La «Nuit Debout» s'étire jusqu'au «32 mars»

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Les indignés espagnols, référence obligée

Le mouvement des Indignados espagnols est la référence obligée des militants de République, avec quelques emprunts au mouvement Occupy américain. Dans l’AG, on énumère les trucs et astuces développés lors de ces mobilisations qui servent de modèles, et on applaudit à tout rompre lorsqu’un citoyen espagnol prend la parole. Pour l’heure, les débats tâtonnent, le ton n’est pas encore trouvé.

 © D.I. © D.I.

D’un côté, on échange passionnément sur la forme que doivent prendre les débats : faut-il laisser chacun parler plus de deux minutes ? comment couper ceux qui se lancent dans un discours fleuve ? Le terme « ZAD » est-il approprié ? Non, selon le représentant du « média center », qui alimente le site Convergence des luttes et les réseaux sociaux en images et communiqués : « Ça fait 36 heures qu’on essaye de raconter la plus belle histoire possible, parce que dans un premier temps, notre but est d’attirer le plus de monde possible. » Or, constate-t-il, « pour les journalistes, les ZAD, c’est des casseurs ». Quelques heures plus tard, le nom-slogan « La Commune debout » emporte finalement les acclamations. Il faut aussi parer aux urgences matérielles : « L’équipe logistique met en place un groupe toilettes sèches » pour suppléer les toilettes publiques de la place, qui ferment à deux heures du matin.

Ces détails pratiques ne masquent toutefois pas les débats de fond, aussi flous soient-ils pour le moment. « Il ne faut pas rester dans un entre-soi militant, il faut se tourner vers l’extérieur en communiquant au maximum », avertit l’un. « On est non partisan, nous n’avons pas d’étiquette politique », tranche l’autre, sous les applaudissements. Il est urgent de faire de la place « une base d’accueil pour tous les mal-logés », voire « pour tous les citoyens du monde », estime un troisième.

Sophie et José, deux quinquagénaires parisiens, parmi les rares cheveux grisonnants assis sur la place, écoutent ces prises de parole le sourire aux lèvres. « Cela fait 30 ans que je participe régulièrement à des luttes, explique Sophie, fonctionnaire. J’ai été de toutes les manifestations contre la loi El Khomri, et j’ai appris l’existence de la Nuit Debout par des tracts. Je partage cette volonté d’autre chose, autrement, qui passe par une convergence des luttes contre les injustices et l’insupportable. » À ses côtés, José approuve : « On va laisser émerger ce qui est en train d’arriver. Je pense que ce mouvement doit appartenir aux jeunes, à la génération de mes enfants. »

Un peu à l’écart, un groupe de jeunes adultes savoure des bières et les joies d’une complicité naissante. Ils sont étudiants en art, en sciences politiques, pions ou journalistes. Ils viennent de se rencontrer, ils se sont tous portés volontaires pour le comité logistique, qui a installé des tentes et quelques palettes garnies de cartons en guise de dortoir. « À 22 ans, j’ai déjà fait un burn out, confie Nina, qui se reconnaît totalement dans le travail du mouvement On vaut mieux que ça. Le travail, c’était censé permettre de s’épanouir. On pourrait retourner à cette époque, s’il vous plaît ? » « Il faut organiser la lutte qui démarre, il y a l’envie d’un changement profond », lance Irène. Pour Paul, « il y a une mayonnaise militante qui est en train de prendre, et qui dépasse le cadre habituel ».

En bout de place, les envoyées spéciales de BFM et d’i-Télé font leur direct côte à côte. À trois mètres, imperturbables, une guitare, un tambour et une trompette font tourner un air entêtant, pendant qu’un apprenti MC s’essaye à un freestyle en hommage à « tous les fils de lutte ».

Après plus de 3 h 30 de discussion, l’AG touche à sa fin. Les rangs des participants sont plus clairsemés. « Soit on fait la révolution, soit je vous rejoins pour aller danser », glisse au téléphone un grand gaillard en se marrant. Au stand « Cantine », il n’y a plus de beurre pour les sandwiches, il ne reste que de la mayonnaise. Peu de choses ont été formellement décidées pour la suite du mouvement, les comités d'organisation vont se réunir à nouveau.

Le dernier orateur, un jeune homme noir imposant et charismatique, bonnet enfoncé sur les yeux, exhorte la foule à aller occuper l’Hôtel de ville, « sans demander l’autorisation ». Pour l’instant, le mouvement du « 32 mars » squatte la place en profitant d’une autorisation négociée par l’association Droit au logement jusqu’à dimanche. La maire de Paris Anne Hidalgo a déjà prévenu que « les lieux publics ne peuvent pas être privatisés ». Pas de quoi impressionner le colosse. « Si on est vraiment indignés, passons à l’action ! », lance-t-il sous les acclamations. Cette nuit, l’enthousiasme n’a pourtant pas été suivi d’effet. Pas encore ? Comme la veille, les manifestants seront poussés hors du lieu de cette AG au petit matin. Mais pour se compter et juger de leur force, les militants les plus passionnés, qui s’apprêtaient à dormir sur place, ont donné rendez-vous pour la nuit suivante. Même heure, même volonté de refaire le monde, et de le faire savoir.

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