L'affaire libyenne révèle les liens étroits entre Sarkozy et l'intermédiaire Djouhri

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L’intermédiaire Alexandre Djouhri est devenu l’un des objectifs de l’enquête sur les financements libyens. Les enquêteurs ont découvert ses liens avec Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin, ou l’ampleur de son réseau médiatique. Révélations sur une proximité hors normes au cœur de la République.

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Le 2 janvier 2015, à 11 heures du matin, Nicolas Sarkozy reçoit un coup de fil sur son portable :

« Bonne année Nicolas ! »
— « Ah ben, Alexandre, je voulais te souhaiter une bonne année à toi », répond l’ancien président de la République, candidat à la primaire des Républicains pour le redevenir.
— « Bah tu verras, tout, tout se passera bien et le courage guidera nos raisons […] »
— « Tu es où là ?, demande Sarkozy.
« Là, je suis à Courchevel », rapporte l’intéressé qui promet d’envoyer des photos.
« Ben écoute, je t’embrasse mon Alexandre », conclut affectueusement Nicolas Sarkozy.

La personne avec laquelle l’ancien chef de l’État échange avec tant de complicité est l’un des hommes de l’ombre de la République. À 57 ans et après avoir accumulé une fortune considérable, “Monsieur Alexandre” est aujourd’hui rattrapé par la justice anticorruption dans l’affaire des financements libyens de Nicolas Sarkozy et de ses proches. Cinq écoutes judiciaires, que révèle Mediapart, témoignent aujourd’hui de cette relation très particulière.

Nicolas Sarkozy et Alexandre Djouhri. Nicolas Sarkozy et Alexandre Djouhri.

Avec l’intermédiaire Ziad Takieddine, devenu son rival dans le cercle des amis de l’ancien président, Djouhri apparaît en effet comme l’un des acteurs clés de l’enquête des juges Serge Tournaire et Aude Buresi. Convoqué début septembre par les magistrats, Alexandre Djouhri, généralement grande gueule, a séché la convocation judiciaire. Il pouvait s’attendre à un interrogatoire serré. L’enquête des juges et des policiers de l’Office central anticorruption (OCLCIFF) de Nanterre le décrit aujourd’hui comme l’un des piliers des relations officieuses entre la Libye de Kadhafi et la France de Sarkozy.

Déjà apparu comme l’organisateur de l’exfiltration de Béchir Saleh, l’ancien directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, vers le Niger, en 2012, Alexandre Djouhri est soupçonné d’avoir joué un rôle dans le versement de 500 000 euros à Claude Guéant, en 2008, que ce dernier a tenté de justifier par un achat de tableaux. D’avoir été l’intermédiaire dans la vente d’Airbus au régime libyen. Et enfin de tout faire médiatiquement pour contrer et éloigner les soupçons de l’affaire libyenne de l’ancien président et de ses proches.

Des écoutes judiciaires opérées par les juges sur la ligne téléphonique de Nicolas Sarkozy en 2014 et 2015 documentent tout à la fois la proximité de l’ancien président avec l’intermédiaire, mais aussi l’incroyable rapprochement qu’il a réussi à opérer entre ce dernier et Dominique de Villepin. Adversaires acharnés pour le leadership de la droite dans les années 2000, puis par avocats interposés jusque dans les allées du palais de justice lors de l’affaire Clearstream, « Dominique » et « Nicolas » sont désormais réunis par Monsieur Alexandre dans des salons feutrés de certains restaurants parisiens.

Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, en 2007, à Paris © Reuters Nicolas Sarkozy et Mouammar Kadhafi, en 2007, à Paris © Reuters

Le 20 janvier, Djouhri et Sarkozy font le bilan d’un déjeuner qu’ils ont eu avec « Dominique ».

« Ah Nicolas ben ça me fait plaisir de t'entendre, il est parti… », lance Alexandre Djouhri, après ce déjeuner.
« Il était content ? », questionne l’ancien président.
« Ah mais attends mais écoute je te jure mais je l'ai jamais vu comme ça, il m'a dit : “Écoute, Alexandre, en tout cas je te dis une chose à toi, je te remercierais jamais assez d'avoir insisté sur toutes les qualités de Nicolas que je me refusais de voir et je sais pourquoi maintenant.” Il m'a dit “on va gagner”, il m'a dit “tu vois là honnêtement et on va le faire pour notre pays avant nous et on a besoin de Nicolas et plus que jamais on a besoin de lui”. »

Dominique de Villepin lui aurait confié qu’il va « amener l'opinion à penser que le besoin du retour de Nicolas est nécessaire et important ».
— « Oui c'est accepté que le prochain - déjeuner c'est Dominique qui l'organise »
, se félicite Nicolas Sarkozy.
« On va trouver un salon, précise Djouhri. Tu iras tranquille, tu les inviteras dans un endroit top secret avec une bonne bouffe aussi. »

Au moment de ce coup de fil, Djouhri et Villepin sont en Russie ensemble. « Qu’est-ce que vous faites à Moscou ? », demande Sarkozy. « Faut qu’on essaye de gagner du pognon quand même. On travaille. À l’attaque ! Qu’est-ce-tu crois ? », dit Djouhri.

L’intermédiaire en profite au passage pour demander que l’ancien président les aide à décrocher un rendez-vous avec Poutine, pour « éventuellement le voir un peu plus rapidement ? Au lieu qu'on poireaute ? ». « Parlons-en demain », conclut Nicolas Sarkozy.

Djouhri et Sarkozy sont inséparables. Une semaine plus tard, encore un coup de fil.

« Merci Alexandre de ton petit message », glisse Sarkozy à l’intermédiaire.
« Faut que tu sois à l’attaque. »
— « Poutine m’a appelé pour me souhaiter un bon anniversaire, c’est gentil hein ? »
« Bah super ; de toutes façons, il t’a à la bonne Poutine ! Il disait de toi : “On attend impatiemment que Nicolas revienne […] Aujourd’hui, je ne peux plus supporter Hollande”. »

Monsieur Alexandre annonce à Nicolas Sarkozy qu’il repart à Moscou, tandis que « Dominique » part à Pékin. Puis « Dominique » et «  Alexandre » doivent se rejoindre le 6 (février) à Abou Dahbi.

« Le président m’a demandé de monter un déjeuner avec lui et Dominique en fin de semaine », annonce-t-il encore le 9 février à l’assistante de Nicolas Sarkozy. « Nicolas et Dominique, ils veulent vraiment ce déjeuner », ajoute-t-il.

Quelques jours plus tard, il a eu lieu et l’ancien président est aux anges.

« Merci pour le déjeuner hein ? », s’exclame-t-il.
« Ouais ben, tu as vu on était tous contents... », répond Djouhri.
« C’était sympa hein ? », se félicite Nicolas Sarkozy.
« Même Dominique était ravi, ah oui! Il m'a dit là, pouh, il a été... sur toi, il a été merveilleux. » «  T'as vu les sondages qui sont sortis hier? Sur Juppé  - et moi ? Il s'effondre Juppé », se félicite l’ancien président.

Alexandre Djouhri raconte que « Dominique » était « extraordinaire » sur I-télé, tant il a vanté les mérites de « Nicolas ».

« Circulez y a plus rien à voir : le président de I'UMP a été excellent et il a fait son devoir en tant que rassembleur », commente Djouhri.
« Bon ben merci mon Alexandre », fond l’ancien président.
« C'était magnifique », insiste l’intermédiaire.
« C'est grâce à toi, dit Nicolas Sarkozy. Merci pour tout ».
« Allez je t'embrasse passe une bonne soirée, bye », conclut l’intermédiaire.
— Nicolas Sarkozy conclut : « Je t'embrasse. »

Selon une autre écoute, Djouhri s’occupe également de faire venir l’ancien président à une petite fête surprise pour les 70 ans de Claude Guéant, l’ancien n°2 de l’Élysée sous Sarkozy, par ailleurs mis en examen dans l’affaire des financements libyens. L’intermédiaire l’organise chez Prunier, restaurant des quartiers chics de Paris. « Bon ben, je viendrai. Je t’embrasse », l’assure Sarkozy, toujours prévenant.  

Au-delà des seuls Sarkozy et Villepin, Djouhri a réussi au fil des ans à développer un tissu relationnel hors normes avec plusieurs figures de la droite française, sur laquelle il est parvenu à avoir une emprise qui inquiète aujourd’hui jusqu’au sein des Républicains.

Le député Alain Marsaud © DR Le député Alain Marsaud © DR
En plus de ses relations d’affaires avec Guéant, qui sont déjà au cœur de l’enquête des juges, Djouhri apparaît ainsi dans les écoutes judiciaires comme un interlocuteur incontournable de deux anciens magistrats antiterroristes passés à la politique, Alain Marsaud (député des Français de l’étranger) et Jean-Louis Bruguière (candidat UMP malheureux aux législatives de 2007 contre un certain… Jérôme Cahuzac). 

Le premier, avec lequel Djouhri est ami depuis vingt ans, se retrouve au centre d’une interception téléphonique, datée du 4 décembre 2013, digne d’un film de genre. Le député de droite est alors en déplacement avec Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères. Djouhri l’appelle. De but en blanc, il lui lance : « Est-ce que tu peux me filer tout de suite 10 000 euros ? En billets de 100 ? »

« Nan, je peux pas te filer 10 000 euros en billets de 100 tout de suite, là, nan », répond, agacé Marsaud.
« Ok, bon ok, bon ok… », dit Djouhri.

La suite est à l’avenant :

« Il faut que je passe à ma banque », prévient le député.
« Vas-y si tu peux maintenant. »
« Mais je ne peux pas. Je suis avec le ministre des affaires étrangères. Je peux pas le quitter pour aller à ma banque. »
« Bah, appelle-les ! »
— « C’est ça, oui ! N’importe quoi, toi ! »

Les deux hommes conviennent finalement d’un rendez-vous le lendemain pour la remise d’espèces. Le jour J, nouvel appel. Marsaud à Djouhri : « T’as toujours besoin d’argent ? » Djouhri acquiesce. L’un et l’autre doivent se retrouver à midi à l’Assemblée nationale. « Je vais te donner le pognon, bah oui », le rassure le député.

Avec Jean-Louis Bruguière, c’est un premier message du 22 janvier 2014 qui a d’abord intrigué les enquêteurs. L’ancienne star du pôle antiterroriste de Paris parle à la boîte vocale de Djouhri : « Il faudrait que l’on se voie pour parler de la chose… Et puis j’ai un autre sujet qui me paraît extrêmement intéressant mais je ne préfère pas t’en parler au téléphone pour des questions de discrétion évidente. » Un jour plus tard, Bruguière sera à peine plus bavard, de vive voix, avec l’intermédiaire : « J’ai une très grosse opération sur un pays du Golfe. Je ne peux pas en dire plus au téléphone. » “Monsieur Alexandre” sait être discret :  « J’ai compris. »

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