L'éducation est-elle encore prioritaire?

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Fin 2005, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'intérieur, avait demandé le «dépôt de bilan des ZEP», les Zones d'éducation prioritaire. Cinq ans après, est-il sur le point d'y arriver? Illustration à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, où la confrontation s'accentue entre l'Inspection d'académie et les syndicats et élus sur la question des suppressions de postes et la réduction des moyens.
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Les suppressions de postes et la baisse générale des «dotations horaires globales» (DHG), ces enveloppes d'heures attribuées à chaque établissement scolaire, provoquent à Nanterre, cette ville de tradition ouvrière située au pied de l’Arche de la Défense, un profond malaise.

«Pour la rentrée prochaine, certains enseignements ont été ramenés aux horaires planchers, déplore Dominique Lignat, professeur de français au collège Victor-Hugo. Par exemple, les élèves de 6e n'auront plus que 4,5 heures de français. C’est le minimum légal. Avant on pouvait dégager deux heures supplémentaires pour faire du soutien.» Pour l'enseignante, syndiquée à Sud-Education, ces horaires se justifiaient au vu du niveau d’un certain nombre d’élèves. Selon elle, environ un cinquième de ses élèves de 6e ont de grosses difficultés en lecture.

Collège Victor Hugo de Nanterre.  © E.B Collège Victor Hugo de Nanterre. © E.B
La contestation – qui a des allures de rituel depuis plusieurs années – gagne en intensité en ce début de mois. Enseignants et municipalité se sont organisés pour présenter un front uni face aux décisions académiques, entraînant aussi d'autres communes des Hauts-de-Seine dans leur sillage.

Ainsi, jeudi 7 avril, 400 à 500 personnes (syndicats, élus, enseignants) originaires de Nanterre, Malakoff, Colombes se sont rassemblées devant la préfecture à Nanterre pour protester contre les suppressions de postes dans le département. L’heure est grave, les moyens dédiés à l’éducation prioritaire ne cessent de diminuer. Et les écarts de performances, que cette politique avait pour ambition d’atténuer, restent éloquents.

Le poids des origines sociales

20 points, pas moins. C’est la différence du taux de réussite au baccalauréat entre les jeunes Nanterriens et les élèves de plusieurs villes voisines des Hauts-de-Seine. Le lycée général Joliot-Curie de Nanterre affiche 60% de réussite au baccalauréat 2010 quand le lycée Jacques-Prévert de Boulogne-Billancourt ou le lycée Léonard-de-Vinci de Levallois affichent respectivement 80 et 85% de réussite. Ces chiffres (pour plus de détails sur ces comparaisons, cliquez ici) montrent la forte imbrication entre situations sociales des familles et réussite des élèves.

La dernière enquête PISA (Programme international pour le suivi des acquis des élèves) a confirmé ce phénomène en montrant qu’en France, les origines sociales ont plus d’impact sur les performances scolaires qu’en moyenne dans les pays de l’OCDE. L’étude, qui évalue tous les trois ans les acquis des élèves de 15 ans, a croisé capacités des jeunes pour la compréhension de l’écrit et caractéristiques familiales.

Qu’a fait la France pour réduire le poids des origines sociales dans la réussite à l’école ? A l’aube des années 1980, après la victoire de la gauche, Alain Savary, ministre de l’éducation nationale du gouvernement Mauroy, lance un programme dont l’objectif est justement de réduire la corrélation entre inégalités sociales et inégalités scolaires. «Donner plus à ceux qui ont moins». C’est l’acte de naissance des ZEP (Zones d’éducations prioritaires). Les établissements qui y sont englobés se voient attribuer des moyens supplémentaires. La ville de Nanterre est concernée dès 1982, mais pour un nombre très limité d'établissements (voir dans l'onglet “Prolonger” un historique du développement des ZEP à Nanterre ainsi qu'une carte interactive regroupant des témoignages d'enseignants, directeurs d'écoles, CPE et élus de la commune).

Aujourd'hui, la majorité des établissements de cette commune de la banlieue ouest de Paris relève de l'éducation prioritaire (six collèges sur sept), offrant un terrain adapté à l'archéologue qui voudrait saisir l'évolution de cette politique et mettre au jour le tournant qu'elle prend actuellement sous le ministre de l'éducation, Luc Chatel.

Millefeuilles

Après presque 30 ans d’existence, l’éducation prioritaire ressemble à Nanterre, comme dans l’ensemble du pays, à un véritable millefeuille. Les ministres ont empilé les dispositifs rendant le système difficilement lisible. En 1999, les REP (réseau d'éducation prioritaire) supplantent les ZEP. Puis 2006, on parle de RAR (Réseaux ambition réussite) et de RRS (Réseaux de réussite scolaire). Derrière ces changements de noms, le nombre d’établissements concernés, les moyens alloués, la définition des relations avec les partenaires fluctuent...

L’éducation prioritaire connaît aujourd’hui un vrai tournant. Son dernier avatar, le dispositif CLAIR (Collèges et lycées pour l’ambition, l’innovation et la réussite), annoncé par le ministre de l’éducation à la suite des états généraux sur la sécurité à l’école au printemps 2010 et expérimenté dans l’urgence dès la rentrée suivante dans une centaine de collèges et lycées en France, rompt avec les principes fondateurs de l’éducation prioritaire. Il substitue une volonté de réduction de l’échec scolaire à une volonté de réduction de la violence à l’école. Ce programme, qui s'élargit aux écoles à la rentrée prochaine, prendra le nom d'ECLAIR.

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Au ministère de l’éducation nationale, Christian Nique, chargé de la mission d’évaluation du programme CLAIR n’a pas souhaité répondre à nos questions. Et aucun autre responsable n’a souhaité faire de commentaire.