête), ils demandent la restitution de leurs terres, et espèrent une audience sur le fond aux alentours du printemps 2016.


« Violation des droits de l’homme et des règles de protection de l’environnement »

Les riverains cambodgiens des plantations du groupe Bolloré ne sont pas les premiers à contester la façon dont ils sont traités. Mediapart a déjà raconté, ici puis , les revendications du collectif international qui s’est créé pour porter les protestations contre le groupe français de paysans venus notamment du Cameroun, de Côte d’Ivoire, du Liberia et de Sierra Leone. Plusieurs Cambodgiens ont d’ailleurs participé à une récente série d’actions, au printemps 2015, dans diverses plantations. En France, le 4 juin, à l’occasion de l’assemblée générale du groupe, des Congolais étaient venus planter du manioc sur les pelouses bordant la tour Bolloré, à Puteaux (Hauts-de-Seine), avec le soutien de plusieurs ONG et de la Confédération paysanne.

Le 5 juin, devant la tour Bolloré Le 5 juin, devant la tour Bolloré

En Afrique comme en Asie, les militants sont porteurs de revendications que le groupe connaît bien, énumérées par exemple dans une lettre ouverte qui avait été remise en main propre à Vincent Bolloré en juin 2013. Ils dénoncent les conditions de vie et de travail au sein ou à proximité des immenses plantations d’hévéas et de palmiers à huile que détient le groupe, qui reste, il est vrai, minoritaire dans les sociétés qui les exploitent. Au cœur des doléances, l’« accaparement aveugle des terres ne laissant aux riverains aucun espace vital », même pas pour développer des cultures vivrières, la « faiblesse des compensations accordées aux populations riveraines » ou la « réduction forte des services et des contributions au développement social des villages », contrairement aux bonnes intentions affichées et parfois aux conventions signées.

Les cas des Bunongs au Cambodge a déjà été largement documenté. Par la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (FIDH) d’abord, qui a publié en 2008 un rapport très sévère sur les agissements de la filiale du groupe, Socfin-KCD, en charge des plantations cambodgiennes. Rapport qui avait valu à l’ONG un droit de réponse salé… Un documentaire a également été réalisé sur le sujet en 2014, et sa coréalisatrice, Anne-Laure Porée, en a bien parlé dans le quotidien suisse Le Temps.

Dans leur assignation, les plaignants accusent Bolloré de « violation des droits de l’homme et des règles de protection de l’environnement ». « Depuis l’arrivée du groupe Bolloré, la population a perdu plusieurs hectares de terre. Privée de sa source principale de revenus, la communauté connaît une véritable insécurité alimentaire, devenant, du fait des agissements du groupe français, vulnérable aux fluctuations du marché. La population tente d’adapter son modèle agricole d’autosuffisance à des parcelles plus petites, ce qui n’est pas satisfaisant », indique le texte. Les populations locales peuvent être employées par les plantations, mais ce travail, payé « moins de 40 dollars par mois », aurait conduit « les membres de la communauté du Bousra à la misère ». L’assignation dénonce également « la destruction d’arbres considérés comme des divinités par les demandeurs » et des opérations qui ont eu « pour conséquence l’anéantissement de leurs lieux de sépulture ».

Les accusations sont tout aussi fortes sur le versant environnemental : « Le groupe français a ordonné la déforestation de plusieurs hectares de forêts dans l’unique dessein de mettre en œuvre ses cultures d’hévéas. […] En se cantonnant à la monoculture d’hévéas, le groupe Bolloré participe à la perte de la biodiversité et à la dégradation de l’environnement. » Autant de violations apparentes de la charte éthique du groupe, mais aussi du « pacte mondial » de l’ONU (« Global compact ») dont il est signataire, et qui est censé obliger les entreprises à progresser sur le plan de la responsabilité sociale.

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Au-delà des déclarations habituelles sur les liens minoritaires du groupe avec sa filiale Socfin, les représentants de Bolloré, contactés par téléphone, n'ont pas donné suite à nos demandes d'éclaircissements.

Contactée par le biais de son avocat français, la Socfin n'a pas non plus répondu à nos questions.