Les ministres en week-end d’intégration, loin de Paris... et de Macron

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Le séminaire qui s’est tenu ce week-end à Nancy a permis aux ministres novices de profiter d’une formation accélérée avant les premières questions au gouvernement. Il a surtout offert à Édouard Philippe l’occasion de s’éloigner momentanément de la figure écrasante d’Emmanuel Macron.

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Nancy (Meurthe-et-Moselle), de notre envoyée spéciale.- Ils préfèrent parler de décisions « courageuses » ou « difficiles », plutôt que d’employer les termes « rigueur » ou « austérité ». Mais ils veillent toutefois à dramatiser comme il faut le rapport de la Cour des comptes faisant état d’un déficit public de 3,2 % du PIB, pour mieux préparer le terrain aux futures annonces. Samedi 1er juillet au matin, la quasi-totalité des membres du gouvernement, réunis en séminaire à Nancy, a écouté le président de la Cour des comptes Didier Migaud, venu se livrer à « une séance de radiographie » de la situation des finances publiques. « Le rapport montre que la situation est dégradée », s’est contenté de commenter le ministre de l’économie Bruno Le Maire, assurant que des décisions seraient prises pour y remédier.

Ces « décisions », destinées à « contenir le déficit à 3 % dès 2017 », ne seront en revanche pas connues avant le discours de politique générale que le premier ministre tiendra mardi 4 juillet et les discussions budgétaires prévues d’ici la fin du mois au Parlement. Seul le gel du point d’indice des salaires des fonctionnaires a été confirmé. Pour le reste, Édouard Philippe n’a « aucun domaine sur lequel il s’interdit de se poser des questions », a toutefois indiqué son entourage. « Ce week-end, on ne va pas arbitrer, on va se responsabiliser collectivement », avait prévenu le porte-parole du gouvernement, Christophe Castaner, dès vendredi soir.

Séminaire gouvernemental, le 1er juillet, à Nancy © ES Séminaire gouvernemental, le 1er juillet, à Nancy © ES

Lors des différentes réunions à huis clos, articulées principalement autour de l’éducation, de l’économie, des finances publiques et de la sécurité, chaque ministre a eu l’occasion d’évoquer sa « feuille de route » pour le début du quinquennat. « Notre objectif, c’est de mettre en œuvre l’ensemble des engagements pris par le candidat durant la campagne, l’ensemble des engagements portés par le président de la République », a assuré le chef du gouvernement, en conférence de presse, avant d’avertir ses troupes, qui l’entouraient bien sagement : « Il n’y aura aucune réussite individuelle. »

Le premier ministre a d’ailleurs été le seul à s’exprimer à la tribune, y compris pour préciser la pensée de Muriel Pénicaud, qui avait estimé la veille, dans Le Monde, que le code du travail « n’[était] fait que pour embêter 95 % des entreprises ». « On peut, sans rentrer dans une polémique, reconnaître que cet ensemble de dispositions est complexe, qu’il gagnerait sans doute à être simplifié et à être corrigé pour mieux répondre à son objectif fondamental, qui est la protection des salariés, la définition de règles claires, simples, pratiques pour les salariés et les entreprises », a-t-il affirmé, sans que sa ministre du travail ne dise un mot.

Éloigné pendant 24 heures de la figure écrasante d’Emmanuel Macron, Édouard Philippe a pris soin de réaffirmer sa position de chef d’équipe. Une équipe qu’il décrit comme « complémentaire, motivée, avec un bon esprit ». « Je suis ravi d’être à sa tête », a-t-il insisté vendredi soir, devant une poignée de journalistes, pour tenter de minimiser les critiques qui se font entendre depuis que le président de la République a annoncé qu’il s’exprimerait devant le Congrès de Versailles, la veille de son discours de politique générale. Sans surprise, aucun des ministres ne s’est hasardé à pointer l’incongruité de la situation. D’autres s’en sont chargés à leur place.

Le premier ministre est un « homme seul » qui a été « piégé » par Emmanuel Macron, estime, par exemple, Jean-Luc Mélenchon dans le JDD. « [Il] n’a plus d’autre choix que de baisser la tête et de dire oui. […] Il vient d’être réduit au néant politique. » Comme tous les membres de son groupe, le chef de file des députés de La France insoumise ne se rendra pas à Versailles lundi. Les communistes, mais encore les députés UDI Jean-Christophe Lagarde et Philippe Vigier, ainsi que la sénatrice écologiste Esther Benbassa, ont eux aussi prévu de boycotter le rendez-vous. Édouard Philippe, lui, sera présent. Et il continue de l’assurer : les deux prises de parole seront « complémentaires ». « Le président va fixer le cap lundi, moi j’expliquerai mardi comment on atteint ce cap », a-t-il répété à Nancy.

Le premier séminaire gouvernemental avait pour but, selon les mots de Christophe Castaner, de « souder un esprit de cohésion » entre des ministres bien souvent issus de cultures et d’engagements politiques différents. Il fut surtout l’occasion, pour la plupart d’entre eux, de « mieux se connaître », a complété Édouard Philippe, vantant la nécessité de ce type de parenthèses hors des ministères parisiens. « Il est indispensable de s’extraire des soubresauts du temps court », a-t-il expliqué, citant l’historien Fernand Braudel, auteur de La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II. Indispensable, aussi, de s’accorder des moments de « pause », « sans portable, sans nos cabinets ». Et sans réelles « fuites », la presse ayant été invitée à rester dehors tout au long des 24 heures.

Difficile, dans de telles conditions, de connaître le teneur exacte des échanges que les membres du gouvernement ont eus entre eux, mais aussi avec leurs « invités » : la fondatrice de la start-up de paiement en ligne Leetchi, Céline Lazorthes ; l’écrivain Érik Orsenna, un proche d’Emmanuel Macron, qui a vraisemblablement discouru sur « la vanité du pouvoir » ; le procureur général de Paris François Molins, ou encore l’astronaute Thomas Pesquet… « Je viens partager mon expérience et les points communs qu’il peut y avoir entre une mission spatiale et diriger la France », a expliqué le scientifique à son arrivée, vendredi soir.

Avec ces rencontres, mais aussi à bien d’autres égards, le rendez-vous a rapidement pris des allures de séminaire d’entreprise, façon « team building », une méthode déjà appliquée pour préparer les nouveaux députés La République en marche (LREM). Cette fois-ci, il s’agissait de dégrossir les ministres novices en politique, ceux qui sont issus de la fameuse « société civile », en vue des premières questions au gouvernement, qui se dérouleront la semaine prochaine. Édouard Philippe et Christophe Castaner, tous deux rompus aux arcanes de l’Assemblée, leur ont notamment fournis quelques clefs pour éviter qu’ils ne se laissent déstabiliser par les invectives qui résonnent souvent au sein de l’hémicycle.

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