Procès Merah: l’avocat qui en faisait trop

Par

Me Dupond-Moretti a plaidé l’acquittement d'Abdelkader Merah. Pour le meilleur et pour le pire, le ténor du barreau a été l'un des personnages principaux du procès des tueries de Toulouse et Montauban. Au-delà de sa personnalité, son comportement pose une question : peut-on encore juger un homme accusé de terrorisme ?

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

On est en droit d’être fatigué par les emportements à géométrie variable de Me Éric Dupond-Moretti, ses colères à répétition contre les institutions judiciaires, policière en particulier et tout ce qui n’abonde pas dans son sens en général. On doit éprouver le plus profond respect pour les victimes de Mohamed Merah qui ont témoigné, durant un mois d’audiences souvent bouleversantes, d'une grande dignité quand leurs débordements auraient été si compréhensibles. On peut éprouver les plus forts soupçons à l’encontre d’Abdelkader Merah, accusé glaçant dont les faibles dénégations ressemblent à tant de discours de djihadistes attrapés vivants.

Il faut bien reconnaître cependant que, mardi soir, on a assisté à une puissante plaidoirie qui fera regretter que ce procès n’ait pas été filmé pour l’Histoire, comme il en avait été un temps question. Sa diffusion à l’ensemble de notre classe politique n’aurait pas été inutile. Pourquoi ? Parce qu’au-delà de la réalité d’un dossier – on y reviendra –, Éric Dupond-Moretti a fixé les vertiges de la menace terroriste. Quelques heures avant que la France ne bascule officiellement dans un état d’urgence permanent, l’avocat a brossé, à travers le cas d’espèce de son client, les dérives d’un État qui ne serait plus de droit.

Éric Dupont-Moretti et ses deux collaborateurs, Antoine Vey (tête baissée) et Archibald Celeyron, le premier jour du procès Merah. © REUTERS/Philippe Wojazer Éric Dupont-Moretti et ses deux collaborateurs, Antoine Vey (tête baissée) et Archibald Celeyron, le premier jour du procès Merah. © REUTERS/Philippe Wojazer

Il est près de 18 h 15 ce mardi, la nuit est tombée sur l’île de la Cité et tamise l’ambiance – électrique – de la cour d'assises spéciale de Paris quand l'avocat prend la parole. La salle Voltaire est surpeuplée. Élèves avocats comme pénalistes accomplis ont fait la queue une partie de l’après-midi. Les conseils parties au procès cherchent à faire entrer leurs collaborateurs et certains leurs conjoints. Les bancs des médias affichent complets. Tout le monde se presse pour assister à la plaidoirie.

Éric Dupond-Moretti a longtemps été considéré comme le meilleur avocat de France et doit son surnom « Acquittator » aux nombreux acquittements obtenus au cours de sa carrière. Des résultats obtenus face à des jurys populaires auxquels il sait instiller le doute, en mettant à mal les témoins clés de l’accusation. On se souvient ainsi, lors du procès d’une attaque de fourgons blindés il y a plus de dix ans, des policiers de la brigade de répression du banditisme se rendant à cinq à l’audience pour soutenir leur collègue, un vétéran du service qui devait exposer son enquête à la barre et dont les mains cachées dans le dos tremblaient à l’approche du ténor. Ou encore, de cet avocat parisien aux résultats souvent excellents et à l’égo bien proportionné nous avouant, à l’issue d’une affaire médiatique : « Sans “Dupond’’, le procès n’aurait pas été le même… », sous-entendu les peines prononcées pour l’ensemble des condamnés auraient été beaucoup plus lourdes.

Ses succès n’ont pas apaisé ses colères (dont Mediapart et son président-fondateur Edwy Plenel font régulièrement les frais lors des interventions médiatiques de l’avocat). Et, mardi après-midi, on a été aux premières loges de son altercation avec le chef des gendarmes chargés du dispositif de sécurité à l’entrée de la cour d’assises. Éric Dupond-Moretti, dents serrés et presque tête contre tête, face au gradé qui refusait de faire respecter un certain calme à l’extérieur de la salle alors que le bruit perturbait la plaidoirie d’un jeune collaborateur de son cabinet.

Une fois dans le prétoire, c’est avec des mots empreints d’humilité et de prévenance que Dupond-Moretti démarre sa propre plaidoirie : « D’abord il y a l’horreur que nous inspirent ces tueries, leur cocktail de chagrin, de révolte. […] Toute cette abomination commise au nom de Dieu. Je voudrais pouvoir exprimer avec respect ma compassion. […] Je sais que les mots que je destine à la cour d’assises [l’acquittement réclamé d’Abdelkader Merah – ndlr] seront une blessure supplémentaire pour les victimes. »

Des propos attentionnés à l’égard des parties civiles, peut-être parce que Me Dupond-Moretti avait beaucoup à se faire pardonner. Avocat de tous les excès, il a été au cours du procès sa propre caricature, pour le meilleur comme pour le pire.

Le pire quand il manifeste une connaissance incertaine du dossier. Ainsi lors de l’audition d’Abdelghani, l’aîné de la fratrie Merah, l’avocat laisse entendre que celui qui dénonce Abdelkader comme le cerveau des attentats pourrait être aussi radicalisé que son frère et que son témoignage serait donc sujet à caution.

Pour cela, l’avocat expose des factures établissant des contacts téléphoniques entre Abdelghani et Olivier Corel, « l’émir blanc » de la filière djihadiste d’Artigat, alors qu’a contrario il n’y aurait aucun lien matériel entre son client et ce même Corel. À la barre, Abdelghani, le laïc revendiqué, nie. L’avocate de la partie civile, Samia Maktouf, se lève et demande à lire une note déclassifiée de la DCRI : d’après le service de contre-espionnage, le téléphone d’Abdelghani Merah était utilisé par… Abdelkader Merah. L’argument supposé à décharge, brandi par la défense, se transforme en élément accusateur.

Une victime, Radia Legouad, la sœur d’un des militaires musulmans assassinés par Mohamed Merah, pointe lors de sa déposition : « Il y a beaucoup de talents, ici, avec tous ces avocats, mais parfois, j’ai eu l’impression que c’était du théâtre. Moi, je suis venue seulement avec mes tripes… » “Acquittator”, qui s’épanouit dans l’adversité, est comptable, pour partie, de cette impression de grand-guignol qui a souvent envahi la cour d’assises.

L’avocat de la défense multiplie les provocations à l’encontre des avocats des parties civiles dont certains ne sont pas exempts de reproches, n’hésitant pas à batailler entre eux pour savoir qui poserait la première question à tel ou tel témoin… 

Il se moque de l’inexpérience du camp d’en face, lui le vétéran des assises. Tandis qu’une de ses consœurs pose une question, Me Dupond-Moretti commente de vive voix : « On ne comprend rien ! » Ce qui n’est pas faux, mais pas élégant non plus. Un autre parle avec les mains ? Le ténor mime, narquois, le geste de son confrère. Et bien sûr, il tonne si les conseils des parties civiles, à leur tour, font des réflexions quand c’est à lui d’interroger des témoins… Avec la rugueuse avocate générale, Naïma Rudloff, cela vire au pugilat. « Ça suffit, votre cirque ! Ne faites pas dire n’importe quoi à la procédure, maître ! », le tacle la magistrate. En retour, l’avocat qualifiera son réquisitoire de « ratatouille ».

« Vous êtes méchant ! »

Comme souvent face à la tempête Dupond-Moretti, le président est dépassé. Franck Zientara, qui préside cette cour d’assises, n’a pas fait exception à la règle. « Me Dupond-Moretti, s’il vous plaît… », l’entend-on répéter à longueur d’audience. Un jour, le magistrat regrette : « S’il n’y avait pas cette tension permanente » ; une autre fois, d’un geste de main, il signifie qu’il jette l’éponge de guerre lasse. L’avocat s’en amuse : « Vous n’avez pas été attentif à ce que j’ai dit, monsieur le président, ça me chagrine. » Et une fois les débats terminés, l’avocat sèche les plaidoiries de ses confrères parties civiles et bougonne durant le réquisitoire de l’avocate générale.

On peut toutefois se demander si ce manège ne risque pas de se révéler contre-productif face aux quatre jurés professionnels qui composent avec le président la cour d’assises spéciale, compétente pour juger les crimes en matière de terrorisme. Surtout que ça tourne parfois dans le vide. Ainsi, le vendredi, on quitte l’audience en entendant l’avocat s’emporter contre ces policiers qui témoignent anonymement et en visioconférence et, le lundi, il tonne contre les avocats qui se félicitent que le policier entendu ce jour-là dépose à la barre sous sa véritable identité…

En équilibre instable durant tout le procès, mercredi 18 octobre, Éric Dupond-Moretti a débordé. Cet après-midi-là, Zoulikha Aziri, la mère de la famille Merah, est cuisinée durant d’interminables heures d’abord par le président, ensuite par les avocats de la partie civile. « Mais ça sert à rien. C'est ridicule. C'est indigne, cet interrogatoire ! », tonne l’avocat de la défense. Un conseil persiste à poser ses questions au nom de sa cliente parce qu’« il y a une mère, là, qui veut savoir la vérité, hurle-t-il. Parce que son fils est mort ! ».

Alors Me Dupond-Moretti surenchérit en désignant la mère des Merah : « Vous ne pouvez pas demander à cette femme d'accabler son fils [Abdelkader]. Cette femme, c'est la mère d'un accusé, mais c'est aussi la mère d'un mort [Mohamed] ! » Sur le fond, il a raison. Sur la forme, face aux familles éplorées, il dépasse les bornes. Un brouhaha de désapprobation gonfle au sein des parties civiles. Dans les rangs de la presse, on se regarde, gêné. Naoufal, le frère d'Imad Ibn Ziaten (le premier militaire assassiné par Mohamed Merah), se lève d’un bond : « Vous n’avez pas honte ?! », crie-t-il avant de s’effondrer et de se recroqueviller sous un banc, terrassé par les pleurs. « Qu’est-ce que j’ai dit de mal ? », s’étonne le ténor. Le jeune homme se relève et sort de la salle, réconforté par deux proches. Soudain, il s’arrête au niveau des bancs de la défense. « Vous... vous... », l’entend-on chercher ses mots. À cet instant-là, on s’imagine que l’audience va définitivement basculer. La douleur va prendre les formes de l’invective. Et puis, non. Naoufal finit par livrer le fond de sa pensée. 

« Vous êtes méchant ! »

Ce « Vous êtes méchant ! » sonne Dupond-Moretti qui, après s’être tu quelques minutes, calme le jeu avec une explication en forme d’excuse : « Quand je dis que c'est la mère d'un mort, ce n'est pas une injure aux mères des victimes. Les larmes ne s'opposent pas, elles s’additionnent. » Ce « Vous êtes méchant ! » l’a sonné, car l’avocat d’un homme accusé de terrorisme doit gérer ses propres émotions. Un conseil de partie civile nous a confié avoir vu Me Dupond-Moretti « les yeux rougis » tandis qu’un survivant de l’école Ozar Hatorah racontait le bouche-à-bouche inutile qu’il pratiquait sur une enfant morte. “Acquittator” est un avocat, cela reste un homme.

Zoulikha Aziri, la mère des Merah, le premier jour du procès des attentats de Toulouse et Montauban. © REUTERS/Philippe Wojazer Zoulikha Aziri, la mère des Merah, le premier jour du procès des attentats de Toulouse et Montauban. © REUTERS/Philippe Wojazer

Plus tard, lors de sa plaidoirie, il fera une allusion à l’incident en disant qu’il ne retire rien de sa phrase. On jurerait le contraire. Car depuis ce mercredi 18 octobre, Éric Dupond-Moretti a changé. Maintenant sa ligne de défense sur le fond, il a épuré son ton sur la forme, se révélant là sous son meilleur jour. Le tout se concluant mardi soir avec cette plaidoirie durant laquelle il se demande s’il est encore possible de juger un homme accusé de terrorisme dans la France des attentats. « Êtes-vous encore à équidistance entre toutes les parties ? demande-t-il aux jurés. Non, car votre cœur bat pour les victimes. Ce chagrin est exclusif, ce chagrin est confiscatoire. »

À ce chagrin s’ajoute la pression de « l’opinion publique », à qui il faut « un coupable » sinon « la catharsis nationale n’aurait pas lieu » dans cette époque « marquée du sceau quotidien du terrorisme ». L’avocat ignore que quelques heures après avoir prononcé ces mots, Manhattan sera frappé.

Le danger pour notre démocratie ? « Le terrorisme nous a déjà anesthésiés, il a libéré tous les populismes. La parole est décomplexée », analyse-t-il. Une semaine plus tôt, il avait révélé qu’un ancien policier avait publié sur un site islamophobe et proche des identitaires une photo et la géolocalisation supposée de l’immeuble où vit désormais la mère des Merah…

Éric Dupond-Moretti lui-même a fait part, en cours d’audience, d’une lettre anonyme qui « promet de mettre une balle dans la tête de chacun de [ses] enfants » parce qu’il défend Abdelkader Merah. Est-il encore possible pour un avocat de défendre un tel client ? Ce soir-là, un conseil beaucoup moins médiatique et n’étant pas dans le procès Merah nous confiait avoir lui-même reçu, la veille, deux menaces de mort parce qu’il défendait des djihadistes.

Depuis le banc de la défense, lors de sa plaidoirie, Me Dupond-Moretti apporte sa réponse à la question : « Le rôle de l’avocat est d’être aux côtés de tous, même du pire d’entre nous. […] J’accepte, en étant à cette place, l'idée d'être la honte du barreau, même le déshonneur de la profession. » 

Sur les bancs de la partie civile, tous ne l’entendent pas de cette oreille. Ainsi, deux semaines plus tôt, alors qu'Éric Dupond-Moretti s'était plaint de ces menaces de mort, Me Simon Cohen lui a dénié ce droit, arguant que ses propres clients ont « les pieds dans le marbre et les mains dans le sang ». L’un des avocats de Fettah Malki, l’autre accusé du procès, Me Édouard Martial, coupe alors Me Cohen : « Simon, je te réponds ! J’ai entendu ce que tu disais. Mais dès lors qu’Éric ressentait une menace sur ses enfants, on doit l’écouter aussi. Alors, Simon, je t’en prie, arrête un peu ! » 

Avec cet usage du prénom et le tutoiement exposant des liens d’amitié, semble-t-il anciens mais à cet instant menacés, Me Martial, au ton très mesuré durant tout le procès, manifeste alors l’exaspération de la défense face à la pression exercée par les parties civiles. Dès les premières heures du procès, les conseils des victimes, « ces procureurs de droit privé » selon l’expression de Me Dupond-Moretti, avaient fait entendre à l’audience comme dans les médias que les familles ne comprendraient pas que les accusés ne soient pas condamnés au maximum légal. Dès lors, la défense ne serait plus audible et le procès tronqué. 

Une carte de membre d’Al-Qaïda « à jour de ses cotisations »

Durant un mois, Me Dupond-Moretti s’est époumoné contre le « colloque anonyme » consistant, selon lui, à un défilé de policiers, « quatorze ! », « portant un numéro ». L’avocat pointe un dispositif légal ancien mais réactivé, après le traumatisme causé par l’assassinat d’un couple de policiers par un djihadiste à Magnanville, permettant aux enquêteurs de témoigner par visioconférence et avec, pour toute identité, un simple numéro.

Le dispositif est totalement justifié dans le cas d’« Hassan », cet analyste opérationnel de la DCRI qui avait enquêté sur Mohamed Merah, et qui s’est entretenu avec lui par talkie-walkie lors de l’assaut devant conduire à la mort du terroriste : l'officier travaille et vit toujours à Toulouse. Mais la pratique, désormais généralisée, s’avère factice dans certains cas.

Ainsi, lorsqu’un policier justifie son témoignage par visioconférence soi-disant par peur d’être menacé par la suite, alors que Me Dupond-Moretti révèle que ce policier a accordé un entretien dans la presse à visage découvert pour évoquer l’affaire Merah… Le dispositif est tout autant perverti quand un autre, le témoin n° 45, s’abrite derrière la visioconférence pour lire des procès-verbaux qui ne sont même pas les siens alors que l’oralité des débats est la règle d’un procès d’assises.

Quand vient le témoin n° 19, le ténor exaspéré demande : « Votre décision de ne pas venir [et de témoigner en visioconférence – ndlr], elle est personnelle ou elle émane de votre hiérarchie ?

— Je ne répondrai pas à cette question », répond le témoin n° 19.

Le préjudice causé à la défense par ces visioconférences s’est illustré par défaut le dernier jour des débats avec l’audition en chair et en os de Christophe Tessier, un des trois magistrats à avoir instruit l’affaire Merah. Sans notes, le juge déroule durant quarante-cinq minutes le fil de son instruction, la démonstration est bluffante de précision. Puis Me Dupond-Moretti questionne le témoin sur les charges retenues contre son client. Et là, le silence que lui oppose le magistrat est éloquent et illustre les difficultés de l’accusation.

L’avocat en tire la conclusion dans sa plaidoirie que la décision de renvoyer son client devant une cour d’assises s’est fondée sur de mauvaises raisons. « J’affirme, oui J’AFFIRME, que si Abdelkader Merah est ici, c’est parce que Mohamed Merah est mort. J’AFFIRME que si Mohamed Merah était dans le box, il y serait seul ! »

Mais maintenant, venons-en justement au dossier.

Mohamed Merah. © DR Mohamed Merah. © DR
Lundi, l’avocate générale Naïma Rudloff a requis les peines maximales prévues par la loi. La réclusion criminelle à perpétuité pour Abdelkader Merah, assortie d’une période de sûreté de vingt-deux ans, et, pour Fettah Malki, petit délinquant ayant fourni à Mohamed Merah le pistolet-mitrailleur utilisé à l’école Ozar Hatorah, vingt ans assortis d’une période de sûreté des deux tiers.

Fettah Malki n’est pas un islamiste radicalisé, mais il a participé à une association de malfaiteurs en vue de commettre des actes terroristes car, considère le ministère public, « il livre des armes alors qu’il connaît la radicalisation de Mohamed Merah ». Malki ne conteste pas les faits mais son conseil, Me Martial, plaide « le procès pour l’exemple », invoque « la raison d’État ». Ce n’est pas impossible. Comme Mediapart l’avait déjà relaté, des écoutes pratiquées en 2016 témoignent de la difficulté des djihadistes à acheter en Europe des armes de guerre, les trafiquants se révélant de plus en plus méfiants vis-à-vis de leur clientèle. En requérant vingt ans de prison à l’encontre de Fettah Malki, le ministère public signifie aux trafiquants l’ampleur de l’addition présentée à ceux qui fourniront des armes pour le prochain attentat.

Concernant Abdelkader Merah, l’avocate générale a pris soin, non sans humour, de prévenir à propos de la charge de la preuve qui lui incombe : « Attention, ce n’est pas n’importe quoi. Je ne vous apporterai pas une carte de membre d’Al-Qaïda à jour de ses cotisations. » Elle a en revanche pris des accents de Simone de Beauvoir du crime pour décrire l’engrenage familial qui a conduit l’enfant Mohamed à devenir un terroriste. « On ne naît pas assassin, on le devient. Abdelkader Merah a fabriqué Mohamed Merah », a-t-elle martelé.

Pour preuve, selon elle, les dix-sept fichiers audio stockés peu de temps avant les tueries de Toulouse et Montauban sur un lecteur multimédia d'Abdelkader Merah. Renommés sous les intitulés trompeurs de « comportement ami » ou « comportement grand-mère », ils contiennent des enseignements donnés aux moudjahidines pour échapper à la surveillance des services de renseignement. Ces conseils étaient prodigués en langue arabe, une langue que Mohamed Merah ne parle pas mais Abdelkader, si.

Personne ne l’a relevé devant la cour d’assises, mais ces cours de sécurité pour une cellule terroriste sont ceux réputés avoir servi aux commandos du 11-Septembre. Par ailleurs, l’un de ces enseignements recommande de regarder des « films d'espionnage ». En perquisition au domicile d’Abdelkader Merah seront retrouvés des films sur la bande à Baader, sur le 11-Septembre mais aussi, dans sa bibliothèque, plusieurs autobiographies ou ouvrages théoriques d’anciens maîtres-espions français. Par ailleurs, se trouvent des textes religieux légitimant le meurtre de femmes et d’enfants, une littérature macabre similaire à celle retrouvée en 2010 chez Chérif Kouachi, le futur assassin de la rédaction de Charlie Hebdo.

Naïma Rudloff souligne dans son réquisitoire que chez Mohamed Merah, il n’y avait que des livres portant sur la religion à proprement parler ; c’est chez son frère Abdelkader qu’est stockée « la documentation opérationnelle ». Me Antoine Vey, un des deux collaborateurs de Me Dupond-Moretti, assure que leur client « a depuis toujours l’envie de tout lire – TOUT LIRE – quand cela concerne la religion ».

Ensuite, il y a le séjour en zone pakistano-afghane de Mohamed Merah à l’automne 2011, là où il va rencontrer un émir tunisien d’Al-Qaïda qui lui commanditera les attentats. Alors qu’il est sur le point de pénétrer dans la région du Nord-Waziristan, Mohamed Merah envoie un mail à sa sœur Souad, il a besoin de contacter Abdelkader. « C’est urgent […]. Fais le maximum, c’est important », insiste-t-il.

« Hassan », l’analyste de la DCRI suivant Mohamed Merah, s’étonne lors de son audition : « Ces zones tribales sont surveillées par les Américains, leurs drones font feu sur le moindre suspect. Pour qu’un étranger ait l’autorisation d’envoyer un mail… »

« Le terroriste le plus con de la planète » ?

De retour du Pakistan, Mohamed Merah passe à la phase active de préparatifs de ses attentats. Abdelkader est-il impliqué ? Il y a la soirée du 4 mars 2012. Ce soir-là, la Freebox de Zoulikha Aziri se connecte sur l’annonce du Bon Coin qui a permis de cibler Imad Ibn Ziaten, le premier militaire victime de Mohamed Merah. Or, le futur tueur au scooter n’était pas chez elle ce soir-là et Abdelkader, lui, était passé un peu plus tôt. Zoulikha explique que c’est Mohamed qui s’est connecté à distance à sa Freebox. Or les experts sont formels : ce n’est pas possible, cela aurait laissé une trace. Sans pour autant pouvoir affirmer que c’est Abdelkader qui consulte l’annonce du Bon Coin. « La connexion trahit les frères Merah. Mais on ne sait pas qui l’a fait. Je n’ai pas la preuve », résume Naïma Rudloff.

Deux jours plus tard, les deux frères sont dans une Clio. Mohamed tout à coup sort de la voiture et revient sur un scooter T-max 530, à l’aide duquel il tuera ses victimes.  Selon l’accusation, le vol du scooter a été prémédité et donc, si Abdelkader Merah accompagne son petit frère, cela signe sa complicité. La défense certifie que c’est un vol improvisé par Mohamed et dont Abdelkader, garé à 160 mètres de là, aurait été le simple témoin. D’ailleurs, elle fait valoir que c’est Abdelkader qui indique sa présence sur les lieux du vol du scooter. « Il livre un élément qui était inconnu des enquêteurs », dit Archibald Celeyron, le second collaborateur de Me Dupond-Moretti.

Dans la foulée, Abdelkader achète un blouson à son petit frère, signant là aussi, selon l’accusation, sa culpabilité. Peut-être, suggère Éric Dupond-Moretti, Abdelkader Merah est-il « le terroriste le plus con de la planète » ? « Quelqu’un qui applique les préceptes d’Al-Qaïda va mettre l’accessoire d’un futur crime terroriste sur sa carte de fidélité pour bénéficier de réduction client ? fait mine de s'étonner Archibald Celeyron. Par ailleurs, on l’a pris pour un acquis, mais on n’a pas la preuve que le blouson ait été utilisé le 11 mars et le 15 mars [lors des deux premières tueries]. » Implacable.

Enfin, Abdelkader est vu au contact de Mohamed dans les heures qui précèdent ou suivent les deux premières tueries, les 11 et 15 mars 2012. Autant d’éléments qui ont fait dire au cours de son audition au commissaire Christian Ballé-Andui, le patron de la DCRI Toulouse chargé du suivi des Merah, qu’il a « la conviction que les attentats de Toulouse sont le fruit d’un projet collectif dans lequel Abdelkader Merah se situe et dans lequel Mohamed Merah est le bras armé ». Avant de reconnaître : « Je n’en ai pas la preuve mais c’est mon sentiment. »

Est-ce qu’un sentiment sera suffisant pour prononcer la condamnation d’Abdelkader Merah ?

L’article 121-7 du code pénal considère qu’« est complice d'un crime ou d'un délit la personne qui sciemment, par aide ou assistance, en a facilité la préparation ou la consommation. Est également complice la personne qui par don, promesse, menace, ordre, abus d'autorité ou de pouvoir aura provoqué à une infraction ou donné des instructions pour la commettre ».

Dans son réquisitoire, l’avocate générale a insisté sur « la facilitation de l’action consommée » : « Abdelkader Merah, ce n’est pas celui qui passe à l’acte. Il pousse, il galvanise ! » Un rôle qu’il aurait poursuivi après la mort de son terroriste de frère. L’avocate générale évoque un renseignement de l’administration pénitentiaire en date d’août 2014 et qui signale que tous les aumôniers refusent de recevoir le détenu Merah « au culte, car il radicalise les croyants ».

Une argumentation faible, selon Éric Dupond-Moretti qui se gausse de ce « ministère public qui a ramé, ramé, ramé » durant son réquisitoire. Le ténor exhorte les juges au « courage judiciaire ». Lui qui, durant les près de deux heures de sa plaidoirie, n’a jamais dit que son client était innocent prévient les magistrats : « Nous n'avons aucune excuse à ne pas faire ce que notre conscience nous dicte », avant de conclure : « Si vous condamnez Abdelkader Merah, vous aurez jugé sans doute, mais vous n'aurez pas rendu justice. La justice sera morte ou gravement blessée. Car, monsieur le président, nous nous serons couchés. »

Qui du cœur ou de la raison l’emportera ? Quel cœur ? Quelle raison ? Quelle conception juridique triomphera : le doute qui doit profiter à l’accusé ou l’intime conviction ?

Même s’il devait être acquitté pour la complicité, plus difficile à caractériser, Abdelkader Merah risque d’écoper pour l’association de malfaiteurs, « l’infraction fourre-tout, l’infraction poubelle », a vilipendé Me Dupond-Moretti. Mais cela n’aura pas la même portée symbolique pour les victimes. 

S'il est acquitté même pour partie, le parquet général nourrira le sentiment d’une injustice. S'il est condamné à perpétuité, la défense criera à l’erreur judiciaire. Dans les deux cas, ils n'auront pas tort. Quel que soit le verdict rendu jeudi, il y a fort à parier qu’un appel sera interjeté. On ne vient de vivre que le premier acte du procès Merah.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale