Nicolas Sarkozy a bien servi les intérêts de Kadhafi. Voici les preuves

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Contrairement à ce qu’il a affirmé devant les juges puis dans les médias, Nicolas Sarkozy, actuellement mis en examen pour corruption dans l’affaire des financements libyens, a objectivement servi les intérêts du régime de Kadhafi entre 2005 et 2011. La preuve en cinq actes.

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Derrière tout pacte de corruption, il y a la rencontre secrète d’intérêts convergents. Celui qui donne attend quelque chose en retour de celui qui reçoit. Dans l’affaire des financements libyens, cet enjeu juridique est depuis plusieurs jours au cœur de la mise en examen pour « corruption passive » de Nicolas Sarkozy, qui s’ajoute au « financement illicite de campagne électorale » et aux « détournements de fonds publics » dont l’ancien président de la République est également accusé.

Kadhafi et Sarkozy en décembre 2007. © (Reuters) Kadhafi et Sarkozy en décembre 2007. © (Reuters)

Tel que cela ressort du soupçon judiciaire, l’intérêt pour Nicolas Sarkozy et ses proches dans les faits incriminés est entendu : des financements occultes venus de Libye, qui ont pu aussi bien abonder la campagne présidentielle de 2007 que des poches privées, comme l’a déjà démontré l’histoire de l’achat de l’appartement de Claude Guéant, ancien directeur de campagne de Nicolas Sarkozy, devenu par la suite secrétaire général de l’Élysée puis ministre de l’intérieur. 

Mais qu’en est-il des intérêts libyens que Nicolas Sarkozy est accusé d’avoir servis en retour ? Lors de sa première comparution devant les juges d’instruction, mercredi 21 mars, l’ancien président de la République s’est étranglé : « Vous avez indiqué que j’ai travaillé en vue de favoriser les intérêts de l’État libyen. Comment peut-on dire que j’ai favorisé les intérêts de l’État libyen ? », a-t-il déclaré, avant de mettre en avant la guerre de 2011, dont il fut le principal avocat sur la scène internationale, pour balayer les soupçons.

Le lendemain, sur le plateau du « 20 Heures » de TF1, Nicolas Sarkozy a eu des mots bien plus durs pour qualifier l’accusation qui lui est faite : « C’est une monstruosité. » La réalité est pourtant moins avantageuse pour l’ex-président. Retour en cinq actes sur ce nouveau mensonge de Nicolas Sarkozy dans l’affaire libyenne.

  • Acte I. Du matériel de guerre numérique pour Kadhafi

Pendant qu’il ouvrait les portes du régime Kadhafi à Nicolas Sarkozy entre 2005 et 2007, l’intermédiaire Ziad Takieddine négociait main dans la main avec le cabinet du ministre de l’intérieur et l’entreprise française Amesys/i2e la vente de matériel de guerre numérique au profit de la dictature.

Ziad Takieddine a perçu à partir d’avril 2007 plus de 4 millions d’euros de commissions occultes dans les paradis fiscaux pour ce contrat, dont les négociations ont porté sur plusieurs fronts : la vente d’un logiciel d’espionnage de tout l’Internet libyen (Eagle), la livraison à Kadhafi d’un 4×4 sécurisé avec brouilleur d’écoutes (Shadow) et l’éventuelle fourniture d’un système technologique pour parer à la surveillance de la NSA américaine (Cryptowall).

Un document interne à Amesys/i2e, envoyé au régime libyen pendant les négociations menées par Takieddine, prouve la porosité qui existait alors entre la société et la place Beauvau. « Les intérêts vitaux de la Libye ne seront pas épargnés par le système Echelon [système de surveillance de la NSA – ndlr]. Le Ministre de l’Intérieur français dispose d’une réelle connaissance corroborée par une collaboration avec la société spécialisée dans ce domaine », peut-on notamment lire dans ce document obtenu par Mediapart. Où il est bien question du « ministre de l’intérieur » en personne. Soit Nicolas Sarkozy.

Document interne extrait des archives d'Amésys/i2e. © Mediapart Document interne extrait des archives d'Amésys/i2e. © Mediapart

En Libye, l’interlocuteur privilégié de la France pour les contrats Amesys/i2e est Abdallah Senoussi, le beau-frère de Kadhafi et son chef des services secrets militaires. C’est lui qui a réceptionné, à Tripoli, à partir de 2008 – Sarkozy était alors à l’Élysée –, le matériel Eagle. Or c’est ce logiciel d’espionnage numérique qui a permis au régime de Mouammar Kadhafi d'intercepter massivement les mails et de surveiller, d'interpeller, mais aussi de torturer les premiers dissidents de Benghazi en février 2011, un mois avant le déclenchement de la guerre en Libye. Nicolas Sarkozy a ainsi armé le régime face aux insurgés tout en ouvrant le processus de reconnaissance du Conseil national de transition…

Durant la guerre, des enquêteurs de l’ONG Human Rights Watch (HRW) ont d’ailleurs découvert sur place les preuves de la collaboration entre la France de Sarkozy et le régime libyen. « Nous avons trouvé des documents embarrassants pour la France dans le bureau d'Abdallah Senoussi. Il s'agit de documents concernant un système de surveillance électronique vendu à la Libye par la société française Amesys », avait confirmé devant la justice française, en mars 2015, Peter Bouckaert, l’un des dirigeants de HRW.

Le patron d’Amesys, Philippe Vannier, a pour sa part été élevé en 2011, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, au grade de chevalier de la Légion d’honneur.

  • Acte II. Arranger les affaires personnelles de deux dignitaires

Abdallah Senoussi n’était pas seulement l'un des chefs de l'appareil sécuritaire de Kadhafi. Pour la justice française, il est aussi le principal condamné, à la réclusion criminelle à perpétuité, dans l’affaire de l’attentat contre l’avion de ligne DC10 d’UTA (170 morts, dont 54 Français). Ainsi que Mediapart l’a déjà raconté (lire ici ou ), l’équipe Sarkozy a déployé toute son énergie et ses réseaux à partir de 2005 afin de réviser la situation judiciaire de Senoussi et de rendre juridiquement inopérant le mandat d’arrêt international qui le vise depuis sa condamnation en 1999. Cette demande libyenne était déjà sur la table lors des négociations sur l'indemnisation des familles de victimes de l'attentat.

L'avocat de Nicolas Sarkozy, Me Thierry Herzog – déjà renvoyé devant le tribunal pour « corruption » avec l’ancien président dans l’affaire « Paul Bismuth » –, a été mobilisé. En vertu d'un mandat signé par Senoussi, l'ami avocat du président a saisi dès 2006 plusieurs confrères des difficultés juridiques d'une révision du procès (voir documents ci-dessous). Interrogé en garde à vue dans le dossier libyen au sujet des liens entre Me Herzog et Senoussi, Nicolas Sarkozy a confirmé ces contacts mais a assuré que le pouvoir délivré par le Libyen à son ami avait été « mis à la corbeille », prétendant au passage que « ce monsieur Senoussi » avait « essayé par tous les moyens de bénéficier des compétences de Thierry Herzog ».

Le document est daté du 6 juillet 2006. Il s’agit d’un mandat envoyé par Abdallah Senoussi à l’avocat personnel et ami de Nicolas Sarkozy, Me Thierry Herzog, pour défendre ses intérêts dans l’affaire du DC10 d’UTA, pourtant jugée sept ans plus tôt.

Le fax est daté du 30 octobre 2008. Il a été envoyé à 14 h 38. En copie se trouve une lettre envoyée par une avocate libyenne, Azza Maghur, à Thierry Herzog. Azza Maghur évoque dans ce courrier une rencontre avec l’avocat de Sarkozy et Senoussi le 26 novembre 2005, soit un mois après la première visite officielle de Sarkozy en Libye.

D’autres éléments aux mains des juges prouvent pourtant que des diligences ont bien été menées sous les auspices directs de l’Élysée, au moins jusqu’en 2009, pour faire tomber le mandat d’arrêt de Senoussi.

Abdallah Senoussi est aujourd’hui ciblé par les juges français comme étant l’un des dignitaires libyens qui ont envoyé 5 millions d’euros, par l’intermédiaire de Ziad Takieddine – les deux hommes ont avoué les faits –, pour abonder les projets électoraux de Sarkozy en 2006 et 2007. Senoussi est aussi l’homme que Brice Hortefeux, ministre des collectivités territoriales françaises, a secrètement rencontré chez lui en décembre 2005, à Tripoli, en présence de Takieddine, et sans aucun autre témoin, à l’occasion d’une visite dont l’ambassadeur de France en Libye a dit qu’elle n’avait pas « grand sens ».

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