Comment la presse française a fondu face à Google

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Avec les millions d’euros de son Fonds pour l’innovation numérique de la presse, Google a réussi son pari : transformer des ennemis en partenaires. Enquête sur les coulisses et le fonctionnement d'un projet d'un type nouveau, bientôt décliné au niveau européen. Deuxième article extrait de la Revue du Crieur, publiée le 11 juin en partenariat avec les éditions La Découverte.

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Dans l’assemblée d’une centaine de personnes qui se pressent autour des Thermos de café et des carafes de jus de fruit, il domine ses voisins d’une bonne tête. Et c’est vers sa haute stature que se tournent immanquablement les regards. En ce matin de mars, difficile de lire clairement dans le regard placide qu’affiche Carlo d’Asaro Biondo. Mais le directeur de Google pour l'Europe du Sud et de l'Est, le Moyen-Orient et l'Afrique ne peut que savourer le moment. Qui aurait parié deux ans plus tôt que son entreprise parviendrait à rassembler autour de son nom tant de représentants de la presse ? Éditeurs, rédacteurs en chef, directeurs marketing, consultants… étaient présents, issus de tous les types de presse, des sites encore confidentiels Facta ou Worldcrunch aux géants du genre, Le Figaro comme Le Monde, Ouest France comme La Dépêche, L’Express comme Les Inrocks.

Le point commun de tous les intervenants à cette journée parisienne, intitulée « Vers les médias de demain », où acteurs historiques et jeunes pousses du secteur sont venus présenter leurs modèles de développement dans le numérique ? Leurs plus récents projets ont été en bonne partie financés grâce à Google. Ou plus exactement grâce au fonds pour l’innovation numérique de la presse (FINP), lancé en septembre 2013 par la firme de Mountain View pour soutenir les projets innovants de la presse française « d’information politique et générale ».

En France comme ailleurs, Google s’est introduit dans nos vies – vies numériques qui nous collent chaque jour un peu plus à la peau. Recherche en ligne, shopping, synchronisation d’agendas, traduction, balade dans une ville, observation de l’Antarctique vu du ciel ou depuis la banquise, visite du musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg ou du Met de New York… Accrochés à nos smartphones, rivés à nos ordinateurs, nous sollicitons encore et encore les produits de l’entreprise fondée en 1998 par Larry Page et Sergueï Brin.

«Google veut diffuser une idéologie»

Quel est le prix à payer pour les services, le confort et la vitesse que nous offre la firme américaine ? Savons-nous comment fonctionne cet empire qui a pris possession de nos données, et sans qui nos existences, ou au moins l’expérience que nous en faisons, auraient une saveur différente ? Pour les auteurs d’un récent petit texte incisif, intitulé The United States of Google (64 pages, 2,99 euros sur le site de la maison d’édition Premier parallèle, 6,5 euros en librairie), « l’entreprise met en cause les mécanismes politiques traditionnels – et se différencie aussitôt de la plupart des autres entreprises en ce qu’elle ne veut pas simplement voir grimper son chiffre d’affaire, accroître la valeur de ses actions, maximiser ses profits. Google veut bien plus que cela. Google veut diffuser une idéologie. »

La stratégie du géant de Mountain View résiste toutefois à l’analyse. Pour plusieurs raisons. Une avance technologie indéniable qui laisse les États et les politiques pantois. Une communication au cordeau, pour ne pas dire secrète. Des opérations de séduction à répétition et tous azimuts. Et une force de frappe financière capable d’apaiser les voix les plus discordantes.

Mais surtout parce que la puissance réelle de Google n’emprunte pas les voies traditionnelles de l’hégémonie culturelle ou économique. Plutôt Big Data que Big Brother, plutôt soft power que pleins pouvoirs, plutôt démocratie numérique qu’autocratie digitale, peindre Google en monstre lointain ne permet de comprendre ni son fonctionnement, ni son idéologie profonde. Comment se saisir alors de ce « Google god », pour reprendre les termes du philosophe Ariel Kyrou ? Il décrivait ce « monstre gentil » non sous les traits d’un barbu manipulateur, mais sous ceux d’un Dieu immanent, dont le but serait moins de façonner le monde que d’en produire le reflet total : tout cela avec notre accord, notre collaboration et notre participation…

S’intéresser à la mise en place et au fonctionnement du fonds Google pour la presse permet d’étudier certains des ressorts de cette machinerie de haute précision. D’en capter la mécanique intime. Surtout si l’on prend au sérieux la devise que l’on trouve sur son site internet : « La mission de Google est d’organiser l’information mondiale et de la rendre universelle. »

Dans un domaine où le mastodonte américain est encore novice, comment s’est-il rallié les bonnes grâces d’une des populations qui lui était le plus hostile, encore une poignée de mois plus tôt ? Pourquoi ce secteur emblématique, à la fois de la liberté d’expression et d’une défense sourcilleuse du pluralisme, a-t-il plié devant la machine à uniformiser le monde que semble être Google ? L’argent, bien sûr. Mais pas seulement. La montée en puissance de cette complicité entre la presse hexagonale et le roi incontesté du monde numérique vaut exploration. Et elle est instructive à plus d’un titre.

Google a réussi à rendre caduque toute idée d’une loi

Le FINP, destiné à « faciliter la transition de la presse vers le monde numérique », est né à l’issue d’un interminable bras de fer entre Google et la fine fleur de la presse papier, qui lui réclamait de l’argent pour avoir le droit d’indexer ses contenus et les présenter sur Google actualités. Un conflit tendu dont la résolution a nécessité l’entremise des plus hautes sphères de l’État, et s’est conclu le 1er février 2013 par la signature en grande pompe, à l’Élysée et sous le patronage de François Hollande, d’un accord entre Eric Schmidt, le président de Google, et Nathalie Collin, directrice générale du Nouvel Observateur et figure de proue de l’Association IPG (AIPG), le véhicule du lobbying forcené que venaient de déployer pendant plusieurs mois les éditeurs de la presse papier (lire notre article de l’époque).


Contre 60 millions d’euros, à répartir sur trois ans, Google a réussi à rendre caduque toute idée d’une loi l’obligeant à rémunérer les journaux. En acceptant sans barguigner l’offre, la presse a quant à elle fait la démonstration de son état de faiblesse, dans cette nouvelle ère numérique qui mine chaque jour un peu plus ses ressources financières. Et en récompense de leurs efforts, les deux nouveaux partenaires ont subi la fronde de presque tous ceux qu’ils avaient exclu des négociations. Le Spiil, syndicat de la presse indépendante d’information en ligne, qui regroupe les sites internet pure players (cofondé par Mediapart, qui soutient ses positions) s’est certes réjoui de l’abandon de l’idée de la « Google tax », mais est resté durablement ulcéré par ce qu’il considère comme la manœuvre d’une « sorte de cartel » de la presse papier, qui a négocié pour défendre ses seuls intérêts contre ses turbulents petits frères nés sur le net.

Dans ses statuts, déposés le 19 juin 2012, l’AIPG précise en effet que ses membres ne peuvent qu’être des « journaux et publications payants et imprimés sur papier ». « Le groupe d’éditeurs qui a le plus bénéficié des aides publiques depuis la Libération a décidé de se réunir pour capter toutes les subventions, publiques mais aussi privées, à son seul et unique profit », enrage encore aujourd’hui Maurice Botbol, patron d’Indigo publication (La Lettre A, PresseNews, La Lettre du Continent), qui était à l’époque le président du Spiil.

De son côté, le Geste (qui regroupe les éditeurs de tous services en ligne : médias, vidéo, musique, jeux et petites annonces) déplorait lui que les éditeurs de presse générale abandonnent en rase campagne « le principe d’une rémunération des sites au titre de l'indexation de leurs contenus ». Pour Emmanuel Parody, son secrétaire général, Google a choisi de financer un tout petit groupe d’acteurs, alors qu’au départ, la question soulevée par la presse concernait tous les éditeurs de services en ligne. »

Pas de mobilisation sans confiance
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Cet article est une version très légèrement remaniée de celui paru dans le premier numéro de la Revue du Crieur. J'ai notamment développé un peu plus l'annonce par Google du nouveau fonds européen : l'information étant tombée le jour du bouclage de la revue, les informations parues dans la version papier sont plus succinctes.

L'enquête s'est déroulée sur plusieurs semaines, en février, mars et avril.

Lire aussi dans le club le texte d'Adrienne Charmet-Alix, « Google, le rêve de vivre sans État », postface du livre The United States of Google.