Patriotismes, nationalismes et 1er Mai

Par Nicolas Lebourg


Marine Le Pen affirme représenter « les patriotes » contre le « mondialiste » Emmanuel Macron, lequel affirme que « les patriotes » sont avec lui, et qu'en face, ce sont « les nationalistes », tandis que les manifestants scandaient lundi 1er mai « Marianne, pas Marine ». Se retrouve là l'expression antagonique de deux nationalismes qui ont traversé l'histoire de France.

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Marine Le Pen affirme représenter « les patriotes » contre le « mondialiste » Emmanuel Macron. Ce dernier dit que « les patriotes » sont avec lui, et qu'en face, ce sont « les nationalistes ». Rendant hommage à Jeanne d'Arc, ce lundi 1er mai, Jean-Marie Le Pen a récusé l'idée que le patriotisme et le nationalisme s'opposent, l'un et l'autre devant selon lui aller ensemble. Si ce débat sémantique peut paraître obscur, il est néanmoins essentiel. Il renvoie à des idées qui ont traversé l'histoire de France et qui, mezza voce, sous-tendaient les débats depuis janvier 2015.

La construction de l'idée nationale

Le problème de ces débats est que nous usons de mots comme s'ils étaient des évidences, et des objets qu'ils recouvrent comme s'ils existaient de toute éternité. Or, il s'agit de constructions lentes et patientes.

Jusqu'à la fin du XIIIe siècle, le mot « patrie » renvoie au lieu de naissance, mais il évolue alors pour renvoyer au royaume. Cette période est celle où la royauté a commencé son travail de centralisation. Le « roi des Francs » est « roi de France » depuis 1254. Le mot « nation » apparaît en 1270. La rationalisation spatiale en est à ses prémices : le mot « frontière » apparaît dans les documents de l'administration royale en 1327, mais ne prend pleinement son signifié actuel qu'avec les traités de Westphalie en 1648.

Néanmoins, il faut attendre 1762 pour que le mot « patriotisme » apparaisse dans le dictionnaire de l’Académie française. Vingt ans plus tard, l'abbé Barruel, contre-révolutionnaire qui voyait dans la franc-maçonnerie la responsable de la Révolution, invente le mot « nationalisme » pour fustiger les révolutionnaires qui ont détruit l'ordre naturel du royaume où l'homme était encadré dans les corporations et dans les provinces.

La monarchie absolue n'avait cessé de buter contre les pouvoirs provinciaux. La Révolution fait sauter les résistances et impose ce que la monarchie n'a pu faire. Ses idées sont pourtant amplement neuves. Tant et si bien qu'on en débat ailleurs, tel ce livre allemand de 1810 dont la traduction en français, en 1825, aboutit à la création en français du mot « nationalité » – depuis 1791, l’essentiel des textes de droit parlait des « citoyens » ou de « sujets réputés Français ». Le mot lui-même entre dans le dictionnaire de l’Académie française en 1835.

Le nationalisme est alors encore la continuité des idéaux révolutionnaires. Plusieurs éléments le font basculer de gauche à droite.

Marine Le Pen avec Nicolas Dupont-Aignan, lors de son meeting à Villepinte, lundi 1er mai 2017. © Reuters Marine Le Pen avec Nicolas Dupont-Aignan, lors de son meeting à Villepinte, lundi 1er mai 2017. © Reuters

 

Le nationalisme passe à droite

On date généralement le basculement idéologique du nationalisme de 1870, mais, bien sûr, il existe divers causes et processus. La société industrielle a transformé les formes de production, et elle entraîne des flux migratoires nouveaux. La colonisation de l'Algérie à partir de 1830 entraîne la nécessité d'organiser et légitimer la domination des populations autochtones. La défaite de la France face à l'Allemagne en 1870 démembre le pays et entraîne une obsession de revanche. Le culte de la science mène à une passion classificatoire qui s'applique aux sociétés et êtres humains. 

Ces changements enrichissent le vocabulaire. Le mot « immigration » entre dans le dictionnaire en 1876, « antisémitisme » est forgé en 1879, l’expression « darwinisme social » apparaît en 1880, « racisme » est inventé en 1892, « ethnie » suit l'année d'après, « xénophobie » apparaît en 1901 et « islamophobie » en 1910. 

C'est le moment où le mot « étranger » bascule de celui qui n'est pas de son terroir à celui qui est d'une autre nationalité. Figure de l'extrême droite, Maurice Barrès est candidat aux élections de 1893 avec pour slogan « À bas les étrangers ! ». Avec les mots d’aujourd’hui, on peut dire qu’il défend une identité ethno-culturelle de la nation française : on serait français par « la terre et les morts ». Mais le terme « nationaliste » demeure négatif : Barrès se revendique « patriote » et « socialiste ».

C'est pourtant bien à cette charnière entre les XIXe et XXe siècles que se constitue l'extrême droite en tant que nationalisme politique. L'humiliation nationale imposée par la victoire allemande de 1870 structure la vague nationale-populiste des années 1880 – le national-populisme étant la tendance de l'extrême droite à laquelle se rattachent le FN et les Le Pen. Comme le nationalisme d'avant 1870, il s'agit certes d'une religion politique du « nous ». Mais ici, le culte du « nous » est articulé au rejet de « l'autre » pour forger ce qui est le cœur idéologique de tous les courants d'extrême droite : l'organicisme. Il s'agit de concevoir la société comme un corps : si un élément n'est pas à sa place, l'ensemble meurt (ainsi des bras, d'où le rejet du communisme et de « l'assistanat »), un apport étranger est une métastase, etc. Il faut donc organiser l'activité humaine dans ce cadre organique.

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