«Les ouvriers de la logistique sont devenus les “caryatides du monde moderne”»

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Les ouvriers des entrepôts sont parmi les plus exposés au Covid-19. Continuant à travailler dans des conditions bien éloignées des recommandations sanitaires, ils font transiter des milliers de tonnes de marchandises. Entretien avec le sociologue David Gaborieau.

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Souvent invisibles, les ouvriers travaillant dans les entrepôts sont aujourd’hui parmi les plus exposés à la pandémie de Covid-19. Pilier de notre économie mondialisée, le secteur de la logistique est au carrefour de questions fondamentales touchant tant à la crise écologique qu’aux inégalités du monde du travail. La continuité des flux logistiques, en pleine pandémie, pose la question de ce qu’on considère comme des produits essentiels.

David Gaborieau est sociologue au Centre d’étude de l’emploi et du travail du CNAM et auteur de l’article « Travailler sous commande vocale dans les entrepôts de la grande distribution » dans Les Risques du travail, paru en 2015 aux éditions de La Découverte. Entretien.

La pandémie actuelle a mis les projecteurs sur un certain nombre de métiers souvent invisibles, c’est le cas pour les ouvriers de la logistique présentés comme les nouveaux héros. Au-delà de certains géants du e-commerce, en quoi le monde le monde ouvrier est-il devenu de plus en plus « logistique » ?

Je ne suis pas certain que l’héroïsation actuelle des salariés travaillant dans les entrepôts – comme celle des salariés du commerce – se prolonge dans le temps, les discours guerriers de ce type ayant plutôt vocation à être éphémères. Mais ce qui est intéressant avec cette crise, c’est qu’effectivement, elle rend à nouveau visible l’infrastructure logistique sur laquelle reposent nos systèmes économiques. Les ouvriers de la logistique sont devenus les « caryatides du monde moderne », pour reprendre l’expression que Georges Orwell utilisait à propos des mineurs de fond dans Le Quai de Wigan. C’est bien sur eux que repose les économies de la circulation.

Amazon a communiqué sur les règles de distanciations devant les distributeurs de boisson © Amazon Amazon a communiqué sur les règles de distanciations devant les distributeurs de boisson © Amazon

On cite souvent Amazon lorsqu’on parle d’ouvriers et d’ouvrières qui travaillent dans la logistique mais c’est un peu l’arbre qui cache la forêt, le symbole d’un secteur qui en réalité est bien plus vaste que le e-commerce. 90 % des produits que nous consommons aujourd’hui passent par des entrepôts.

Les ouvriers de la logistique, ce sont 800 000 personnes en France. Cela représente plus de 13 % des ouvriers aujourd’hui en France, contre seulement 8 % dans les années 1980. En comptant le transport, on arrive à plus de 1,5 million de personnes.

Ils peuvent travailler dans ce qui est le plus visible pour nous : des camions, des ports ou des aéroports, mais beaucoup travaillent dans des entrepôts et sont peu visibilisés, on connaît assez mal leurs situations de travail. À plus de 80 %, il s’agit d’hommes qui viennent des grands centres urbains et majoritairement des personnes racisées.

Comment ces ouvriers sont-ils touchés par la crise sanitaire ?

Nous ne disposons pas de chiffres globaux[1] mais nos différents contacts nous ont remonté non seulement des cas de salariés positifs au Covid-19 mais aussi beaucoup de cas de suspicion qui ne sont pas toujours pris au sérieux par les directions. Il y a des entrepôts avec des cas avérés mais où la production continue. Dans l’entrepôt Geodis de Gennevilliers, le 17 mars, un salarié a fait un malaise respiratoire sur un quai de chargement, les urgences sont venus le chercher. Il a été hospitalisé et testé positif au Covid-19. Dès le lendemain, la production a repris dans l’entrepôt.

Les salariés de la logistique ont une très forte conscience du danger. Ils constatent tous les jours le décalage énorme entre les règles qu’on leur demande de respecter à l’extérieur (« distanciation sociale », confinement, hygiène des mains, etc.) et ce qui se passe sur leur lieu de travail où, la plupart du temps, il n’y a pas de masques, pas de gants, pas de gel hydroalcoolique. Et lorsqu’il y en a, c’est souvent dans des quantités très insuffisantes. La situation est d’autant plus critique que les colis viennent d’un peu partout dans le monde et que les règles de distances sont impossibles à appliquer dans les entrepôts, à moins de transformer radicalement l’organisation du travail, ce qui reste un impensé patronal, y compris dans cette crise. Les ports de charges lourdes nécessitent d’être plusieurs, tout comme pour le chargement et le déchargement des camions. Sur les chaînes de tri, les ouvriers travaillent dans une très grande proximité. Les ouvriers vont donc au travail avec la boule au ventre et rentrent chez eux avec la peur de contaminer leur famille. Pour les protéger, la seule solution, c’est de ralentir au maximum l’activité et de faire fermer le plus possible d’entrepôts.

Comment expliquez-vous la faiblesse des mesures mises en place pour protéger ces ouvriers ?

Ce qu’on peut voir dans les entrepôts où nous disposons d’informations, c’est que des mesures ont été prises lorsqu’un rapport de forces est engagé. À Eurotranspharma, un très gros logisticien de l’industrie pharmaceutique, il n’y avait pas assez de masques pour tous les ouvriers. Ce sont les chauffeurs routiers, qui eux avaient droit à des masques, qui sont allés les redistribuer aux ouvriers sur la chaîne de tri, employés par des sous-traitants. L’ironie de cette situation est que ce sont des entrepôts qui travaillent pour les laboratoires qui, précisément, fabriquent des masques.

C’est finalement en menaçant de bloquer la production qu’ils ont réussi à obtenir ces protections. Dans l’entrepôt Geodis de Gennevilliers, ce sont les équipes syndicales qui ont distribué elles-mêmes, au début de la crise, avec leurs propres moyens, des outils de protection aux salariés.

Mais ces situations où un certain rapport de forces peut s’instaurer ne sont pas représentatives puisque le taux de syndicalisation dans la logistique n’est que de 4 %. Les ouvriers en situation précaire sont surreprésentés : les intérimaires représentent 25 % des salariés du secteur, à quoi il faut ajouter 10 % de CDD.

Comme on l’a vu chez Amazon et d’autres, lorsque les salariés en CDI se protègent en se mettant en chômage partiel ou en arrêt maladie, ils sont immédiatement remplacés par des intérimaires. Les intérimaires sont, de manière générale, plus exposés car ils sont sur les postes à risque, comme les chaînes de tri ou le chargement/déchargement, mais aussi parce qu’ils passent d’une entreprise à une autre et qu’ils sont poussés au travail par la contrainte économique.

Ces derniers jours, la gravité de la situation entraîne cependant des variations notables. Sur la plateforme Fedex de Roissy, où travaillent 2 500 personnes, les agences d’intérim ont retiré l’ensemble de leurs salariés suite au décès d’un ouvrier atteint du Covid-19 et à la saisie de l’inspection du travail par les représentants du personnel. Ce que l’on constate actuellement, c’est aussi une forte crainte des directions de se voir mises en accusation en cas de contamination et de conséquences graves. 

[1] Les données récoltées auprès des salariés de la logistique, dans le contexte de la pandémie, sont le fruit d’une enquête collective en cours réalisée avec Carlotta Benvegnu, chercheuse au Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris, et Lucas Tranchant, chercheur au Centre d’étude sur l’emploi et le travail.

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