2020-21, une année noire pour les parents des étudiants

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Sacrifices financiers réduits à néant, inquiétudes, éloignement… Par effet de ricochet, les parents pâtissent aussi de la détresse dans laquelle se trouvent leurs enfants étudiants. Cinq d’entre eux témoignent.

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Les trois fils de Michel sont sous antidépresseurs, suivis par des psychologues et des psychiatres. Il y a Julien, graphiste de 32 ans, dont le couple a été bousculé par le confinement ; Samuel, étudiant de 25 ans, en troisième année d’histoire à l’université de Montpellier qui se sent terriblement seul dans son petit appartement et décroche complètement. Puis il y a Noah, lycéen de 17 ans en classe de terminale qui, depuis le début de la crise, a des sautes d’humeur régulières. 

Nous avions déjà raconté la grande dépression des étudiants. Par effet de ricochet, les parents pâtissent de la détresse dans laquelle se trouvent leurs enfants. Cinq d’entre eux ont accepté de témoigner.

Michel travaille dans le secteur du bâtiment, il refait l’intérieur des appartements sous le statut d’autoentrepreneur. Dans cette crise, rien ne lui aura été épargné, ni la maladie qui l’a touché à deux reprises, ni la chute subite de ses revenus. Mais, pour lui, le pire reste la situation de ses fils : « Il a fallu à chaque fois les récupérer à la petite cuillère. On recueille leurs plaintes en permanence et c’est notre rôle de parent mais je suis très fatigué et des fois j’aimerais m’isoler un peu. »

Avant le coronavirus, l’artisan, sa femme infirmière en psychologie et leurs trois fils allaient plutôt bien. « Les garçons avaient des petits problèmes de leur âge, mais là… c’est autre chose, poursuit-il. Au premier confinement, mon fils aîné est vite tombé en dépression, il faisait des crises hypocondriaques et se disputait tellement avec sa conjointe qu’il est venu vivre avec moi quelque temps. Il regardait la télévision sans cesse et était persuadé qu’on allait tous mourir. » Dans le même temps, les lycées sont fermés et Noah s’isole. À Montpellier, Samuel apprécie dans un premier temps le repos que lui accorde cette pause contrainte mais rapidement l’étudiant tourne en rond et se renferme sur lui-même. « Puis, ça a été très rapide. En deux semaines, on l’a vu s’écrouler carrément. »

Les appels au secours se font par téléphone, par SMS, par courriel. Michel estime que son fils adopte une vision altérée de la réalité, il rapporte que les journées de Samuel se répètent et se ressemblent, dans son appartement d’étudiant. Il ne sort plus, ne voit plus personne et vit difficilement avec sa bourse du Crous, surtout depuis qu’il a dû arrêter de faire des courses à vélo pour UberEats. Ses parents l’aident pour compenser sa perte de revenus et, de plus en plus, Samuel a l’impression de perdre en autonomie.

Les étudiants multiplient les appels à l'aide, sur les réseaux sociaux. Via des enquêtes faites au sein de leurs universités, ils interpellent directement les élus jusqu'au plus haut sommet de l'État et exigent que leur santé mentale soit aussi prise en compte. Les chèques psy proposés par Frédérique Vidal sont insuffisants selon les organisations étudiantes, ils donnent droit à trois consultations de 45 minutes prises en charge à 100%. © Jeanne Fourneau / Hans Lucas via AFP © Jeanne Fourneau / Hans Lucas via AFP Les étudiants multiplient les appels à l'aide, sur les réseaux sociaux. Via des enquêtes faites au sein de leurs universités, ils interpellent directement les élus jusqu'au plus haut sommet de l'État et exigent que leur santé mentale soit aussi prise en compte. Les chèques psy proposés par Frédérique Vidal sont insuffisants selon les organisations étudiantes, ils donnent droit à trois consultations de 45 minutes prises en charge à 100%. © Jeanne Fourneau / Hans Lucas via AFP © Jeanne Fourneau / Hans Lucas via AFP

Comme d’autres étudiants qui décrochent, l’étudiant en histoire, qui aimerait devenir journaliste, culpabilise et tous les mots de ses parents n’y changent rien. « Il nous disait qu’il était désolé, qu’il pensait arrêter ses études, s’attriste son père. On lui a répondu que ce n’est pas parce qu’on finance en partie ses études qu’il nous doit quelque chose. Je voulais qu’il relâche la pression et qu’il n’ajoute pas à son mal-être, une culpabilité par rapport à nous. Finalement, fin décembre, il nous a annoncé qu’il arrêtait ses études. »

Pareil du côté de Kheira*, qui s’inquiète tellement du sentiment de culpabilité que pourrait nourrir son fils Yassine* que, pour financer son dernier semestre en école de criminologie, elle a contracté un prêt auprès de Cetelem sans lui dire. « Je ne lui dirai jamais que j’ai fait un prêt, que ça me coûte un bras. En fait, je ne lui montre rien. Il n’est pas bête, il sait combien on est payés, il sait qu’on doit aussi s’occuper de ses frères mais devant lui, tout va toujours bien. Si moi je faillis devant lui, c’est fini. Et puis, j’ai pris un engagement auprès de lui, c’était de lui permettre de faire les études qu’il veut. Là, il m’a appelé pour me dire : “Soulage-toi maman, c’est le dernier semestre que tu paieras, après j’arrête.” Ça m’a rendue assez triste pour lui, il avait tellement de projets. »

L’école de Yassine située au Canada coûte cher à sa mère, enseignante en lycée professionnel et à son père, ouvrier spécialisé dans le bâtiment. « Mais il mérite, il est brillant mon fils. » Kheira narre son parcours scolaire avec beaucoup de fierté, le bac S avec mention très bien obtenu à 17 ans et tout de suite la délocalisation au Canada, « parce que le cursus qui l’intéresse n’existe pas en France ». Alors, le couple qui épargnait depuis des années pour les études de leurs enfants, accepte de payer 5 000 dollars par semestre pour l’école mais aussi le loyer, la nourriture et toutes les dépenses annexes… En tout près de 20 000 euros par an. 

Yassine, qui ambitionnait d’aller jusqu’à la cinquième année après le bac, arrêtera finalement après cette troisième année qui fut éprouvante pour lui. Un cursus de trois ans qui se conclura par un stage en visioconférence, auprès de l’une de ses professeures, faute d’avoir trouvé mieux tant les entreprises qui sont, plus que jamais, réticentes à prendre des stagiaires. « C’est simple, cette crise lui a pété son avenir. C’est un drame pour nous mais il ne peut pas continuer comme ça », s’inquiète sa mère.

« Vraiment, il va mal, poursuit Kheira. Avant il n’était pas du tout susceptible, maintenant, quand je l’appelle en FaceTime, il s’agace d’un rien. » La situation a empiré à Noël. Le jeune homme aurait pu rentrer mais les billets coûtaient trop cher et, surtout, il aurait dû passer ses deux semaines de vacances en quarantaine. Alors, il s’est retrouvé seul pour les fêtes de fin d’année. Depuis, il pleure régulièrement au téléphone. « Il a la flemme d’aller faire les courses alors il mange n’importe quoi. Il grossit, il ne dort plus très bien, il ne veut voir personne. Pas de sport, plus de boulot, pas d’amis », se désole Kheira, à 6 837 km de son fils. 

Il aura fallu questionner à plusieurs reprises la professeure pour qu’elle se livre, enfin, sur ses propres sentiments : « Il me manque et j’ai peur, surtout pour sa santé mentale. »

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