A Marseille, un collège est abandonné à la violence

Par et Pascale Pascariello

Des flèches et des balles de 22 long rifle ont été retrouvées dans le collège Versailles du 3e arrondissement. Face à l’émoi des enseignants et des parents, les autorités académiques estiment urgent de ne pas trop en faire. Enquête en partenariat avec France Culture.

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Le 28 novembre 2016 au matin, la mère d’élève qui a trouvé la première flèche dans la cour du collège Versailles à Marseille, près du bâtiment de la direction, l'a d’abord pris à la rigolade. « Ils jouent aux Indiens. » Tous les élèves étaient en classe, il était un peu plus de 9 h 30. Le jour même, la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem, était en visite à Marseille. Mais une autre flèche d’arc a été découverte dans la foulée sur le terrain de sport. Et il s’est avéré que, quelques jours auparavant, deux avaient déjà été retrouvées sur un toit.

D’une longueur de 60 cm et munies d’un embout en métal, ces flèches de compétition sportive, numérotées, peuvent tuer. Les quelque 500 élèves et enseignants ont été confinés pendant deux heures, avant de quitter le collège en longeant le mur pour éviter un éventuel tir. Face à ce qu’ils considéraient comme un danger grave et imminent, les enseignants de ce collège, classé REP + (réseau d’éducation prioritaire), ont exercé leur droit de retrait pendant cinq jours. Quelques jours plus tard, des balles non percutées de 22 long rifle étaient déposées devant le portail de l’établissement.

Le collège Versailles est situé dans le 3e arrondissement de Marseille, considéré par l’Insee comme le plus pauvre de France. 55 % de ses habitants vivaient en dessous du seuil de pauvreté en 2011. L’établissement scolaire se trouve au fond d’une impasse d’immeubles insalubres, ironiquement baptisée Versailles, et adossé à une ancienne déchetterie toujours utilisée comme décharge sauvage malgré sa fermeture. Dans la cour transformée en dépotoir d’un de ces immeubles propriétés de marchands de sommeil, les rats font danser un canapé. L’une des bretelles de l’autoroute qui dessert la ville surplombe le quartier Saint-Lazare. On est loin de l’omniprésence des réseaux de stupéfiants qui règne dans certaines cités de Marseille, même si, à l’entrée de l’impasse, à quelques pas de la décharge sauvage, on peut croiser quelques jeunes qui font le guet.

Devant le collège Versailles, dans le 3e arrondissement marseillais. © DR Devant le collège Versailles, dans le 3e arrondissement marseillais. © DR

Dès le 28 novembre, jour de découverte des flèches, une enquête préliminaire pour « violences avec préméditation » a été ouverte par le parquet de Marseille. Les investigations ont été confiées à un groupe de cinq enquêteurs de la sûreté départementale. Plusieurs enseignants ont été entendus, les empreintes ADN des personnes qui avaient retrouvé les flèches et certaines balles ont été relevées. Selon une source proche du dossier, l’enquête en est encore au stade des hypothèses : « S’agit-il de quelqu’un qui a intérêt à nuire au collège ou de quelqu’un qui, en interne, veut tirer la sonnette d’alarme ? »

Le lien avec un trafic de stupéfiants n’a rien d’évident, le principal réseau dans le 3e arrondissement se situant plutôt du côté de la cité voisine de Félix-Pyat, et non aux abords du collège. Seule certitude :  « Les flèches n’ont pas pu être tirées, car si elles avaient rebondi au sol, leur embout aurait été abîmé, ce qui n’est pas le cas. » Une enseignante, auditionnée par les enquêteurs et préférant garder l’anonymat, relève que ces derniers  « semblaient vouloir trouver la cause des flèches dans des tensions entre la nouvelle principale, arrivée en septembre, et les professeurs ». « C’est absurde, juge-t-elle. J’ai l’impression qu’ils concentrent leur enquête au sein de l’établissement pour éviter de la mener de façon plus poussée à l’extérieur. Ils évitent de déranger le quartier. »

« Il y a tellement d’actes violents dans les quartiers nord, que des flèches même pas tirées, c’est une affaire banale, vous perdez votre temps », balaie un syndicaliste policier marseillais d’Unité SGP Police-FO, qui émet l’hypothèse d’un « jeu permettant aux élèves de ne plus être scolarisés ». C’est la petite musique de fond qui baigne cette affaire.

Plusieurs établissements marseillais, pour la plupart situés dans les quartiers nord, connaissent en effet une série de violences inquiétante. Le 12 janvier 2015, un lycéen de 16 ans avait été mortellement poignardé par un autre, pour quelques mots de trop, à la sortie du lycée professionnel Camille-Jullian dans le 11e arrondissement. Le 31 mai 2016, un jeune de 15 ans a été blessé par deux balles sur fond de rivalités entre bandes devant le collège Auguste-Renoir dans le 13e arrondissement. Le 1er décembre 2016, c’est dans un lycée professionnel du 8e arrondissement qu’un jeune de 16 ans décédait après avoir reçu deux coups de couteau lors d'une rixe.

« Il y a de plus en plus de violence autour et dans les établissements du fait de la dégradation des conditions économiques et sociales, estime Emmanuel Carié, représentant Force ouvrière au comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) de l’académie. Il n’y a pas assez de prévention, d’équipe dévouée pour cela dans ces établissements. » Laurent Nunez, préfet de police des Bouches-du-Rhône, doit d’ailleurs rencontrer plusieurs chefs d’établissement marseillais en janvier. « Il y a cinq ou six lycées où c’est un peu tendu avec des violences, des intrusions d’élèves agressifs exclus, explique-t-il. C’est pour beaucoup lié à des raisons extérieures, des affaires de stupéfiants ou de rixes entre jeunes. »

Le 5 décembre, à la suite du retentissement médiatique de l’affaire des flèches, le directeur académique des services de l'éducation nationale des Bouches-du-Rhône (DASEN), Luc Launay, reçoit les enseignants du collège Versailles pendant près de trois heures. Douze enseignants, un parent d’élève, une commandante de police du commissariat du 3e arrondissement, le préfet de police Laurent Nunez et deux représentants du conseil départemental sont présents. Seule la Ville de Marseille a décliné l'invitation.

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Deux des photos publiées ont été prises par des enseignants du collège. Nous avons rencontré le préfet de police des Bouches-du-Rhône le 21 décembre 2016 et joint par téléphone le directeur académique des services de l'éducation nationale le 23 décembre.