Pesticides: les agriculteurs bretons sous le joug du modèle coopératif

Par Aurélien Defer, Maud Gautier, Annabelle Georges, Dorian Girard, Sarah Hadrane, Antoine Irrien, Briac Julliand, Hugo Pigeon et Nicolas Pineau (IUT de Lannion)

Les données inédites de l’Agence française pour la biodiversité révèlent que les principaux acheteurs bretons de produits phytosanitaires se trouvent en centre-Morbihan, terre des géants D’aucy et Triskalia. En cause : un modèle coopératif peu enclin à réduire sa consommation de pesticides.

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Selon des données de l’Agence française pour la biodiversité, que Mediapart révèle en exclusivité, les quelque 1 500 agriculteurs du centre-Morbihan sont particulièrement gourmands en pesticides. Ils achètent 1,6 fois plus de produits phytosanitaires (2,32 kg par hectare de surface agricole utilisée en 2017) que la moyenne bretonne (1,45 kg/ha).

© Source : Agence française pour la biodiversité.

Cette zone est le siège de grands noms de l’industrie agroalimentaire comme la coopérative de nutrition animale Aliouest, les usines d’abattage Prestor et Jean Floc’h, ainsi qu’une antenne de l’entreprise Greenyard Foods. Autant d’acteurs qui gravitent autour d’un géant, ancré historiquement en Bretagne : le groupe D’aucy, connu du grand public pour ses petits pois, ses haricots ou ses lentilles en conserve.

Créée en 1965, l’entreprise vend à travers le monde plus de 65 millions de produits en boîte chaque année. Sa mainmise sur la production en fait un protagoniste incontournable du monde agricole breton : plus de la moitié des producteurs légumiers de la région travaillent pour D’aucy.

Le siège du groupe D'aucy, à Theix-Noyalo (Morbihan). © Sarah Hadrane Le siège du groupe D'aucy, à Theix-Noyalo (Morbihan). © Sarah Hadrane

Ce géant de l’agroalimentaire mise aussi sur la vente de pesticides, qui seraient indispensables pour assurer une forte production. Leur rôle est de lutter contre les parasites comme les insectes ravageurs (insecticides), les champignons (fongicides) et les mauvaises herbes (herbicides).

En 2014, selon le rapport d’activités de D’aucy, leur vente a généré 95 millions d’euros, soit presque 8 % de son chiffre d’affaires. Le groupe était, en 2017, le deuxième plus gros distributeur régional de pesticides, avec environ 323 tonnes vendues, derrière Triskalia (573 tonnes), l’autre géant de l’agroalimentaire breton.

Un marché fructueux, commente Xavier Cassedanne, investisseur du Crédit agricole auprès de coopératives : « La seule marge réalisée sur la vente des produits phytosanitaires génère 50 voire 80 % de l’excédent brut d’exploitation [les bénéfices – ndlr] de l’ensemble des distributeurs que sont les coopératives et les négoces [entreprises privées sans statut coopératif – ndlr]. »

Avant de vendre ces produits, la coopérative conseille les agriculteurs sur les doses à utiliser. Ce sont les techniciens agricoles, maillons incontournables mais invisibles de cette distribution, qui s’en chargent. Chez D’aucy, aucun moyen de les approcher sans l’aval du service communication. Pour de simples renseignements sur leur profession, la coopérative demande de ne pas citer la marque et d’anonymiser le salarié.

Du côté de Triskalia, avant une réunion entre techniciens agricoles, Hugues* accepte brièvement de parler de son métier. Employé depuis six ans, il suit au quotidien une soixantaine d’exploitants morbihannais installés autour de la commune de Ploërmel. « Selon les cultures, je rencontre les agriculteurs une fois tous les dix jours ou toutes les trois semaines. Je regarde leurs parcelles, pour vérifier qu’il n’y a pas de mauvaises herbes ou de maladies. Après l’observation, je leur conseille et leur vends des produits phytosanitaires. »

Sur une trentaine d’exploitants contactés, Benoit Tréhin, affilié à D’aucy à Languidic, a été l’un des seuls à accepter de témoigner. « L’hiver, nous réalisons les prévisions de ce qu'il faut pour l’année, raconte-t-il. Le reste du temps, il [le technicien agricole – ndlr] passe afin de contrôler les cultures, d’indiquer quand le produit doit être appliqué, quelle dose utiliser selon les maladies… Il me conseille aussi régulièrement au téléphone. »

Benoît Tréhin est installé à Languidic (Morbihan) et fournit D’aucy en pois, flageolets et céréales depuis huit ans. © Sarah Hadrane Benoît Tréhin est installé à Languidic (Morbihan) et fournit D’aucy en pois, flageolets et céréales depuis huit ans. © Sarah Hadrane

Le technicien agricole suit les directives données par une fiche technique stricte, appelée cahier des charges. Ce document, transmis aux agriculteurs adhérents par la coopérative, préconise les traitements à effectuer pour chaque culture, comme pour le haricot ou le petit pois, produits phares de la marque.

Afin de lutter contre l’apparition de champignons dans les cultures, les agriculteurs ont le choix. Chez D’aucy, on leur propose par exemple d’utiliser de l’Azoxystar, un fongicide qui sert à traiter plus d’une vingtaine de cultures comme le pois, le blé ou le maïs. Entre la levée de la plante et sa récolte, une quinzaine de fongicides sont censés être pulvérisés.

« Les légumes sont les plus sujets aux maladies, donc on n’a pas le choix, assure Erwan*, agriculteur retraité, affilié à D’aucy pendant 38 ans. Cependant, on n’est pas obligé d’utiliser tous les produits qu’ils demandent. Mais si on ne met rien, ça se verra dans le cahier des traitements qu’il faut remplir après chaque épandage. »

Si l’agriculteur veut voir sa récolte acceptée, il n’a d’autre choix que de suivre ce cahier des charges. Il y est d’ailleurs précisé que les agriculteurs sont seuls responsables des résultats de l’application des pesticides sur leurs récoltes. Afin de minimiser les risques de résidus, le technicien indique aussi à l’agriculteur de respecter un délai entre l’application du produit et la récolte. Tous ces éléments préconisés par D’aucy conditionnent la production.

« Pour le moindre petit pois raté dans une boîte de conserve ou la présence de vers parasites, le consommateur porterait plainte », ajoute Erwan. Au point qu’au sein de la coopérative, un technicien spécialisé mesure au millimètre près la taille du petit pois.

La coopérative contrôle même le choix des cultures. Plusieurs mois avant la période des semis, la grande distribution fait un bilan sur les conserves vendues l’année précédente. En fonction des tendances observées, les supermarchés vont ordonner à D’aucy de se concentrer en priorité sur telle ou telle culture. La coopérative envoie alors une commande à ses agriculteurs, que ces derniers doivent suivre au pied de la lettre.

« Par exemple, si D’aucy demande 6 000 tonnes de petits pois, elle en prendra 6 000, pas moins, confirme Christophe Tachez, de la chambre d’agriculture du Morbihan. Souvent, la coopérative sollicite uniquement les agriculteurs les plus productifs dans la culture demandée. »

  • « Soit tu fermes ta gueule, soit tu t’en vas »

Certains agriculteurs dénoncent depuis des décennies la toute-puissance du groupe agroalimentaire. Jean-Yves Guillaume, ancien élu à la chambre d’agriculture du Morbihan, s’est installé sur son exploitation à Moréac en 1976 puis est devenu adhérent de D’aucy (à l’époque Cecab). Mais il n’a pas supporté de subir les directives de la coopérative.

« J’ai rapidement constaté qu’elle commençait à remettre en cause le travail de ses adhérents, en mettant le nez dans leurs récoltes. C’est elle qui commande. Soit tu rentres dans le système et tu fermes ta gueule, soit tu t’en vas. C’est ce que j’ai fait en 1980. »

Dans Ils ont voulu rester libres, un livre publié en 2018 qu’il a écrit avec quatre autres producteurs du département, le Morbihannais dénonce ces pratiques.

« Face à cette concentration et à une pression de plus en plus présente pendant les récoltes, les agriculteurs n’arrivaient plus à se défendre et à jouir d’une certaine liberté, explique-t-il. Nous nous sommes sentis dépossédés de nos droits face à la politique de rendement et de productivité instaurée par la coopérative. Cette dernière était déjà, à l’époque, pilotée par une logique de marché. »

Un modèle à bout de souffle mais qui résiste

Depuis ses débuts, le modèle agricole breton a subi de nombreuses crises structurelles. À l’image des grandes difficultés financières rencontrées par les sociétés Doux, Tilly-Sabco ou Marine Harvest, D’aucy connaît une situation économique de plus en plus instable. Entre 2013 et 2018, le groupe a vu son chiffre d’affaires s’affaisser de 2 à 1,2 milliard d’euros.

En 2014, D’aucy initie un processus de fusion avec Triskalia, également touché par cette crise financière. Le groupe finistérien a accusé une chute de 18 % de son chiffre d’affaires entre 2014 et 2018, à la suite de la crise de la filière porcine dans la région en 2013 et de celle du lait, en 2016. Implanté sur tout le territoire breton, il était auparavant un concurrent direct de D’aucy dans le secteur des coopératives agricoles polyvalentes.

Baptisée « Eureden », la structure rassemblera à partir de décembre 2020 plus de 25 000 agriculteurs, soit un tiers des actifs agricoles bretons. Elle envisage de totaliser 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires d’ici à 2025.

Serge Le Bartz, président du groupe D’aucy, se satisfait de cette opération : « La fusion permettra d’être plus compétitif sur le marché et aux agriculteurs de dégager un revenu supérieur. » En réalité, la création d’Eureden est surtout un moyen d’assurer la survie des deux coopératives.

L'usine Triskalia de Plouagat. © Sarah Hadrane L'usine Triskalia de Plouagat. © Sarah Hadrane

  • La Région au secours de l’agroalimentaire

L’objectif est d’éviter à tout prix la faillite. La chute de ces deux géants de l’agroalimentaire pourrait ébranler une économie régionale qui emploie, selon l’Insee, plus de 55 000 personnes en Bretagne. Dans un secteur de plus en plus concurrentiel, l’intérêt de la Région est donc de soutenir un modèle déjà en place.

« Cette fusion entre D’aucy et Triskalia diminue les risques de voir ces entreprises phagocytées par les grands groupes nationaux que sont Agrial et Terrena », argue Olivier Allain, vice-président de la Région en charge de l’agriculture.

La Bretagne est entrée en janvier 2019 au capital de D’aucy à hauteur d’un investissement de cinq millions d’euros (2,72 % du capital total du groupe). « La Région n’a pas vocation à devenir actionnaire de toutes les entreprises de Bretagne, mais il fallait montrer que nous étions aux côtés de D’aucy et de ses agriculteurs », justifie Loïg Chesnais-Girard, président socialiste du conseil régional.

Les coopératives disposent de relations privilégiées avec les élus locaux et les membres du gouvernement. François Allard-Huver, maître de conférences en communication stratégique et digitale à l’université de Lorraine, les a observées lors de ses différentes recherches sur les acteurs de l’agroalimentaire. « Les coopératives ont une importance dans le fonctionnement de la vie économique. Vous ne pouvez pas vous débarrasser d’un acteur qui amène de l’emploi. »

  • Conseil et vente : un divorce enfin prononcé

Construit sur un équilibre entre coopératives, agriculteurs, techniciens agricoles et distribution, ce modèle agricole pourrait sérieusement se fissurer. Le 24 avril, après des mois de négociations, le Conseil des ministres a signé quatre ordonnances dans le cadre de la loi Agriculture et alimentation (Egalim).

L’un des objectifs est la réduction de la consommation des pesticides, qui n’a pas été effective malgré les différents plans Écophyto. Pire, selon un communiqué du ministère de l’agriculture daté de juillet 2018, « l'utilisation des produits phytopharmaceutiques a globalement augmenté depuis le lancement du plan Écophyto en 2009 [+ 22 % entre 2008 et 2015, selon le service régional du ministère de l’agriculture pour l’Île-de-France – ndlr] ».

Afin d’inverser cette tendance, les activités de vente et de conseil sur les produits phytosanitaires seront séparées à partir de 2021. En 2017, Emmanuel Macron justifiait cette promesse de campagne par la volonté de changer profondément de système. « Sur beaucoup de produits phytosanitaires, il y a encore une vente liée, ce qui fait que le conseil n’est pas indépendant. »

D'après le ministère de l'agriculture et de l'alimentation, cette loi éviterait les conflits d'intérêts en donnant aux agriculteurs accès à des conseils moins attachés à la vente de pesticides.

Avec l’entrée en vigueur de ce texte, les entreprises agricoles comme D’aucy et Triskalia ne pourront plus avoir la double casquette de vente et de conseil. Le capital d’une entreprise de conseil ne pourra pas être détenu à plus de 32 % par des personnes exerçant une activité de vente, et inversement. Un choix crucial s’imposera : soit les entreprises s’occuperont uniquement du conseil sur les produits phytosanitaires aux agriculteurs, soit elles ne se chargeront plus que de la vente.

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L’agriculteur risque désormais de devoir payer le conseil comme un service à part entière, alors qu’il était auparavant compris dans un « pack avec la vente », explique Hugues, le technicien agricole de Triskalia. Benoît Tréhin redoute quant à lui des prestations plus élevées. Une situation encore difficile à cerner pour les exploitants comme Bertrand Chevalier, affilié au groupe D’aucy à Noyal-Muzillac : « On ne sait pas du tout où on va, c’est le flou complet. »

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Les entreprises agricoles, qui ont moins de deux ans pour se préparer à cette nouvelle organisation, s’interrogent.

« La loi est la loi, on va s’aligner sur la réglementation, affirme Serge Le Bartz. Il faut simplement nous laisser le temps de la mettre en œuvre mais évidemment, ça va être compliqué. »

Vincent Magdelaine, directeur général de Coop de France, partage cette crainte. « Quand on fait disparaître une branche d'activité dans une entreprise, on est obligé de supprimer des emplois. »

Même son de cloche à Triskalia où Pierre Antonny, directeur de l’agrofourniture et du végétal, admet que « la moitié des effectifs parmi les 400 salariés et 150 techniciens pourraient être réorientés ».

Des négociations sous influence

Avant l’adoption de cette nouvelle réglementation qui met en cause leur modèle économique, les coopératives ont tout fait pour essayer d’en amoindrir les effets. Et notamment lors des réunions organisées avec les ministères de l’agriculture et de la transition écologique avec, autour de la table, près d’une quarantaine de représentants des syndicats agricoles, des chambres d’agriculture, de la coopération, du négoce, du conseil indépendant, des entrepreneurs de travaux agricoles ou encore des associations environnementales.

L’objectif initial du gouvernement était d’imposer une séparation capitalistique totale entre l’activité de vente et de conseil. Pour François Veillerette, directeur de l’ONG écologiste Générations futures, l’ordonnance publiée le 25 avril au Journal officiel représente une avancée sans pour autant satisfaire toutes ses exigences.

« Avec un certain nombre de personnes, on pensait pouvoir créer une profession de conseiller 100 % indépendante. Mais on avait anticipé la complexité des discussions. On savait bien qu’il y aurait un compromis, car on ne sentait pas une volonté politique de vouloir couper les ponts avec les coopératives. C’est ce qu’il s’est passé. »

Certains acteurs ont pesé sur le texte final, à tel point que la version adoptée est qualifiée de « dégradée » par un représentant du Pôle du conseil indépendant en agriculture (PCIA), présent tout au long des réunions. Lors de la seconde session de travail, en septembre 2018, plusieurs parties prenantes opposées à la séparation capitalistique totale ont entamé un boycott des négociations.

« La FNSEA, Coop de France, l’Union des industries de la protection des plantes ou encore l’Assemblée permanente des chambres d'agriculture ont quitté la salle au bout d’une heure et demie », se souvient Claudine Joly, représentante de France Nature Environnement à ces réunions. Pour le PCIA, « c’était du chantage digne des écoles maternelles. Une véritable catastrophe ».

Sous la pression des frondeurs, le gouvernement a reculé et donc opté pour une séparation partielle – un véritable tour de force réalisé par les représentants des coopératives, en pleine période de contestation des « gilets jaunes ». « Comme les membres du gouvernement ne voulaient pas d’autres problèmes, les portes arrière des différents ministères se sont probablement ouvertes avec du chantage à l’appui. Et pour ne pas faire de remue-ménage, ils ont fini par céder », pense l’un des membres du PCIA.

Une affirmation corroborée par le document ci-dessous. Il s’agit du support de présentation élaboré par les représentants des ministères de la transition écologique et de l’agriculture, lors de la fameuse réunion du 28 septembre 2018. Dans cet extrait, il est mentionné le contenu de la première version du projet d’ordonnance, où il est question d’imposer une séparation capitalistique des structures exerçant des activités de conseil et de vente.

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Cette séparation se devait d’être totale, puisqu’il est écrit que « le capital de la personne agréée pour le conseil ne peut être détenu directement ou indirectement par celles agréées pour la vente et l’application ou exerçant l’activité de mise sur le marché de produits phytopharmaceutiques »Un point d’ailleurs inscrit dans le premier projet d’ordonnance, ci-dessous.

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Ce passage sur la séparation capitalistique sera finalement effacé du texte final, plus édulcoré.

La version définitive du texte d’ordonnance, publiée le 25 avril 2019 au Journal officiel, prévoit une séparation capitalistique partielle. Un point qui n’était pas inscrit dans la première version rédigée qui s’orientait plutôt vers une séparation totale. © Capture d’écran legifrance.gouv.fr La version définitive du texte d’ordonnance, publiée le 25 avril 2019 au Journal officiel, prévoit une séparation capitalistique partielle. Un point qui n’était pas inscrit dans la première version rédigée qui s’orientait plutôt vers une séparation totale. © Capture d’écran legifrance.gouv.fr

Plusieurs professionnels critiquent un revirement laxiste : « Il y aura une autonomie mais pas une indépendance », observe Jean-Marie Séronie, agroéconomiste. « Malheureusement, ils ont lâché du lest et au final, cette mesure est un éléphant qui accouche d’une souris », lâche un représentant du PCIA.

Si le rapport de force « n'était pas favorable », François Veillerette reconnaît « une demi-victoire. Dans le camp d’en face, ils n’étaient pas très contents et n’ont pas le sentiment d’avoir gagné »

Une impression partagée par les représentants du secteur de la coopération agricole. « Nous ne sommes pas gagnants sur cette ordonnance qui représente un gros bouleversement pour l’ensemble du secteur agricole. Nous serons vigilants par rapport au maintien des entreprises coopératives sur le territoire pour assurer la proximité avec les adhérents. En espérant un soutien par rapport aux emplois à préserver », souffle Émilie Rannou, responsable des relations adhérents-coopératives à Coop de France.

Du côté des représentants du PCIA, le ton est plus nuancé. « Les coops et les négoces vont toujours dire que c’est dur. C’est logique. Dans les campagnes, il y a un vieux proverbe qui dit “Qui pigne, vit”. Donc il faut toujours pigner. Puis, une fois les négociations terminées, je les ai entendus lâcher, en aparté : “C’est super ce qu’on a obtenu.” »

  • Un budget exorbitant consacré au lobbying

D’autres jeux d’influence ont œuvré à l’Assemblée nationale. Pendant la période d’examen de la loi, en 2018, la FNSEA a doublé ses moyens consacrés au lobbying (300 à 400 000 euros en 2017, contre 800 à 900 000 euros en 2018). Par ailleurs, le nombre de ses représentants d’intérêts a augmenté de cinq à onze personnes et leurs actions ont doublé, passant de 51 à 103 entre ces deux dernières années. Au total, le syndicat est intervenu quatre fois sur le texte de loi de séparation et 37 fois sur l’ensemble de la loi Egalim, selon la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP).

La HATVP indique également que les lobbyistes de la FNSEA et de Coop de France (à laquelle adhèrent Triskalia et D’aucy) ont interpellé les parlementaires et les membres du gouvernement à plusieurs reprises concernant l’ordonnance.

« Comme on est en train de bouleverser le fonctionnement des coopératives, elles ne sont pas très satisfaites. Les parlementaires reçoivent donc des mails de lobbys, à propos des semences, des produits phytosanitaires… », détaille Sandrine Le Feur, députée LREM du Finistère et rapporteuse de la loi Egalim. 

« Les lobbys ont le droit d’informer les élus et de leur exposer la situation, poursuit l’élue bretonne, qui reste consciente des problèmes que peuvent provoquer ce genre de pratiques. Cela doit rester de l’information, les lobbys ne doivent pas faire pression avant le vote au risque d’influencer notre choix final. »

Face à cette nouvelle législation qui met en péril leur mainmise sur le milieu agricole, les coopératives agissent pour préserver des activités centrales dans leur modèle économique. Et ce au détriment des agriculteurs, obligés de respecter les règles de ces géants de l’agroalimentaire.

Une émancipation impossible ?

Malgré la crise qui touche le secteur, le modèle coopératif demeurerait toutefois indispensable aux producteurs. Selon Coop de France, trois quarts des agriculteurs français sont affiliés aux quelque 2 400 coopératives de l’Hexagone. La raison de cette collaboration est principalement financière : la coopérative garantit un salaire à ses adhérents en s’occupant de la transformation et de la vente des récoltes.

« Les agriculteurs n’ont pas le temps de vendre eux-mêmes leurs produits, analyse Xavier Coquil, chercheur à l’Inra. C’est une activité différente de leur métier, qui ne les intéresse pas et qu’ils n’ont pas envie d’exercer. À ce titre, les coopératives sont des institutions de sous-traitance indispensables. »

Affilié à D’aucy, un producteur bio morbihannais, qui a tenu à garder l’anonymat, explique la nécessité de travailler avec des coopératives : « Je vends aussi en circuits courts, mais le salaire que je touche est tellement instable que je ne peux pas en faire ma seule source de revenus. D’ailleurs, même si je vendais toutes mes récoltes par ce biais, je n’aurais pas assez d’argent pour vivre tous les mois. »

En France, les revenus des agriculteurs restent peu élevés. Selon des statistiques de la Mutualité sociale agricole, en 2017, ils gagnaient en moyenne 1 250 euros par mois. 30 % d’entre eux percevaient moins de 350 euros mensuels. Ces revenus fluctuent selon l’évolution des prix à la tonne des produits et selon les rendements.

Pour les légumes industriels, la spécialité de D’aucy, ces prix à la tonne sont fixés avant même la période des semis et sans que les agriculteurs aient leur mot à dire, explique Guy*, technicien agricole du groupe. « La coopérative négocie avec des industriels chargés de la transformation, qui ont fait de même avec la grande distribution. » Or chez D’aucy, l’industriel et la coopérative font partie de la même entité : le groupe se charge aussi bien de la production que de la transformation des récoltes.

« En partant de là, la coopérative fixe un prix de production pour l’agriculteur (une culture à 100 euros la tonne, par exemple), qui est payé en fonction de son rendement, ajoute le technicien. S’il produit 4 tonnes, il gagne 400 euros ; s’il produit 10 tonnes, il en gagne 1 000. » En cultures industrielles chez D’aucy, les agriculteurs sont payés une fois tous les 45 jours par la coopérative.

Le champ de petits pois de Bertrand Chevalier, agriculteur pour le groupe D’aucy à Noyal-Muzillac. © Sarah Hadrane Le champ de petits pois de Bertrand Chevalier, agriculteur pour le groupe D’aucy à Noyal-Muzillac. © Sarah Hadrane

Benoît Tréhin, l’agriculteur pour D’aucy, explique que le fonctionnement n’est pas le même pour les céréales. « Le changement du prix à la tonne peut être assez violent. L’an dernier, il y a des mois où j’ai vendu ma tonne de blé à 150 euros et d’autres où je l’ai vendue à 190 euros. Ce n’est pas anodin. »

Le recours aux produits phytosanitaires est perçu par les agriculteurs comme un moyen de s’assurer une récolte stable, ou du moins de réduire les risques de pertes liés aux maladies et à la météo. « Je ne dis pas que les pesticides sont une bonne chose, mais aujourd’hui je ne suis pas dans l’optique de faire sans », concède Benoît Tréhin, qui voit l’agriculture biologique comme un modèle « trop compliqué à gérer ».

La coopérative maîtrise donc une grande partie des tenants de la filière agricole, de la vente des productions à la négociation des prix, en passant par le conseil et la vente de produits phytosanitaires. Le constat d’agriculteurs enfermés dans ce modèle est flagrant : la dimension de sous-traitance des coopératives leur confère une place difficile à questionner. Rares sont les professionnels à ne pas être affiliés à l’une d’entre elles. « En travaillant avec D’aucy, on s’occupe juste des traitements, indique Bertrand Chevalier. C’est eux qui viennent récolter la production et on leur paye la prestation. »

La structure s’avère également nécessaire pour la transformation et la commercialisation des produits, souligne Benoît Tréhin : « Je travaille avec la coopérative Terrena parce qu’ils ont des abattoirs. Le jour où le marché ralentit, un agriculteur non affilié à celle-ci ne sera pas prioritaire pour l’abattage. Le but, c’est quand même de gagner sa croûte. »

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Un rôle indispensable auquel s’ajoute un fort ancrage territorial : dans le centre-Morbihan, les exploitations s’agrègent autour des usines de transformation et de production gérées par D’aucy. « C’est plus facile de faire du haricot dans cette zone car la coopérative ne fera pas 100 kilomètres pour récupérer sa production », souligne Erwan. Un moyen de réduire les dépenses liées au transport et de concentrer agriculteurs et coopérative au sein d’un territoire restreint, dans un système focalisé sur la rationalisation des coûts.

Tout laisse à penser que les agriculteurs n’ont pas les moyens de sortir du système des coopératives. Les raisons sont multiples et beaucoup d’agriculteurs défendent une vision pragmatique, à l’instar de Bertrand Chevalier : « De toute façon, dans le coin, en légumes, il n’y a que D’aucy et Triskalia. Avec la fusion, il n’y aura plus qu’une option. »

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* Les prénoms ont été modifiés.

Cette enquête en deux volets a été réalisée par neuf étudiants en licence professionnelle de journalisme spécialité web à l’IUT de Lannion (Côtes-d'Armor), qui ont eu accès en exclusivité à la base de données de l’Agence française pour la biodiversité. Ils ont été encadrés par David Prochasson, Laurence Dierickx, Philippe Gestin et Olivier Trédan, enseignants à l’IUT, et Donatien Huet, à Mediapart.