Des milliers de Marseillais mobilisés contre le mal-logement

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Près de trois mois après l’effondrement de deux immeubles, provoquant la mort de huit personnes, plusieurs milliers de Marseillais ont  défilé pour le logement, mêlant habitants des quartiers nord et du centre-ville, ainsi que quelques « gilets jaunes », tous combats partagés.

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À Marseille le 2 février, c’était l’acte XII des « gilets jaunes », mais surtout une nouvelle « grande marche pour le logement et le droit à la ville ». Près de trois mois après l’effondrement de deux immeubles à Noailles dans lequel huit personnes ont péri, des milliers de personnes ont défilé du Cours Julien vers la mairie sur le Vieux-Port en scandant « On n’oublie pas, on ne pardonne pas » et « réquisitions des logements vides » !

Marche pour le logement et le droit à la ville, à Marseille le 2 février 2019. © LF Marche pour le logement et le droit à la ville, à Marseille le 2 février 2019. © LF
Depuis l’effondrement, près de deux mille Marseillais ont été évacués par précaution d’immeubles visés par des arrêtés de péril. Plus de 1 300 personnes vivent encore à l’hôtel. Cloîtrée depuis deux mois à l’hôtel avec ses deux enfants, Shaima, 40 ans, porte encore une minerve. Le 9 décembre, alors qu’elle préparait le repas, le plafond de son appartement, dans le 10e arrondissement de Marseille, s’est effondré.

« Quand il pleuvait, il pleuvait à l’intérieur, j’avais déclaré le danger depuis 2017, mais le syndic n’a rien fait, ils m’ont traitée de sale Arabe », dit cette interprète tunisienne. Choquée, toute la famille est suivie par des psychologues. Son aîné, 16 ans, a fait une tentative de suicide et la petite, 6 ans, dessine des maisons avec du sang sur les personnages. « On ne demande rien, on veut juste un toit. Je suis en train de perdre mes enfants », dit Shaima, les larmes aux yeux.

La fille de Shaima, 6 ans, a dessiné sa mère blessée par la chute du toit de leur appartement. © LF La fille de Shaima, 6 ans, a dessiné sa mère blessée par la chute du toit de leur appartement. © LF
L’annonce par le ministre du logement Julien Denormandie de la location par l’État de 75 appartements rue de la République – une rue majoritairement vide depuis sa réhabilitation dans le centre de Marseille – n’a fait que conforter les militants dans leurs revendications. « C’est un premier pas », dit Patrick Lacoste, membre fondateur de l’association Un centre-ville pour tous, qui veut faire pression sur la mairie pour obtenir des réquisitions. « La mairie paie 80 euros par jour par chambre d’hôtel, l’État 230 euros par mois pour un studio rue de la République. Ce sont des idéologues ! »

L’urbaniste salue une mobilisation « inédite » qui réunit habitants du centre-ville et des quartiers nord. « Ça fait vingt ans qu’on crie dans le désert, sans réussir à toucher les associations d’habitants et les centres sociaux, dit-il. Là, on voit une nouvelle génération de gens politisés, mais qui n’ont pas envie de se raccrocher aux appareils politiques existants ».

Le manifeste pour un Marseille vivant et populaire, publié dans La Marseillaise le 28 janvier, fédère ainsi des collectifs et associations de toute la ville contre « les taudis, les écoles délabrées, les équipements et services inexistants, les transports publics indignes (…), les cités des quartiers nord laissées à la dérive ».

Des gilets jaunes d'Istres finissent leur banderole pour la marche pour le logement, à Marseille le 2 février 2019. © LF Des gilets jaunes d'Istres finissent leur banderole pour la marche pour le logement, à Marseille le 2 février 2019. © LF
Une quinzaine de gilets jaunes venus d’Istres ont choisi de se joindre à la marche derrière une banderole « Rabia del pueblo » inspirée par une chanson de la rappeuse Keny Arkana. Kevin, 29 ans, qui a quitté son travail dans la restauration à Istres pour s’investir dans les gilets jaunes, connaît bien les galères de logement. Pour lui la convergence des luttes est une évidence. « Si on se rassemble tous vraiment, comme le 5 février, on sera plus forts ! dit le jeune homme. On veut que le peuple ait son mot à dire dans tout, que ce soit équitable pour tout le monde. »

Kamel Guemari, salarié et syndicaliste du Mac Do Saint-Barthélémy, et Laurent, gilet jaune varois, le 2 février 2019. © LF Kamel Guemari, salarié et syndicaliste du Mac Do Saint-Barthélémy, et Laurent, gilet jaune varois, le 2 février 2019. © LF
Sur le parcours, Kamel Guemari, figure de la lutte des Mac Do marseillais, sympathise avec Laurent, un gilet jaune de Cogolin (Var). Élagueur, le gilet jaune a été de toutes les manifs à Toulon, a tâté du gaz lacrymogène sur les Champs-Élysées le 8 décembre – « Ça m’a mis gilet jaune à fond » – et s’est rendu à Marseille à l’appel de Keny Arkana. « On croit que nous sommes des privilégiés dans le golfe de Saint-Tropez, mais le travail est saisonnier, le logement, la nourriture coûtent une fortune et les riches discutent les prix pour l’élagage ! », dit Laurent, 47 ans.

« Cette manifestation exprime la convergence des colères, entre travailleurs, mal logés, victimes de drames sociaux », estime Kamel Guemari, qui a passé la semaine à rencontrer des collectifs des cités marseillaises, à La Castellane, Air-Bel, Maison-Blanche ou à la Solidarité. « Ils commencent à sortir », se réjouit-il.

Éducateur spécialisé à Marseille, Jules, 30 ans, a pu constater l’insalubrité de nombre d’appartements marseillais. Un écriteau « Violences policières ? Mon œil ! », dans le dos, il manifeste « pour ceux qui n’ont pas forcément les moyens de se défendre, car ils sont dans une logique de survie ». Mais aussi pour protester contre le projet de loi anti-casseurs et la suppression de l’ISF « tant que les bénéficiaires ne prouveront pas qu’ils investissent en réellement en France ». « On a peur [d’être mutilés par la police – Ndlr], mais notre peur nous nourrit », dit son camarade Yvan, 29 ans, technicien.

Marche pour le logement et le droit à la ville, à Marseille le 2 février 2019. © LF Marche pour le logement et le droit à la ville, à Marseille le 2 février 2019. © LF
La violence de la répression policière du mouvement des gilets jaunes est passée par là, les parents venus avec leurs enfants sont plus rares qu’aux précédentes marches. Plusieurs slogans visent la police : « Mais que fait la police, ça crève les yeux ! » Armée de frites en mousse et de boucliers en carton, une brigade de manifestants imite les policiers de la Compagnie de sécurisation et d'intervention (CSI) pour la plus grande joie des manifestants. « Pas de photos ! Arrêtez de filmer ! » crie, faussement menaçante, cette brigade rose, provoquant l’hilarité générale.

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