Quantic Dream condamné pour ses photomontages douteux

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La célèbre entreprise française de jeux vidéo a été condamnée aux prud’hommes pour avoir laissé un salarié diffuser des images choquantes mettant en scène dirigeants et salariés. Il s’agit d’une nouvelle manche dans l’âpre bataille entre la société et son ancien responsable informatique.

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Le fleuron français du jeu vidéo a bien commis une faute en laissant ses salariés diffuser dans toute l’entreprise des photomontages au goût plus que douteux. La conclusion des prud’hommes de Paris, dans un jugement du 21 novembre, est sans appel : Quantic Dream, la société de David Cage, créateur de jeux vidéo connus dans le monde entier (Detroit : Become Human, Beyond : Two souls), « a commis une violation de l’obligation de sécurité » qu’elle doit à ses salariés, et est condamnée à verser 5 000 euros d’indemnisation à son ancien responsable du service informatique, ainsi que 2 000 euros de frais de justice.

L’affaire avait été dévoilée par Mediapart, Canard PC et Le Monde en janvier 2018 (notre article nous vaut une poursuite en diffamation de la part de l’entreprise, voire notre Boîte noire). Un an plus tôt, en février 2017, un responsable important de Quantic Dream, par ailleurs délégué du personnel, avait envoyé un courriel à tous les salariés pour célébrer son 600e photomontage. L’image incluse dans son message prenait pour cible le responsable du service informatique, Benoît (son prénom a été modifié à sa demande). Son visage était collé sur celui d’une femme en tailleur faisant un doigt d’honneur, et légendé « Supernanny, no fun at work » (« Supernnany, on ne s’amuse pas au boulot »).

David Cage à la Paris Games Week, en novembre 2017 © capture d'une vidéo youtube de l'événement. David Cage à la Paris Games Week, en novembre 2017 © capture d'une vidéo youtube de l'événement.

Dans le courriel, l’auteur indiquait avoir pris l’habitude de réaliser des montages pendant sa pause déjeuner, et fournissait un lien invitant à aller explorer les 599 autres, hébergés sur un serveur de l’entreprise accessible à tous. Et leur contenu avait de quoi faire sursauter : les visages de nombreux membres de Quantic Dream, dirigeants de l’entreprise ou simples salariés, dont les auteurs des montages eux-mêmes, y étaient collés sur des uniformes nazis, des corps obèses ou ceux de quinquagénaires en maillot de bain accompagnés de la mention « Ce soir on baise ! ». Les visages étaient aussi associés à des images pornographiques, parfois homosexuelles. Des employés y étaient assimilés à des clochards et plusieurs hommes ou femmes étaient qualifiés de « putes » par des détails cachés dans les images…

La diffusion de ces images, ainsi que la réaction de l’entreprise, jugée trop lente, avait déclenché le départ quasi immédiat de Benoît et de ses trois collègues du service informatique. Tous ont demandé aux prud’hommes que leur départ soit reconnu non comme une démission, mais comme l’équivalent d’un licenciement illégal, avec les dommages et intérêts afférents. Le code du travail donne en effet le droit à un salarié de recourir à cette procédure expéditive, la « prise d’acte de rupture », lorsqu’il reproche à l’entreprise « des manquements suffisamment graves pour empêcher la poursuite du contrat de travail ».

Le 27 décembre 2017, Benoît avait déjà exposé son cas devant les prud’hommes, mais les deux juges représentant les salariés n’avaient pas réussi à trouver un accord avec leurs deux collègues représentants les employeurs, et le cas avait donc été renvoyé devant une formation de « départage », où un juge professionnel tranche.

Cette seconde audience a eu lieu près de deux ans plus tard, le 15 octobre dernier. Et la juge n’a pas goûté l’humour supposé des montages, dont « certains sont homophobes, misogynes, racistes ou encore profondément vulgaires », souligne-t-elle dans son jugement, et qui ont été diffusés « pendant plusieurs années […] dans l’entreprise par des salariés, sans que l’employeur, pourtant informé, ne réagisse ».

« En restant passif face à cette pratique plus que contestable, qui ne peut se justifier par l’esprit “humoristique” dont se prévaut la société, l’employeur a commis une violation de l’obligation de sécurité », affirme la juge.

En revanche, elle n’a pas reconnu le bon droit de Benoît à demander qu’il soit comme ayant été licencié. « Il n’est pas apporté la preuve d’une dégradation des conditions de travail au sein de l’entreprise, ou encore d’un conflit important et récurrent » entre le service informatique et le pôle dont est issu l’auteur des montages, indique le jugement.

Par ailleurs, la direction a très vite réagi : le jour même où Benoît s’est plaint des montages par mail, la direction a demandé à l’auteur principal de les retirer du serveur interne. Deux jours plus tard, ce salarié a écopé d’un avertissement. « Au vu de l’absence de plainte du salarié […] s’agissant de cette pratique, de l’unique photo le concernant diffusée ce jour-là et de la réaction immédiate de la direction », la diffusion des photomontages « ne constituait pas à elle seule un manquement de l’employeur faisant obstacle à la poursuite du contrat de travail », conclut la juge.

Ce jugement contredit une autre décision, prononcée le 5 novembre 2018, où un autre salarié du service informatique parti à la suite de l’affaire s’est vu accorder le droit d’être reconnu comme ayant été licencié de manière illicite. Les prud’hommes de Paris avaient alors jugé que la situation avait été « gravement préjudiciable » pour lui. Quantic Dream a fait appel de cette décision.

Aujourd’hui, c’est au tour de Benoît de faire appel du jugement le concernant. Il estime notamment que la justice aurait dû se pencher su un autre montage le visant, qui juxtapose son visage et le corps d’un homme en porte-jarretelles, mèche et moustache hitlériennes bien visibles, le bras tendu en un salut nazi. L’image est tellement choquante qu’il a porté plainte, et qu’elle a valu à son auteur le rappel par le parquet de Paris, en septembre 2017, qu’une telle image « constitue une infraction punie par la loi ». La plainte a néanmoins été classée.

Mais l’auteur, tout comme Quantic Dream, martèle que cette image n’a jamais été partagée sur le serveur interne, qu’elle a simplement été conservée sur un ordinateur, et qu’elle a été supprimée rapidement après avoir été créée. Benoît maintient que l’image faisait partie de celles accessibles à tous les salariés.

La bataille n’est donc pas terminée entre les deux camps. Et son âpreté est démontrée par d’autres procédures, lancées par l’entreprise. Quantic Dream a porté plainte trois fois de suite pour « intrusion illicite dans un système informatique », en citant nommément Benoît, qu’elle soupçonne d’avoir téléchargé des documents internes de la société avant de la quitter.

Une première plainte, déposée en juillet 2017, a été classée sans suite après audition de l’ex-salarié par la police, mais l’entreprise en a déposé une deuxième, avec constitution de partie civile, ce qui déclenche automatiquement la nomination d’un juge d’instruction. Et en octobre dernier, Quantic Dream a à nouveau porté plainte sur les mêmes faits, après avoir été alertée que des documents lui appartenant auraient été hébergés temporairement sur un serveur informatique d’un nouvel employeur de Benoît. La guerre continue.

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Quantic Dream poursuit Mediapart en diffamation pour plusieurs passages de notre article publié le 14 janvier 2018. Le Monde, qui avait publié le même jour des informations similaires, est également poursuivi. L’audience est prévue les 5 et 6 décembre après-midi, au tribunal de grande instance de Paris. Mais en raison de la journée de grève massive qui s’annonce le 5, il est probable que le procès soit reporté.