Affaire du contrat russe: le pouvoir se mure dans le silence

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Un collaborateur de la présidence utilisant son statut pour faire affaire avec un milliardaire proche de Vladimir Poutine : l’information a de quoi inquiéter un pouvoir qui craint les « manipulations » de la « russosphère ». Mais l’implication de Benalla dans le contrat russe signé lorsqu’il était encore à l’Élysée ne fait officiellement réagir personne en Macronie.

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C’est une inquiétude récurrente et désormais ancienne d’Emmanuel Macron. Une inquiétude que le président de la République a exprimée à de nombreuses reprises depuis le début de son quinquennat, y compris devant Vladimir Poutine. Elle s’était jusqu’alors cristallisée sur les médias Russia Today et Sputnik, financés par le Kremlin et longtemps interdits d’accréditation par l’Élysée. « Russia Today et Sputnik ont été des organes d’influence […] qui ont à plusieurs reprises produit des contrevérités infamantes sur ma personne », avait lancé le chef de l’État à Versailles, le 29 mai 2017, pour justifier leur mise à l’écart.

Échaudés par l’affaire des « Macron Leaks » et la multiplication des attaques informatiques observées pendant la campagne présidentielle, Emmanuel Macron et ses soutiens de La République en marche (LREM) accordent désormais une attention toute particulière à ce qui pourrait ressembler, de près ou de loin, à des tentatives de déstabilisation. Ou, pour reprendre les mots de l’actuel président de l’Assemblée nationale Richard Ferrand, à l’époque secrétaire général du mouvement, d’une forme d’« ingérence d’une puissance étrangère dans notre vie démocratique ».

Emmanuel Macron et Alexandre Benalla, le 24 février 2018. © Reuters Emmanuel Macron et Alexandre Benalla, le 24 février 2018. © Reuters

Dernier exemple en date de cette inquiétude : les propos tenus par le chef de l’État en personne devant une poignée de journalistes, choisis par la présidence pour participer à un off organisé jeudi 31 janvier à l’Élysée et renouant avec les pratiques de l’« ancien monde ». Comme l’a longuement relaté Le Point, Emmanuel Macron a pointé du doigt, à l’occasion de ces deux heures d’échanges, la responsabilité des réseaux sociaux, mais aussi des chaînes d’information en continu qui les « suivent », dans ce qu’il redoute être une « manipulation » du débat public.

« Ce qui est en train de fixer ça dans la vie politique du pays, c’est le nombre de vues [sur Internet – ndlr] et les manipulations qui vont avec le nombre de vues. On l’a bien vu sur Facebook : plus j’ai d’amis, plus j’ai de capacité de diffusion, plus je suis relayé. Or, dans l’affaire Benalla comme “gilets jaunes”, la fachosphère, la gauchosphère, la russosphère représentent 90 % des mouvements sur Internet », a-t-il avancé, allant même jusqu’à affirmer que, selon lui, certains protagonistes du mouvement social avaient été « conseillés » par l’étranger. « Les structures autoritaires nous regardent en se marrant, a-t-il ajouté, toujours selon Le Point. Il ne faut pas se tromper. On est d’une naïveté extraordinaire. »

Le jour même, Mediapart révélait de nouvelles informations, documents et extraits sonores à l’appui, sur le contrat de sécurité signé entre un oligarque russe proche de Vladimir Poutine – par ailleurs soupçonné de liens avec la mafia par plusieurs magistrats européens –, et Mars, la société de Vincent Crase, à une date où ce dernier était encore chargé de la sécurité du parti LREM. Ainsi apprenait-on que, contrairement à ce qu’il a juré sous serment devant le Sénat le 21 janvier, Alexandre Benalla s’était personnellement impliqué dans ce contrat, y compris dans ses montages financiers. Et ce, alors même que l’ancien chargé de mission travaillait encore à l’Élysée, qu’il était habilité « secret défense » et qu’il évoluait dans le premier cercle du couple présidentiel.

Un conseiller de la présidence utilisant son statut pour faire affaire avec un milliardaire proche du Kremlin : l’information a de quoi inquiéter un pouvoir qui craint les « manipulations » de puissances étrangères. En tout cas, au moins autant que les « mouvements sur Internet ». Le sénateur Les Républicains (LR) Philippe Bas, président de la commission d’enquête du Sénat sur l’affaire Benalla, ne s’y est d’ailleurs pas trompé en jugeant, au micro d’Europe 1, « tout à fait inacceptable » qu’un collaborateur d’Emmanuel Macron ait pu être « sous la dépendance financière » d’un proche de Vladimir Poutine, alors qu’il travaillait encore pour le chef de l’État.

Pourtant, du côté de LREM, c’est silence radio. Depuis les dernières révélations de Mediapart, aucun élu, aucun cadre du mouvement, aucun membre du gouvernement, ne s’est officiellement exprimé sur le sujet. Au regard des documents et enregistrements venant démontrer limplication d’Alexandre Benalla dans l’affaire du contrat russe, elle-même connue depuis le mois de décembre, il n’aurait pas été insensé que l’Élysée, si soucieux des risques d’ingérences étrangères, s’en empare en ouvrant une enquête interne pour vérifier que l’ancien chargé de mission ne s’était pas compromis avec la Russie. Ou, à tout le moins, fasse un signalement à la justice.

Contactée par Mediapart, la présidence de la République se contente dans un premier temps de rappeler l’existence d’« une procédure judiciaire qui pourra faire toute la lumière sur les actuelles rumeurs de presse », sans préciser de quelle procédure il s’agit. À ce jour, l’ancien chargé de mission de l’Élysée est en effet mis en examen dans deux enquêtes distinctes : la première, relative aux violences du 1er Mai 2018 révélées par Le Monde en juillet 2018, a été confiée à un juge d’instruction ; la seconde, sur l’affaire des passeports diplomatiques, a récemment été ouverte par le parquet de Paris à la suite d’un article 40 du Quai d’Orsay. Mais aucune d’entre elles ne recouvre l’affaire du contrat russe.

« Nous n’avons pas de pouvoir d’enquête », poursuit l’entourage d’Emmanuel Macron, qui dit avoir signalé en décembre au procureur le fait d’avoir interrogé Alexandre Benalla sur ses activités pendant qu’il était à l’Élysée. Avant de préciser : « Son bureau a fait l’objet d’une perquisition, avec saisie de différents éléments, notamment informatiques, qui ne sont donc plus en notre possession. Il appartient au procureur d’étendre le cas échéant le cadre de son enquête. » Évoquant notamment les voyages de l’ancien chargé de mission en Afrique, la présidence de la République ne dit en revanche rien s’agissant du contrat russe.

« Nous n’étions évidemment pas au courant de cette histoire, si elle est avérée », assure encore l’Élysée, qui ne semble pas prendre la mesure de la gravité de la situation. « Au-delà de ce qui concerne Monsieur Benalla lui-même et son sort, il y a le fonctionnement de l’État […] et la sécurité du président de la République », a pourtant insisté, à juste titre, le sénateur LR Philippe Bas, sur Europe 1, au sujet de cette affaire.

Parmi ceux qui, à l’Élysée, ont continué à fréquenter Alexandre Benalla longtemps après ses déboires judiciaires, certains préfèrent ne pas se poser davantage de questions. C’est notamment le cas de Ludovic Chaker, toujours chargé de mission auprès du chef d’état-major particulier d’Emmanuel Macron, qui déclarait à Mediapart, le 30 janvier, avoir découvert « tout ça via les médias ». Avant d’indiquer, en bredouillant : « Et je… surtout… toutes les manipulations à l’œuvre, je ne sais pas quelle est la vérité, et pour tout vous dire, elle ne m’intéresse pas vraiment. » Des propos qui résonnent avec ceux tenus par le chef de l’État, le 31 janvier : « On est d’une naïveté extraordinaire. »

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