Tirs de flashball à Bastille: un policier avoue, Castaner en difficulté

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Un rapport de police transmis au ministère de l’intérieur confirme qu’un policier membre d’une compagnie de sécurisation a bien fait usage de son lanceur de balles de défense « au moment de la blessure » de Jérôme Rodrigues, place de la Bastille. Le ministre de l’intérieur et son secrétaire d’État ont contesté les faits durant plusieurs jours.

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Un policier a bien tiré en direction du gilet jaune Jérôme Rodrigues avec un lanceur de balles de défense (LBD), samedi, place de la Bastille. Ce policier en a fait l’aveu dans un rapport transmis au ministre de l’intérieur dont Le Parisien a révélé la teneur, jeudi. Son aveu est encore partiel puisqu’il prétend ne pas avoir visé Jérôme Rodrigues, mais « une autre personne » qui aurait « pris la fuite », mais il contredit la version livrée depuis samedi par Christophe Castaner et son secrétaire d'État Laurent Nuñez.

Le manifestant de 40 ans, plombier de profession et figure des gilets jaunes en Île-de-France, a été grièvement touché à l’œil droit, place de la Bastille à 16 h 40, peu après qu’une grenade de désencerclement eut été lancée à ses pieds par les policiers.

Depuis dimanche, Jérôme Rodrigues explique qu’il a été visé deux fois : par la grenade, puis par le LBD. « J’ai fait d’abord l’erreur d’aller sur la place, et puis celle de rester statique, confie le gilet jaune à Mediapart. J’ai pris la grenade sur la gauche, le policier avait le champ libre pour me tirer dessus. Il y avait cinq ou six personnes autour de moi, je leur ai dit “barrez-vous de là”. Et là, je prends l’impact à l’œil et je me dis “putain, ils m’ont eu”. » Plusieurs manifestants rapportent aussi avoir vu très vite leur camarade touché par une balle en caoutchouc. Elle est d’ailleurs ramassée par l’un d’eux. Ces témoignages sont recueillis depuis dimanche par l'Inspection générale de la police nationale (IGPN) chargée de l'enquête.

Comme le montre l’image ci-dessous, extraite d’une vidéo, ce sont des policiers de la Compagnie de sécurisation et d’intervention (CSI), positionnés au milieu de la place, qui ont pointé leurs armes en direction du terre-plein où se trouve Jérôme Rodriguez. 

Comme le montre cette image extraite d'un reportage vidéo de Clément Lanot, deux policiers de la CSI se sont positionnés pour tirer avec leur LBD. D'après les vidéos, le premier, à gauche, se redresse et tire. © Clément Lanot Comme le montre cette image extraite d'un reportage vidéo de Clément Lanot, deux policiers de la CSI se sont positionnés pour tirer avec leur LBD. D'après les vidéos, le premier, à gauche, se redresse et tire. © Clément Lanot

Mais les témoignages recueillis se heurtent durant plusieurs jours à la version officielle diffusée par Christophe Castaner et Laurent Nuñez.

Joint par Mediapart, le cabinet du ministre de l’intérieur confirme désormais qu’un policier, membre de la CSI des Hauts-de-Seine, et placé sous les ordres du directeur de la sécurité de proximité de l'agglomération parisienne (DSPAP), a reconnu avoir fait usage de son LBD, dans un rapport qui a été porté à sa connaissance, mercredi. Cette confession étant datée de mardi, il lui aura donc fallu trois jours pour reconnaître ce tir. Trois journées pendant lesquelles sa hiérarchie, et deux ministres, Christophe Castaner et son secrétaire d’État Laurent Nuñez, n’ont pas dit la vérité. 

« À ce stade, j'exclus totalement l'usage du tir de lanceur de balles de défense », déclare ainsi Laurent Nuñez, dimanche, sur LCI. « Ce que nous savons, c’est ce que nous voyons à l’image. Un policier a projeté une grenade de désencerclement dans le périmètre dans lequel se trouvait M. Rodrigues. On a un rapport qui a été produit à l’IGPN. (…) Il y a bien une grenade de désencerclement. Je n’ai aucun élément qui me permet de dire qu’il y a eu usage du lanceur de balles de défense à cet endroit-là et qui aurait touché M. Rodrigues. »

Jérôme Rodrigues à son arrivée à l'hôpital. © DR Jérôme Rodrigues à son arrivée à l'hôpital. © DR
« Au moment où Laurent Nuñez s’exprime, il n’y a pas de remontée d’éléments qui permette d’affirmer qu’il y a un tir de LBD au moment de la blessure de Jérôme Rodrigues », justifie le cabinet du ministre de l’intérieur. Mais le ministre lui-même défend la même version des faits, mardi matin. « Ce que je sais pour l’accident dont a fait l’objet Jérôme Rodrigues, c’est qu’il y a eu l’envoi d’une grenade de désencerclement et qu’à ce moment-là, il a été blessé. (…) C’est le seul fait constaté », déclare-t-il, sur BFM.

« Nous n’avons eu connaissance du rapport que dans la journée de mardi », rétorque le cabinet de Christophe Castaner. Dans ce rapport, « le policier dit avoir procédé à un tir de LBD dans un contexte violent, dans ce moment où Jérôme Rodrigues a été blessé, détaille le cabinet du ministre, à Mediapart. Le rapport ne dit pas que ce policier a visé Jérôme Rodrigues, mais une autre personne. La personne a été blessée au thorax et a pris la fuite après le tir ».

Répondant à l’interpellation d’Ugo Bernalicis à l’Assemblée nationale, dans la soirée de mercredi, Christophe Castaner n’a pas pour autant rectifié sa version des faits. Il a au contraire justifié plus que jamais l’utilisation du LBD en manifestation, en dépit des nombreux blessés graves, plus d’une centaine, causés par cette arme ces dernières semaines.

Derrière l’affaire Rodrigues, c’est en effet la stratégie choisie par le ministre pour faire face aux manifestants qui est en jeu. Confronté à de nombreuses demandes d’interdiction ou de suspension de l’usage du LBD, il avait annoncé, le 22 janvier, que les porteurs de cette arme seraient dotés d’une « caméra piéton » lors des manifestations de l’acte XI. Une décision jugée inopérante, ces caméras n’ayant pas été conçues pour ce type d’opération, mais pour des contrôles d’identité à courte distance.

Quelques-unes des unités mobiles mobilisées, samedi. Ici avant les tirs de grenade et LBD subis par Jérôme Rodrigues. © Karl Laske Quelques-unes des unités mobiles mobilisées, samedi. Ici avant les tirs de grenade et LBD subis par Jérôme Rodrigues. © Karl Laske

Place de la Bastille, après une courte séquence d’affrontements close vers 16 heures par l’intervention d’un canon à eau, le préfet de police a choisi d’engager les unités mobiles armées de flashball, sous l’autorité de la DSPAP, afin d’interpeller des manifestants, déjà largement dispersés. Et c’est bien cette stratégie de confrontation à l’œuvre depuis le 8 décembre qui est l’origine des tirs à vue, souvent à la tête, opérés par les policiers appartenant à des unités de lutte anticriminalité (BAC), sans expérience du maintien de l’ordre.

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Actualisation 9 h 40 : le cabinet du ministre a précisé à Mediapart que le rapport du policier auteur du tir n’avait été porté à sa connaissance que dans la journée de mercredi. Et non mardi comme nous l’avons indiqué précédemment.