Alexis Kohler, un mensonge d’Etat à l'Elysée

Par

Le secrétaire général de l’Élysée a l’image d’un haut fonctionnaire irréprochable. Pourtant, il existe une ombre dans sa carrière : Alexis Kohler est un proche cousin des principaux actionnaires du groupe de transport maritime MSC. Cachant ses liens familiaux, il s’est trouvé à maintes reprises en position de mettre les moyens de l’État à disposition du croisiériste. Révélations sur un conflit d’intérêts majeur.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Alexis Kohler, le secrétaire général de l’Élysée, est le parfait modèle de la macronie, l’illustration de la symbiose totale entre la haute administration, le privé et le pouvoir. Pour beaucoup, il est l’exemple à suivre. Austère, taiseux, travaillant dans l’ombre sans relâche, connaissant parfaitement les dossiers et les rouages administratifs, il est le plus proche collaborateur d’Emmanuel Macron, la personne indispensable au président de la République. Il est, depuis des années, son plus fidèle soutien, celui qui l’a aidé à se forger un destin politique, à faire sa campagne et maintenant, l’aide à diriger.

Il y a cependant une ombre dans ce portrait impeccable, une ombre forte où plane le soupçon de conflits d’intérêts, d’utilisation des moyens de l’État au profit d’intérêts très privés. Cette tache s’appelle Mediterranean Shipping Company (MSC), un armateur italo-suisse, un des plus grands clients, si ce n’est le plus grand, de STX France, les chantiers navals de Saint-Nazaire.

Pour Alexis Kohler, MSC est un groupe un peu particulier. Un groupe de famille. « Un lointain cousin est actionnaire de MSC », a-t-il concédé au détour d’une phrase à l’Express en juillet dernier. Alexis Kohler a une façon bien à lui de présenter les faits, de minorer la réalité : le cousin éloigné petit actionnaire de MSC est, selon nos informations, le cousin germain par alliance de sa mère, fondateur et principal actionnaire de MSC. La mère d’Alexis Kohler, Sola Hakim, est la cousine germaine de Rafaela Aponte, co-fondatrice avec son mari Gianluigi Aponte du deuxième groupe mondial de transport maritime. Le grand-père maternel d’Alexis Kohler, Victor Hakim, était le frère de Régine Hakim (épouse Diamant), mère de Rafaela. Les liens familiaux semblent si peu distendus entre les deux familles que lorsque Alexis Kohler est tenté par deux fois de partir vers le privé, il n’imagine aller qu’à une seule adresse : le siège de MSC à Genève. Le secrétaire général de l'Élysée, interrogé sur ses liens familiaux, ne nous a pas répondu sur ce point.

À la suite de la publication de notre article, le service de presse de l’Élysée nous a fait parvenir cette réaction en réponse à toutes nos questions : « Alexis Kohler a toujours respecté et respecte toujours l’ensemble des règles légales et réglementaires qui encadrent l’exercice des activités et des responsabilités qui s’appliquent aux fonctionnaires. Il a notamment toujours informé sa hiérarchie des situations dans lesquelles il aurait pu se trouver en conflit d’intérêts, s’est toujours déporté pour éviter lesdites situations et a toujours respecté les avis de la commission de déontologie » (voir Boîte noire).

Chez MSC, tout est affaire de famille. Bien que le groupe, non coté en Bourse, soit numéro deux mondial du transport maritime, avec 26 milliards d’euros de chiffre d’affaires, il est géré comme une PME familiale, comme le reconnaît lui-même Gianluigi Aponte dans un entretien au Monde : « Mon fils Diego s’occupe des porte-conteneurs et des terminaux portuaires ; mon gendre Pierfrancesco Vago, des croisières et des ferrys ; ma fille Alexa, des finances ; ma belle-fille Ela, de l’achat et de la vente des cargos, ainsi que des relations avec les banques. Quant à ma femme, Rafaela, elle se charge de la décoration des paquebots, tout en étant au courant de tout ce qui se passe… » À d’autres postes, le cousin Alexis Kohler semble bien avoir été inclus dans le cercle familial. En tout cas, il a été à maintes reprises en position de mettre les moyens de l’État à la disposition du groupe familial, au mépris des règles et des lois.

Alexis Kohler. © Reuters Alexis Kohler. © Reuters

C'est une des règles de base de la fonction publique. Un agent public ne peut passer des contrats avec une entreprise, la contrôler, traiter des dossiers qui la concernent alors qu’il a des liens familiaux ou des rapports de proximité avec elle. Enfreindre cette règle, c'est risquer d'être accusé de prise illégale d'intérêt, punie par une sanction pouvant aller jusqu'à cinq ans de prison, selon le code pénal. Pourtant Alexis Kohler paraît avoir décidé de passer outre. Dans la réponse qui nous a été adressée après parution, ce dernier assure avoir respecté toutes les règles.

Depuis près de dix ans, les chemins d’Alexis Kohler et ceux du deuxième groupe mondial de porte-conteneurs ne cessent de se croiser. À ses différents postes – à l’Agence des participations de l’État, au cabinet de Pierre Moscovici alors ministre des finances, au cabinet d’Emmanuel Macron –, le haut fonctionnaire a été amené à travailler sur ce dossier, à mobiliser des financements ou des crédits exports, à apporter des garanties de l’État pour aider MSC et quelques importants clients de STX à payer les bateaux passés en commande auprès des chantiers navals de Saint-Nazaire et leur permettre de travailler. Et dans ces dossiers, on parle en centaines de millions, voire en milliards. Les dernières garanties apportées aux deux principaux clients du chantier – MSC et Royal Caribbean – portent sur 2,5 milliards d’euros.

MSC est tellement proche pour Alexis Kohler qu’il se retourne vers le groupe dès qu’il rencontre quelques obstacles dans sa carrière de haut fonctionnaire. Par deux fois – la première après le départ de Pierre Moscovici en avril 2014, la seconde après la démission d’Emmanuel Macron fin août 2016 –, Alexis Kohler a demandé à rejoindre MSC.

La première fois, la commission de déontologie, selon nos informations, a émis un avis défavorable à ce pantouflage. La seconde fois, elle a été contrainte de se déjuger et a rendu un avis favorable : Emmanuel Macron s’était porté garant de son plus proche collaborateur, acceptant de couvrir les conflits d’intérêts de ce dernier.

À l’automne 2016, Alexis Kohler a donc rejoint Genève pour devenir directeur financier de MSC. Un poste purement fictif, un emploi de complaisance, disent à l’époque les opposants d’Emmanuel Macron, qui voient la main d’Alexis Kohler partout dans sa campagne. Peut-être pas seulement. Car de l’autre côté de la barrière, il continue à veiller sur les intérêts de MSC, à négocier avec l'État de nouveaux crédits exports pour le groupe familial.

Est-ce donc cela le monde nouveau d’Emmanuel Macron ? Un monde où la déontologie, la loi ne semblent pas exister pour certains, où une haute administration en parfaite symbiose avec le privé n’a de compte à rendre qu’à elle-même. Quelle que soit la façon de lire le dossier, le secrétaire général de l’Élysée s’est retrouvé en de multiples occasions en situation de conflit d’intérêts majeur, choisissant délibérément de passer outre les règles et les lois.

Retour sur une ténébreuse affaire où règne le mensonge d’État.

  • Quand le privé met les États en concurrence pour le financer

Pour comprendre ce dossier opaque et compliqué, le rôle qu’Alexis Kohler a pu y jouer, il faut s’attarder un peu sur les spécificités du transport maritime. Il y a bien longtemps que les armateurs n’achètent plus de bateaux en direct : tous les bateaux sont désormais financés à crédit. Eux se contentent d’exploiter les bateaux, d’encaisser les recettes et de rembourser les prêts consentis.

C’est en utilisant cet effet de levier gigantesque que la famille Aponte a fait fortune. Créant leur société de transport maritime en 1970, l’ancien capitaine de navire napolitain et sa femme, Rafaela, ont d’abord armé des bateaux de deuxième, voire de troisième main, pour assurer la liaison de transport de marchandises entre l’Italie et l’Afrique. Puis, Gianluigi Aponte a trouvé des financiers acceptant de participer aux premiers tours de table, et s’est lancé dans le transport de conteneurs, avant de se développer dans les croisières. Aujourd’hui, le groupe exploite plus de 500 porte-conteneurs dans le monde. La famille est à la tête d’une fortune estimée par le magazine Forbes à 8,8 milliards de dollars.

Mais la crise financière de 2008 a tout bousculé. D’un seul coup, les circuits traditionnels de financement se sont retrouvés asséchés : les banques classiques ne veulent alors plus prêter. Au plus fort de la crise, les États ont dû prendre le relais des banques, trouver des moyens pour permettre aux grands équipementiers de continuer à travailler. Cette question des financements est désormais une composante essentielle des grands contrats d’équipements (transport, barrage, route, centrale). Autant que la technologie, les éventuels transferts, les savoir-faire et les prix, le financement est devenu une clé du succès pour l’emporter.

La Chine l’a bien compris : elle remporte partout dans le monde de grands contrats en s’appuyant aussi sur des financements clés en main à des conditions imbattables. Mais les clients aussi ont vite assimilé la nouvelle règle du jeu face à des États inquiets de préserver leur base industrielle et leur emploi. Ils mettent les États en concurrence afin d’obtenir les crédits les plus intéressants. Même dans un univers où les taux sont proches de zéro, avoir la garantie d’un État, c’est avoir l’assurance de bénéficier de prêts à des taux ultra-bonifiés, jusqu'à aller parfois à transformer l'État en créancier du privé.

Chantiers de Saint-Nazaire. © Reuters Chantiers de Saint-Nazaire. © Reuters

Le fondateur de MSC, Gianluigi Aponte, semble en tout cas avoir parfaitement compris l'intérêt de ces nouvelles règles du jeu. « L’aspect financier est très important. Les responsables politiques devraient se concentrer sur la création d’une structure de crédit, à laquelle les banques intéressées pourraient participer. (…) Ce que nous avons créé ces dernières années, c’est grâce aux banques. Mais si les banques ne sont plus là… En Allemagne et en France, il y a un système d’assurance crédit. En Italie, il y a la SACE, mais je ne sais même pas si elle a la capacité de garantir des volumes de crédits de l’ordre de 650 millions d’euros », expliquait l’armateur et fondateur de la MSC à la presse italienne en 2013, en pressant le gouvernement italien d’agir. La recommandation sera suivie par le gouvernement de Matteo Renzi, dès son arrivée au pouvoir en 2014.

  • Au chevet de STX

C’est dans ce contexte très particulier de crise financière, de disparition des circuits financiers traditionnels qu’Alexis Kohler prend le dossier de STX. Membre de l’agence des participations de l’État (APE), il s’est pendant longtemps occupé des secteurs de l’aéronautique et de la défense avant de se tourner vers le secteur des transports à partir de 2010. À ce titre, il siège comme représentant de l’État aux conseils de Renault, de la RATP, d’Aéroports de Paris, du port du Havre. Mais il est aussi nommé au conseil de STX France, dans lequel l’État est actionnaire à hauteur de 33,4 %.

Alexis Kohler avait-il informé régulièrement sa hiérarchie de ses liens familiaux avec MSC ? Poser la question, c’est déjà y répondre : il n’aurait pas été autorisé à le faire. Celui-ci assure dans sa réponse après parution, qu’il avait informé sa hiérarchie. Si tel est le cas, les règles de la haute administration sont bien élastiques.

Passant outre les règles de déontologie, il juge alors inutile de renoncer au poste d’administrateur au conseil d’administration de STX. Pourtant, le dossier MSC est sur la table de STX. Il occupe même toutes les journées des responsables du chantier naval de Saint-Nazaire, qui n’a pratiquement alors que la commande de l’armateur italo-suisse pour se maintenir en activité.

Début 2009, MSC a négocié avec STX France la commande d’un nouveau bateau de croisière : le Fantastica. Un paquebot de 330 mètres de long, devant compter 1 751 cabines, et devant être livré en mai 2012 pour un coût de 565 millions d’euros. Mais neuf mois plus tard, tout s’écroule : les banques refusent de prêter et le projet semble mort. Les chantiers de Saint-Nazaire sont à nouveau menacés. Comme à chaque fois, l’État se mobilise pour trouver des solutions, d’autant que Nicolas Sarkozy, toujours vigilant sur tout ce qui touche à Alstom ou à ses anciennes filiales, comme les chantiers de Saint-Nazaire, se montre très pressant.

Tous les services de l’État se mobilisent. Bercy intervient et négocie les conditions de garantie avec la Coface au titre de crédit export. Le Crédit agricole accepte de son côté de prêter plus de 400 millions d’euros au projet. Dès avril 2010, anticipant la réussite du montage financier, les chantiers de Saint-Nazaire commencent à construire la coque du bateau. MSC valide définitivement sa commande en juillet 2010. Le chantier de Saint-Nazaire est de nouveau en activité.

L’intervention de l’État pour assurer la survie des chantiers de Saint-Nazaire était plus que justifiée. Le recours aux garanties de l’État aussi. Mais pas la présence d’Alexis Kohler, même s’il n’a joué qu’un rôle mineur dans ce dossier. Interrogé sur les raisons qui l’ont amené à ne pas renoncer à ce poste d’administrateur chez STX, ou s’il avait choisi de se déporter dans les négociations avec MSC, Alexis Kohler ne nous a pas répondu.

À peine nommé directeur adjoint du cabinet de Pierre Moscovici au ministère des finances en 2012, Alexis Kohler, qui s’occupe notamment de tous les financements publics, retrouve le dossier STX et le problème du financement des bateaux de croisière construits pour MSC. « Il est vrai que ce dossier a mobilisé de l’énergie, à commencer par la mienne, puisqu’il s’agissait de sauvegarder l’avenir des chantiers de Saint-Nazaire », reconnaît aujourd’hui son ancien ministre, Pierre Moscovici. « C’est un dossier sur lequel nous avons beaucoup travaillé avec le ministre des finances. Nos cabinets n’arrêtaient pas d’échanger dessus », renchérit Arnaud Montebourg, alors ministre du redressement productif.

À l’époque, la crise de l’euro sévit dans toute l’Europe, les banques ont des difficultés de crédit et particulièrement pour leurs financements en dollars. Le Crédit agricole se trouve pris dans la tourmente comme les autres. Il ne manque pas de rappeler le service rendu à l’État en 2010 pour sauver STX et demande en retour de l’aide. La suite, c’est la Cour des comptes qui le raconte dans un rapport publié en mars 2017 : pour aider la banque, « l’État a demandé exceptionnellement à la Caisse des dépôts de refinancer une opération de construction d’un navire de croisière sous la forme du refinancement du crédit construction à hauteur de 80 % pour 588 millions d’euros et d’un refinancement du crédit export pour 892 millions d’euros ».

Qui peut demander, voire imposer un tel engagement financier à la Caisse des dépôts, si ce n’est le ministère des finances ? Selon nos informations, Alexis Kohler est naturellement associé aux discussions : personne au cabinet de Pierre Moscovici ne semble connaître ses liens avec MSC. À notre question de savoir si le ministre était informé de sa situation, s'il avait songé à se déporter de ce dossier pour éviter tout soupçon de conflit d'intérêts, nous n'avons obtenu aucune réponse du secrétaire général de l'Élysée.

D'autant que les enchères montent. En 2014, MSC Croisières, la filiale croisière du groupe de transport maritime, fait miroiter la commande de dix paquebots dans les années à venir aux chantiers de Saint-Nazaire, selon nos informations. Dix paquebots, c’est l’assurance de pouvoir maintenir les chantiers en activité sur le très long terme. Et cela vaut quelques aménagements.

Des négociations sont engagées auprès de STX France. Dans un premier temps, il n’est question que d’une commande de deux paquebots pour 1,5 milliard d’euros. L’armateur demande naturellement de baisser les prix et les coûts de production. Un accord de compétitivité reposant sur un allongement du temps de travail pour un salaire égal est signé entre la direction des chantiers et les syndicats. Cet accord sera cité de nombreuses fois en exemple par Emmanuel Macron.

  • Un « sur mesure » financier pour MSC

Mais des négociations sont aussi engagées avec le ministère des finances. Pour sauver les emplois, pour assurer le maintien de STX, l'État est prêt à accorder à MSC des conditions de financement « sur mesure ». Et qui participe à ce moment-là au montage du dossier au cabinet de Pierre Moscovici ? Alexis Kohler à nouveau, selon nos informations. Il connaît tellement bien le transport maritime. Celui-ci n’a pas répondu à notre demande de confirmation de ces informations.

Lancement du «MSC Meraviglia» à Saint-Nazaire en 2013. © Reuters Lancement du «MSC Meraviglia» à Saint-Nazaire en 2013. © Reuters
Si l’État est d’accord pour consentir du « sur mesure » pour aider au financement des bateaux de croisière de MSC, encore faut-il trouver les moyens pour le faire. Toutes les structures de financement étatique ont été démantelées avec acharnement par Bercy. Quant à la Coface, dont la mission première est normalement de faire de l’assurance crédit, elle a été privatisée. En 2013-2014, elle ne veut surtout pas s’engager dans de nouveaux crédits exports pour le transport maritime : la crise financière lui coûte déjà assez cher, explique-t-elle. Et puis elle prépare sa cotation en Bourse.

Mais Bercy n’est jamais à court d’idées. Il y a bien une structure à la disposition de l’État qui pourrait servir, une structure si discrète que tout le monde a oublié son existence : la société de financement local (SFIL). À l’origine, cette structure de défaisance a été créée pour gérer la suite de la faillite de Dexia, notamment les encours des prêts toxiques consentis aux collectivités locales.

Cette entité présente d’autres avantages : elle est hors bilan, donc ses engagements n’entrent pas dans les calculs de Maastricht ; surtout, comme elle bénéficie des garanties de l’État, elle se refinance aux conditions de l’État et est éligible auprès de la Banque centrale européenne. Autant dire que ses conditions de financement sont imbattables.

Là encore, le cabinet du ministre des finances a été extrêmement sollicité dans la recherche de ce sur mesure, Alexis Kohler en tête, selon nos informations. Pierre Moscovici décide d’une nouvelle mission pour la SFIL : celle de faire du crédit export et de l’assurance export pour les très grands contrats.

Malgré les protestations de la Caisse des dépôts (CDC) et de la Banque postale, qui sont actionnaires minoritaires de la SFIL aux côtés de l’État, la transformation est imposée. Pour renforcer les fonds propres de la SFIL afin de financer ce nouveau métier, la CDC et la Banque postale sont priées d’apporter 12,5 milliards d’euros, dont plus de 11 milliards pour la seule CDC. Mais l’État a désormais l’outil qui lui permet d’offrir un financement imbattable aux paquebots de MSC.

En mars 2014, quelques jours seulement avant son départ, Pierre Moscovici signe en grande pompe à l’Hôtel de l’Industrie, aux côtés de Gianluigi Aponte, un accord pour la commande des deux nouveaux paquebots auprès des chantiers de Saint-Nazaire. Dans quelles conditions financières ? Mystère. Si ce n’est que l’État porte tous les risques, semble-t-il. Avec quelles contreparties ? Aucune. En mai, MSC annonce un contrat exclusif avec Fincantieri, le concurrent de STX, assurant à ce dernier que toute la manutention et la réparation de tous ses bateaux seront faites dans les chantiers navals du groupe italien.

Une fois de plus, l’intervention de l’État pour aider le chantier naval de STX, son soutien financier dans la concurrence que se livrent les États pour emporter de grands contrats à l’export se relèvent décisifs. Ces aides sont plus que justifiées, même si un peu de clarté dans tout ce processus n’aurait pas nui. Mais que dire de l’attitude d’Alexis Kohler, toujours aussi présent sur le dossier ? A-t-il seulement œuvré pour aider STX ou a-t-il veillé aussi aux intérêts de MSC ? Car dans l’affaire, toutes ces aides pour soutenir Saint-Nazaire reviennent dans les faits à faire payer par l’État les bateaux exploités par l’armateur.

  • Avis défavorable

Dès que Pierre Moscovici abandonne le ministère des finances en avril 2014, Alexis Kohler demande à quitter temporairement l’administration pour rejoindre l’armateur italo-suisse. Même la commission de déontologie, qui ignore tout de ses relations familiales avec le groupe MSC, considère qu’il y a un problème… Et encore, celle-ci ne semble avoir été saisie que sur le rôle qu’Alexis Kohler a joué comme représentant de l’État chez STX, pas sur son rôle au cabinet du ministre. Sa position, rendue le 10 juillet 2014, est malgré tout sans appel : avis défavorable.

Bien que les avis soient publics, la commission de déontologie n’a pas répondu à notre demande de transmission des avis concernant Alexis Kohler. Mais on en retrouve quelque écho sous forme anonyme dans son rapport annuel de 2014 : « La commission a été saisie de la demande d’un administrateur civil qui avait été en poste à l’Agence des participations de l’État et qui était, à raison de ses fonctions, membre du conseil d’administration en qualité de représentant de l’État d’une société dont l’État détient un tiers du capital. À l’occasion de l’un de ces conseils, cet agent avait pris part à un vote autorisant cette société à conclure une vente avec une tierce société. La circonstance, d’une part, que cet agent ait reçu une instruction écrite du ministre de l’économie sur le sens du vote à émettre lors du conseil d’administration et, d’autre part, que les conditions financières de cette vente n’aient été en aucune façon définies par le service auquel l’agent appartenait sont sans incidence sur le fait que l’agent a, au sens des dispositions du A du I de l’article 1er du décret du 26 avril 2007, formulé un avis sur un contrat conclu avec la société qu’il souhaitait rejoindre. La commission a émis un avis défavorable à la demande de l’agent pour la période suivant les trois années après l’événement à l’origine de cette incompatibilité, sans préjudice de nouvelles causes d’incompatibilité susceptibles d’intervenir ultérieurement à l’avis. » Alexis Kohler a refusé de nous confirmer si cet avis le concernait. 

La mise à l’écart ne dure pas. Fin août, Emmanuel Macron est nommé ministre de l’économie. Il appelle aussitôt Alexis Kohler comme directeur de cabinet. Et une fois de plus, il retrouve le dossier STX et donc de son principal client, MSC. « STX, c’était Macron et Sapin. Je n’ai jamais été sollicité sur ce dossier. Ce que je regrette d’ailleurs », dit aujourd’hui l’ancien ministre du budget, Christian Eckert.

De fait, les finances publiques sont bien mises à contribution dans ce dossier. Durant cette période, l’État négocie avec la Commission européenne l’élargissement des missions de la SFIL aux crédits exports. En mai 2015, celle-ci donne son feu vert au projet, en posant cependant quelques conditions : la SFIL ne peut financer que de nouveaux crédits exports et à la condition que le système bancaire ne puisse pas y pourvoir directement. L’expérience est autorisée pour cinq ans.

En février 2016, Emmanuel Macron se rend à Saint-Nazaire pour le lancement du MSC Meraviglia, le nouveau paquebot du groupe italo-suisse. Et chance : MSC annonce à cette occasion la levée d’option sur la construction de deux nouveaux paquebots géants. Il s’agit en fait de la même commande que celle annoncée par Pierre Moscovici deux ans auparavant.

  • La commission de déontologie se déjuge

Lorsque Emmanuel Macron démissionne de son poste de ministre de l’économie pour se lancer dans la campagne présidentielle le 30 août 2016, Alexis Kohler veut à nouveau rejoindre MSC, où le groupe familial lui offre le poste de directeur financier. La période de trois ans après le premier avis défavorable n'est pas écoulée. Mais qu'importe.

Emmanuel Macron et Alexis Kohler à Bercy en 2016. © DR Emmanuel Macron et Alexis Kohler à Bercy en 2016. © DR

D'autant que cette fois, la commission de déontologie se déjuge et rend un avis favorable. Elle s’en explique dans son rapport annuel de 2016, toujours de façon anonyme : « Lorsqu’un fonctionnaire qui exerce des fonctions de directeur de cabinet a pris le soin de ne jamais connaître de sujets se rapportant à une entreprise qu’il envisage de rejoindre et qu’à la date de cessation de ses fonctions administratives le ministre atteste que cette règle a été respectée durant les trois années précédant son départ, alors la commission estime que l’interdiction prévue à l’article 1er du décret du 26 avril 2007 ne trouve pas à s’appliquer. » La commission de déontologie ne peut que s’incliner, quoi qu’elle en pense, devant la caution apportée par un ministre.

En d’autres termes, Emmanuel Macron s’est porté garant qu’Alexis Kohler n’avait jamais traité du dossier lorsqu’il était son directeur de cabinet et même avant comme directeur de cabinet adjoint de Pierre Moscovici. Qui peut le croire ? Dans les faits, Emmanuel Macron a accepté de couvrir les conflits d’intérêts de son plus proche collaborateur. Et pour quelles contreparties ? Juste pour lui assurer un salaire décent au moment où ce dernier se met à sa disposition pour sa campagne présidentielle ?

Tout cela illustre parfaitement l’état d’esprit qui règne dans la haute administration, ce qu’elle pense des règles de déontologie. Elles ne valent que pour les autres. Dans la nouvelle loi sur la moralisation de la vie publique, censée incarner l’esprit nouveau de la présidence d’Emmanuel Macron, le gouvernement et l’Assemblée ont refusé des dispositions visant à encadrer le « pantouflage » des très hauts fonctionnaires. De toute façon, ils sont par nature irréprochables : en un siècle, il n’y a eu que six condamnations de hauts fonctionnaires pour prise illégale d’intérêts.

  • Au service de MSC

Alexis Kohler rejoint donc le groupe MSC en tant que directeur financier. L’emploi paraît purement fictif, à de nombreux observateurs. Alexis Kohler est installé à Grenoble au lieu d’être au siège du groupe à Genève. Surtout, il passe son temps à abreuver de notes Emmanuel Macron et ses conseillers de campagne. Pour tous, il est le numéro deux de la campagne présidentielle, à distance.

Mais il veille aussi sur les intérêts de MSC. En janvier, rapporte un article de Libération, il est rappelé en urgence à Genève. En ce début d’année 2017, l’armateur est à nouveau en train de négocier avec les banques, l’État français et la SFIL pour obtenir de nouveaux crédits exports afin de permettre la construction de ces deux nouveaux bateaux. Chance, l’armateur obtiendra un accord pour de nouveaux financements garantis par l’État, juste avant le premier tour de l’élection présidentielle. Les négocier après aurait peut-être été plus compliqué.

Est-il possible qu’Alexis Kohler, directeur financier de MSC, se soit tenu à l’écart de ces négociations ? Connaissant parfaitement tous les interlocuteurs de l’administration dans ce dossier, a-t-il choisi de se mettre à distance, afin d’éviter de négocier d’un côté après avoir été de l’autre ? À ces questions non plus, le secrétaire général de l’Élysée n’a pas daigné répondre.

Le 31 juillet, alors que la gesticulation gouvernementale autour de STX est à son comble, la SFIL publie un communiqué annonçant qu’elle a pris 2,4 milliards d’euros d’engagements pour participer au financement de cinq navires de croisière, deux pour MSC, trois pour Royal Caribbean. « L’engagement de la SFIL d’assurer une part significative des crédits (aux environs des deux tiers) était nécessaire pour le bouclage du financement. Au final, comme l’a constaté le Directeur des financements de STX, sans un dispositif public, il n’aurait pas été possible de faire entrer en vigueur ces contrats si importants », explique Philippe Mills, PDG de la SFIL en réponse à un rapport de la Cour des comptes.

Car ce sont eux les principaux bénéficiaires des risques crédits financés avec la protection de l’État pour l’instant. Les deux croisiéristes clients de STX ont bénéficié au total de 3 milliards d’euros de garanties de l’État. MSC en est le premier bénéficiaire avec plus de 1,5 milliard d’euros de garanties.

Un hasard dû aux circonstances, selon la SFIL : « Nous avons recensé 32 entreprises dont la taille des affaires à l’export peuvent justifier une intervention de SFIL car le montant du crédit export dépasserait 70 millions d’euros. Les secteurs concernés par ce dispositif sont très diversifiés, en miroir des points forts de l’économie française : énergie, spatial, défense, télécom, transport, croisière, BTP. » Le ministère des finances assure de son côté que les financements sont ouverts à tous les grands contrats d’exportation. « À ce stade, sept opérations ont été refinancées depuis 2016 pour environ 5 milliards d’euros, concernant la croisière, l’énergie ou la défense. »

Gianluigi Aponte, PDG de MSC et Emmanuel Macron en mai 2017 à Saint-Nazaire. © Reuters Gianluigi Aponte, PDG de MSC et Emmanuel Macron en mai 2017 à Saint-Nazaire. © Reuters

  • Gesticulation autour de STX

Qui est le plus opposé à l’accord de reprise de Saint-Nazaire signé par le gouvernement précédent avec Fincantieri ? L’État ou les deux principaux clients des chantiers ? Car depuis l’annonce du rachat de STX par le groupe italien, MSC et Royal Caribbean tonnent. Pour eux, c’est le scénario noir. Car la prise de contrôle des chantiers de Saint-Nazaire par l’italien Fincantieri risque de mettre un terme au jeu de la concurrence entre les deux chantiers navals, si profitable pour obtenir les meilleurs prix. Et puis, si les chantiers navals de Saint- Nazaire passent sous contrôle italien, qu’adviendra-t-il des crédits exports accordés par l’État français ?

« Si les chantiers devaient tomber entre les seules mains de leur concurrent Fincantieri, cela créerait sinon un monopole, du moins une position dominante problématique », avertit Gianluigi Aponte dans le Monde, feignant d’être au plus mal avec le groupe public naval italien, alors qu’il ne cesse de passer des accords et des commandes avec lui en Italie. Avec son concurrent Royal Caribbean, autre grand client de STX, le président de MSC propose même de devenir actionnaire des chantiers de Saint-Nazaire, « afin d’éviter le pillage » de Saint-Nazaire naturellement. 

Gianluigi Aponte sait se faire entendre jusqu’au sommet de l’État. Le 14 mai 2017, pour son premier déplacement présidentiel, Emmanuel Macron choisit de se rendre aux chantiers de Saint-Nazaire. Après avoir salué le redressement des chantiers, ses accords sociaux, ses savoir-faire, il annonce que l’accord de cession avec STX doit être revu. Les termes n’y sont pas, selon lui. La garantie du maintien de l’activité des chantiers n’est pas assurée, celle de l’emploi non plus.

Le 27 juillet 2017, à la surprise générale, tant la décision semble aller à rebours de toutes ses croyances économiques, le gouvernement annonce son intention de nationaliser les chantiers de Saint-Nazaire, afin de se donner du temps pour trouver de meilleures solutions. Pour Saint-Nazaire, le gouvernement est même prêt à assumer le risque d’une crise diplomatique majeure avec l’Italie.

La nationalisation de Saint-Nazaire était un fake news. L’État français ne prendra jamais le contrôle du chantier de Saint-Nazaire. Le 1er février 2018, le gouvernement annonce un accord définitif entre STX et Fincantieri. Les chantiers publics italiens obtiennent de prendre 50 % de STX France face à un tour de table 50 % français composé pour 33% par l’État français, 20 % par Naval Group (ex-DNCS) et 2 % par les salariés. Fincantieri, comme il l’exigeait, aura bien la majorité du contrôle des chantiers navals de Saint-Nazaire. L’État vient lui prêter main-forte dans cette opération : il accepte de lui prêter 1 % de ses actions, afin de lui garantir 51 % du capital et tous les pouvoirs opérationnels qui vont avec.

En apparence, très peu de choses ont été modifiées par rapport à l’accord précédent jugé « inacceptable ». Le ministère des finances souligne que la partie française aura 51 % du capital au lieu de 45 % prévu précédemment. Surtout, insiste-t-il, l’accord permet de clarifier « le respect des règles de gouvernance, la préservation du savoir-faire et de la propriété intellectuelle des chantiers, la préservation de l’emploi et du tissu de sous-traitance locale et les investissements, le traitement équitable des Chantiers au sein du groupe Fincantieri ».

 

« Franchement, je n’y comprends rien. Nous avions obtenu un droit de veto sur les transferts de technologies, sur les transferts d’activité, sur l’emploi, sur les principales commandes. Qu’a obtenu de plus le gouvernement avec ce nouvel accord avec Fincantieri ? Comme il n’a rien dit, comme le pacte d’actionnaires avec le groupe italien n’a pas été publié, il est impossible de savoir et de faire la comparaison », explique aujourd’hui l’ancien ministre des finances Michel Sapin. Que cache cette gesticulation ? Y a-t-il quelque faveur de plus pour les groupes de croisière, clients de Saint-Nazaire ?

Officiellement, Alexis Kohler n’est en rien mêlé à cette histoire. Pour une fois préoccupé par la question de conflit d’intérêts, il a annoncé, dès son arrivée à l’Élysée, qu’il se déporterait pour toutes les questions qui pourraient concerner MSC. Pourtant, selon nos informations, il semble que le secrétaire général de l’Élysée, même s’il est resté en coulisses, ait gardé un œil très vigilant sur le dossier. Difficile d’abandonner un secteur pour lequel on porte tant d’intérêts privés.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

J’ai adressé par mail, le 2 mai, une série de questions à Alexis Kohler par l’entremise du service de presse de l’Élysée. Les questions adressées à l’Élysée figurent dans l’onglet Prolonger. Je n’ai reçu de réponse qu’à la suite de la parution de l’article.

La voici : « Alexis Kohler a toujours respecté et respecte toujours l’ensemble des règles légales et réglementaires qui encadrent l’exercice des activités et des responsabilités qui s’appliquent aux fonctionnaires. Il a notamment toujours informé sa hiérarchie des situations dans lesquelles il aurait pu se trouver en conflit d’intérêts, s’est toujours déporté pour éviter lesdites situations et a toujours respecté les avis de la commission de déontologie. » Elle est censée répondre à tout.

La Commission de déontologie, auprès de laquelle j’ai déposé une demande pour consulter ses avis relatifs à M. Alexis Kohler, n’a pas répondu.

Contactés eux aussi, le ministère des finances et la SFIL nous ont répondu. Il est fait état de leurs réponses dans l’article.