Débat Dominique Bourg-Alain Coulombel: pourquoi l’écologie n’en a pas fini avec la gauche

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Forts de récents succès électoraux, mais encore loin de l’hégémonie politique, comment les écologistes doivent-ils penser leur rapport à la gauche traditionnelle ? Échange entre Dominique Bourg, philosophe, tête de liste d’« Urgence écologie » aux élections européennes, et Alain Coulombel, secrétaire national adjoint d’Europe Écologie-Les Verts.

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En France, les dirigeants d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) sont clairs : ils ne souhaitent pas se mettre au service d’une union de la gauche (lire notre reportage). Confortés par leur score aux élections européennes, loin devant les insoumis et les socialistes, ils n’ont pas gardé que des bons souvenirs de leur participation à des exécutifs socialistes. En même temps, c’est dans cet espace politique que se situe majoritairement leur base électorale, et les perspectives de coopération les plus évidentes (lire notre entretien avec Simon Persico).

À l’heure où se multiplient les signes toujours plus alarmants du dérèglement climatique et de la crise de la biodiversité, comment les écologistes doivent-ils donc penser leur rapport à la gauche ? Sont-ils en mesure de lui imposer un « paradigme » qu’eux seuls porteraient avec authenticité ? Leur stratégie d’alliance doit-elle être plus autonome, à géométrie variable ? Mediapart a proposé à Alain Coulombel, secrétaire national adjoint d’EELV et auteur de Nouveaux Défis pour l’écologie politique (Utopia, 2019), d’en discuter avec Dominique Bourg, philosophe, tête de liste d’« Urgence écologie » aux dernières élections européennes, et auteur de nombreux ouvrages.

Historiquement, la gauche issue du mouvement ouvrier s’est construite dans un rapport critique au capitalisme. Puisque la logique de ce système conduit à un accroissement permanent de marchandises, pensez-vous que l’écologie politique doit être anticapitaliste ?

Dominique Bourg. © DR Dominique Bourg. © DR
Dominique Bourg : Le capitalisme présuppose un monde ouvert, aux ressources et aux capacités de charge infinies, si bien qu’il entre en contradiction avec l’écologisation de la société. En effet, il n’y a pas d’écologisation de la société sans diminution, puis stabilisation, des flux d’énergie et de matières entrants, conformément au double référentiel des limites planétaires et de l’empreinte écologique. Pour stabiliser ces flux, il a par exemple été pensé à des quotas de ressources diverses, ou une monnaie assise physiquement sur le carbone émissible (ou tout autre référentiel fini).

Je ne vois donc guère comment cela pourrait à terme être compatible avec une croissance ouverte, indéfinie du capital. Mais c’est une conséquence et non un objectif en soi. D’autant que la seule critique du capitalisme est un peu courte. Une certaine gauche, d’inspiration marxiste, visait aussi l’infini de la production de richesses, afin de neutraliser la rareté et ses conséquences en termes de division du travail social.

Alain Coulombel : Bien entendu, la logique d’accumulation infinie du capital est totalement contraire à la société écologique que nous souhaitons promouvoir et à la prise de conscience des limites sur lesquelles bute notre mode de production. Être anticapitaliste aujourd’hui, c’est s’attaquer à un modèle de développement mortifère qui repose sur l’exploitation du vivant humain et non humain, sur la domination du court-termisme et de l’urgence, sur l’extension sans limites de la sphère marchande, sur l’apologie du changement et de la vitesse de réaction, la « gouvernementalité » par les chiffres et les indicateurs de performance, ou la mise en pilotage automatique des affaires humaines au travers de l’intelligence artificielle et le numérique…

Beaucoup d’écologistes aujourd’hui préfèrent se revendiquer de la critique du productivisme et du consumérisme plutôt que de la critique du capitalisme, arguant que les régimes communistes ou socialistes portent également une part de responsabilité dans la crise écologique contemporaine. Ce n’est pas faux. Pour autant, l’analyse du capitalisme, en termes de rapports sociaux de production, de lutte des classes (et la violence de classe existe toujours !), en termes aussi de fétichisme de la marchandise, constitue à mes yeux une grille explicative utile à notre compréhension du moment présent. Nous y ajoutons, en tant qu’écologistes, la conscience de la fragilité des écosystèmes, le respect de l’animal, du vivant, la sauvegarde de la biodiversité, la préservation de la nature et une réflexion de fond sur la société de consommation et du spectacle.

L’idée de poser des limites au développement économique et technologique peut se traduire par des positions conservatrices, dont plusieurs revues intellectuelles ancrées très à droite sont aujourd’hui les vecteurs. Dans son dernier livre chroniqué par Mediapart, Serge Audier appelle donc à ne pas se satisfaire du paradigme écologiste, mais à l’articuler aux idéologies de la modernité qui l’ont précédé (libéralisme, socialisme, républicanisme). Êtes-vous d’accord avec une telle approche ? 

Dominique Bourg : Le travail de Serge Audier est à mes yeux fondamental. Sur ce plan toutefois je ne pose pas exactement le problème dans les mêmes termes. Partons de la division droite/gauche, essentielle au jeu démocratique de l’alternance. Traditionnellement, elle renvoie à deux oppositions. La première concerne les conditions optimales, si ce n’est maximales, de production de la richesse. La gauche opposait la rationalisation de la production à la libération droitière de l’initiative privée et individuelle. La seconde opposition concernait les critères les plus justes de distribution de la richesse produite. Selon la gauche, il convenait d’adopter le critère de l’égalité, alors que la droite lui opposait l’équité et la proportionnalité.

Or, dans la situation dramatique où nous nous trouvons, ces deux oppositions deviennent caduques. Notre problème n’est plus du tout de maximiser la production de richesses matérielles, mais au contraire de la diminuer très fortement – tout du moins dans les anciens pays industriels, et plus largement pour la part des populations mondiales qui connaissent un standard occidental. Pour les autres, le problème est d’accéder à la satisfaction des besoins sociaux sans pour autant dériver vers un mode de vie occidental, lequel reste toutefois un modèle quasi universel.

La seconde opposition n’est plus guère d’actualité non plus, en ce sens qu’il ne saurait y avoir d’écologisation de la société sans une réduction forte des inégalités sociales, lesquelles sont ipso facto des inégalités en termes d’accès aux ressources naturelles. Des écarts de revenus importants ont en premier lieu pour conséquence de tirer le niveau de consommation général vers les niveaux les plus élevés, par effet d’imitation. Des écarts de revenus importants permettent par ailleurs de soustraire les revenus élevés à toutes les restrictions et rendent inacceptable le recours aux incitations ou dissuasions pécuniaires pour le grand nombre.

Alain Coulombel : Personnellement, je suis toujours un peu réservé avec l’emploi du terme de « paradigme écologiste ». Que recouvre-t-il exactement ? Une nouvelle grille de lecture et une nouvelle manière de penser le monde, voire une conception nouvelle de l’être et du sens ? J’y verrais comme le nom d’une nouvelle attitude où tout ce qui faisait sens, hier, est bouleversé : notre rapport à la nature, au vivant humain et non humain, au continuum nature-technique, au politique, etc.

Mais parce que nous sommes dans une époque de transition, se dire écologiste aujourd’hui conduit à puiser dans des grilles d’analyse différentes et expérimenter de nouveaux agencements, de nouvelles configurations de sens qui empruntent, dans l’histoire récente ou passée, les valeurs dont nous avons besoin pour résister. Comme Olivier Abel, je pense que « nous devons changer de rêve ou retrouver en nous la bifurcation à partir de laquelle il a viré au cauchemar ». Et pour cela, inventer une politique de la Terre qui ne se limite pas à un « Green New Deal » planétaire. Nous redéployer, à l’extérieur et à l’intérieur de nos organisations, en croisant les perspectives plutôt que de les opposer.

Dominique Bourg : Selon moi, une société écologisée est nécessairement une société attentive aux communs qui sous-tendent l’habitabilité de la Terre (climat, biodiversité, qualité de l’eau, des sols, etc.). C’est encore une société au sein de laquelle la chose publique, et plus précisément le capital public, demeurent importants ; c’est le pendant du souci apporté aux communs.

Ainsi comprise, l’écologisation de la société recouvre des valeurs et des orientations qui étaient celles de la gauche traditionnelle, mais s’appuie aussi sur des valeurs antérieures comme le désir de justice ou la valorisation de la sobriété. Comment à partir de ce socle commun recréer des polarités nouvelles, une reconstruction de l’opposition gauche/droite ? Je laisse la question ouverte.

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Cet entretien est le deuxième d’une série intitulée « les gauches en débat » : les européennes ont relancé les débats sur l’avenir de la gauche, des gauches, et de l’écologie. Dispersées, elles échouent. Mais ensemble, elles ne sont ni homogènes ni forcément cohérentes. Quels sont les clivages de fond et quelles sont les postures ? Comment renouer avec les classes populaires ? Que reste-t-il de la social-démocratie ? L’écologie a-t-elle tout changé ? Voici quelques-unes des discussions à découvrir cet été, sous la forme d’entretiens croisés entre deux acteurs politiques.