Notre dossier : l’argent libyen de Sarkozy Enquête

Sarkozy-Takieddine : Mimi Marchand charge l’ancien directeur de « Paris Match »

« Le deus ex machina du départ, il s’appelle [Hervé] Gattegno », a dit Michèle Marchand, la patronne de  Bestimage, mise en examen pour « association de malfaiteurs », au sujet de la rétractation de Takieddine publiée par l’ancien directeur de « Paris Match ». 

Fabrice Arfi, Karl Laske et Antton Rouget

4 novembre 2021 à 20h20

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

«Je ne vais pas vous révéler tous les secrets du making of de cette interview », avait prévenu Hervé Gattegno, récemment débarqué des directions de la rédaction de Paris Match et du Journal du dimanche, sur le plateau de « C à vous », le 12 novembre 2020.

Le journaliste était alors assez fier de commenter la publication par Paris Match de l’interview de Ziad Takieddine, présentée comme une bombe par l’état-major des Républicains. Dans cet entretien, l’intermédiaire, en fuite après sa condamnation à cinq ans de prison dans l’affaire Karachi, retirait ses accusations contre Nicolas Sarkozy. On sait aujourd’hui que ce revirement momentané – il l’a depuis contesté – a en réalité été obtenu à coups de promesses financières par plusieurs personnes désormais mises en examen pour « subornation de témoin » et « association de malfaiteurs en vue de commettre une escroquerie en bande organisée ».

S’agissant de l’article lui-même et de son « making of », Hervé Gattegno avait précisé à « C à vous » que Ziad Takieddine n’avait « pas contacté » Paris Match, et que Paris Match ne l’avait « pas recherché ». Mais alors, qui, comment, pourquoi ? « Ce n’est ni l’un ni l’autre, expliquait-il. Ziad Takieddine, ce n’est pas un personnage très discret. Il s’est fait remarquer à Beyrouth. Il a été remarqué. On nous l’a signalé. On est allés le voir. On l’a rencontré. Il a parlé. »

Ziad Takieddine et l'ancien directeur de “Paris Match” et du “JDD” Hervé Gattegno. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart avec AFP

L’enquête ouverte a permis de mettre des noms sur ce « on » qui avait « signalé » le fugitif à la rédaction de Paris Match. Michèle Marchand, directrice de l’agence de paparazzi Bestimage, l’intermédiaire Noël Dubus et son assistante Lisa H. ont accompagné un journaliste de Paris Match envoyé à Beyrouth (François de Labarre), et plusieurs hommes d’affaires, dont un proche d’Alexandre Djouhri, ont financé l’opération, notamment les voyages de Dubus et des frais d’avocats de Takieddine (320 000 euros ont été débloqués par une offshore chypriote).

Des promesses plus substantielles étaient soufflées à l’oreille de Takieddine, et pourquoi pas le rachat de son hôtel particulier, avenue Georges-Mandel, actuellement sous séquestre judiciaire. Ils sont six aujourd’hui à être poursuivis dans ce dossier.

« Nous n’avons eu recours à aucun “intermédiaire” pour réaliser le reportage sur Ziad Takieddine, mais à une agence de presse travaillant depuis de longues années pour Paris Match, qui nous a proposé ce sujet et a contribué à le réaliser, comme c’est très souvent le cas dans ce magazine », a indiqué Hervé Gattegno à Mediapart, en soulignant qu’« aucun membre de la rédaction de Paris Match n’a commis le moindre délit dans cette affaire ». « À l’inverse de ce que vous écrivez avec insistance, Paris Match n’a publié sous ma responsabilité aucune interview de Ziad Takieddine mais deux articles rapportant certaines de ses déclarations – orales ou écrites – sans les présenter comme des vérités », a-t-il soutenu.

La directrice de l’agence de presse, Michèle Marchand, n’a pas apprécié d’être ainsi propulsée en première ligne. « J’ai quand même dit que c’est lui [Hervé Gattegno – ndlr] le maître d’œuvre, c’est pas moi. […] Moi je ne suis que l’exécutante », a-t-elle expliqué à un ami commun, l’ancien journaliste Marc Francelet, dans une conversation interceptée par les enquêteurs, en juillet dernier. « Cette opération elle a été faite avec son accord et à sa demande ! Une fois que je lui ai proposé. Je n’ai pas été faire ça toute seule dans mon coin, il faut arrêter les conneries », a-t-elle ajouté.

L’ancien directeur de Paris Match n’a pas encore été entendu par la justice dans cette affaire, contrairement au journaliste François de Labarre, signataire de l’article. Mais dans leur contrôle judiciaire, les mis en cause ont interdiction de le rencontrer.

Les juges ont vu derrière le « reportage » de Paris Match se profiler « l’existence d’un projet frauduleux en lien avec M. Sarkozy et M. Herzog », en vue de fournir « un élément de preuve à décharge » dans le dossier libyen, dossier dans lequel Nicolas Sarkozy venait d’être une nouvelle fois mis en examen, début octobre. « Les différents protagonistes souhait[aient] que ces éléments médiatiques soient repris par les magistrats instructeurs, relèvent encore les juges, pour lesquels cette opération « visait à tromper la religion de l’autorité judiciaire amenée à apprécier les charges pesant sur M. Nicolas Sarkozy ».

Les enquêteurs qui cherchent à clarifier le « making of » de cette rétractation ont relevé les contacts de Mimi Marchand avec Nicolas Sarkozy, dont elle a enregistré le numéro de portable sous le nom « Amore Nicolas Sarko ». Mais ils pointent aussi les nombreux contacts du directeur de Paris Match avec l’ancien président.

La trace de 25 appels entre le journaliste et l’ancien président a en effet été retrouvée – la plupart d’entre eux ont été passés par Nicolas Sarkozy – sur une dizaine de jours, qui ont été ceux de la préparation et de la publication de l’interview. Selon Michèle Marchand, l’ancien président avait été informé de la teneur des déclarations de Takieddine avant publication.

Lors d’une autre conversation interceptée par les enquêteurs, la directrice de Bestimage explique d’ailleurs à une proche que « le deus ex machina du départ, il s’appelle Gattegno »« puisqu’il y a toutes ces remontées d’appels de Gattegno avec Sarko, avec machin, à chaque fois que moi je fais des choses ». « Tu comprends que Gattegno, il est complètement à la solde de Sarko, mais ça, c’est son problème, et que peut-être il me manipule, tu vois, je suis son bras armé quelque part, accuse-t-elle encore. Et après, Dubus qui déconne. Ça fait beaucoup quand même. »

Questionné par Mediapart sur ces propos, Hervé Gattegno n’a pas réagi. Dans un entretien à Libération, il avait certifié n’être « pas sarkozyste », n’avoir « jamais voté pour lui » et avoir été animé par une « conviction, fondée pour l’essentiel sur les éléments du dossier judiciaire », comprendre sa conviction de l’innocence de Nicolas Sarkozy. S’agissant de ces appels de l’ancien président, il s’est retranché auprès de Mediapart derrière le secret professionnel des journalistes et le secret des sources.

« Notons que tous les appels passés [à Hervé Gattegno – ndlr] avec le portable de Nicolas Sarkozy ou avec Thierry Herzog sont d’une durée extrêmement courte puisque la très grande majorité de ces conversations est inférieure à 30 secondes, relève le service d’enquête. Ces contacts pourraient s’apparenter à des invitations à prendre contact par d’autres moyens. »

Ces appels, passés au moment où se décidait l’interview et après sa publication, montrent la frénésie de Nicolas Sarkozy à contacter le directeur de Paris Match. Le 15 octobre, par exemple, Hervé Gattegno reçoit trois appels très brefs provenant des bureaux de Nicolas Sarkozy, puis l’ancien président l’appelle depuis son portable durant 17 secondes. Plus tard, il appelle lui-même brièvement les bureaux de Nicolas Sarkozy, avant d’appeler l’avocat de Nicolas Sarkozy, sur son portable.

Nicolas Sarkozy à Neuilly-sur-Seine, en juin 2020. © Photo Stéphane de Satukin/AFP

À ce moment-là, l’interview est entrée dans une phase active de préparation. Les premiers contacts entre Michèle Marchand et le journaliste rédacteur ont été pris le 11 octobre. Le 15 octobre, Hervé Gattegno tente de joindre la reine des paparazzi à plusieurs reprises et lui parle à 16 h 30. Celle-ci communique parallèlement avec Noël Dubus, qui est en contact avec Takieddine. Nicolas Sarkozy tente de joindre le directeur de Paris Match à plusieurs reprises les jours suivants, les 16 et 19 octobre.

Le directeur de Paris Match recevra de nouveaux appels de l’ancien président, à partir du 9 novembre, la semaine de parution de la rétractation de l’intermédiaire, et cinq appels le jour même.

Sur le plateau de « C à vous », Hervé Gattegno ne se retranche pas derrière le secret des sources et confie avoir parlé à Nicolas Sarkozy le jour même : « Je l’ai eu au téléphone, il m’a remercié de l’article que j’ai publié dans Le Journal du dimanche [quelques jours plus tôt, le 8 novembre, Le JDD avait publié « Les secrets de son audition » – ndlr]. Nous avons échangé quelques mots. Je lui ai demandé s’il avait l’intention de contre-attaquer d’une façon ou d’une autre. Il m’a dit qu’il y réfléchissait et que, probablement, il prendrait des initiatives. »

En décembre, de nouveaux échanges sont encore observés par les enquêteurs, au moment, relèvent-ils, où la rétractation écrite de Takieddine parvient aux juges parisiens.

Il s’agissait de vérifier que Takieddine allait dire ce qui était prévu

Michèle Marchand

Michèle Marchand, 74 ans, a été au milieu de toute l’opération, assurant le lien avec Dubus, « l’apporteur » de l’interview et le contact de Hervé Gattegno, mais aussi de Nicolas Sarkozy. Questionnée le 4 juin lors de sa garde à vue, la patronne de Bestimage révèle que Nicolas Sarkozy a été informé, en amont, de la préparation de l’interview : « Je suppose que Hervé Gattegno a tenu Nicolas Sarkozy au courant du reportage auquel j’ai participé quand il a été prêt à sortir. Carla m’a appelée en me demandant si je pouvais venir boire le thé et M. Sarkozy était là bien sûr, il m’a dit : “Qu’est-ce que c’est que cette histoire, vous vous rendez compte, ça serait formidable pour moi si c’était vrai. Mais ce type-là, il a tellement menti, changé de version, est-ce que c’est fiable ? ” »

Réentendue en juillet, Michèle Marchand répète que les Sarkozy avaient « su qu’une interview de Takieddine avait eu lieu ». « Je leur ai répondu que je ne pouvais pas leur en parler, que ce n’était pas mon interview. […] J’ai été surprise qu’ils aient eu connaissance de l’interview et des grandes lignes. […] Gattegno m’avait demandé de ne pas leur en parler. »

Quoi qu’il en soit, en novembre, Nicolas Sarkozy réagit à la diffusion de l’interview comme s’il venait d’apprendre la nouvelle.

L'ancien président réagit dès la diffusion d'un extrait de l'interview par BFM. © DR

La possible rétractation de Takieddine avait été apportée à Michèle Marchand par Noël Dubus. Condamné par le passé pour de nombreuses escroqueries, ce dernier avait fait la connaissance de Takieddine quelques années plus tôt (il a été mêlé à la vente d’un faux passeport dominicain qui l’envoie en prison). « Dubus m’annonce qu’il a un coup pour moi et me propose Ziad Takieddine », résume Michèle Marchand.

« Dubus vient à mon bureau. Il appelle Takieddine, il me met en haut-parleur. Je demande comment ça se fait qu’il veut dire ça. […] Il veut dénoncer cette condamnation qu’il a eue dans Karachi, puisqu’il a maintenant un mandat d’arrêt contre lui, il veut dénoncer tout ça, que les juges avaient fait un deal et qu’ils ne l’ont pas respecté. Et surtout Nicolas Sarkozy a été mis en examen pour association de malfaiteurs et il trouve que c’est trop fort. […] Quand j’entends tout ça, je me dis que le seul avec qui je peux en parler, c’est Gattegno, c’est lui le spécialiste. »

Hervé Gattegno s’est surtout déjà entretenu avec Ziad Takieddine, en juin 2020. L’interview, réalisée après sa condamnation dans l’affaire Karachi, a été publiée sous sa plume dans Le Journal du dimanche du 28 juin 2020.

Or cet entretien en visio était déjà organisé par Noël Dubus, via une de ses amies, la communicante Anne Testuz. Cette dernière joint Hervé Gattegno par l’ancien journaliste Marc Francelet. Par SMS, elle avertit Dubus : « JDD mega intéressé ». Puis : « J’ai le lieu ce sera planqué et sera dans l’édition de dimanche ».

« C’est la communicante qui a fait le go-between entre Nono [Noël Dubus – ndlr] et Gattegno, poursuit Michèle Marchand, Nono n’apparaissant pas, pour organiser la rencontre qui est devenue une visio entre Takieddine et Gattegno. » Hervé Gattegno pensait rencontrer Takieddine. Selon Mimi Marchand, il avait demandé à Bestimage de lui envoyer « un paparazzi » pour photographier le fugitif à son arrivée au rendez-vous, place Vendôme.

Sur place, il apprend que Takieddine se trouve déjà au Liban, et c’est une visio qui est organisée en présence de Lisa H., l’assistante de Dubus, qui filme l’entretien avec son portable.

« C’est Noël qui m’a demandé d’être là, a expliqué Lisa H. L’interview en elle-même, c’était du vent, c’était inutile, il a dû changer au moins trois fois de version. » Lisa H. avait pour mission de « temporiser » si Takieddine s’énervait lors de l’entretien avec Gattegno, et « ça n’a pas raté », dit-elle.

L’entretien paraît comme prévu. La communicante transmet la photo de la une du JDD à Dubus. La une – « Sarkozy : ce que la justice a caché » qui met en avant l’affaire des fadettes visant à identifier la source de Sarkozy dans l’affaire Bismuth, renvoie à l’entretien de Takieddine : « Exclusif. En fuite Takieddine défie ses juges : “Je n’irai jamais en prison.” »

Un SMS de Testuz à Dubus intrigue : « No news du trésorier ». 

L’ancien directeur de Paris Match réfute avoir été informé des conciliabules qui précèdent le reportage. « Je n’ai aucunement traité avec Noël Dubus, en présence duquel je ne me suis trouvé qu’une seule fois, bien antérieurement et sans rapport avec l’organisation du reportage de Paris Match à Beyrouth », indique à Mediapart Hervé Gattegno, qui n’a pas réagi à nos questions sur l’interview déjà réalisée à Paris. 

Le journaliste envoyé par Paris Match, François de Labarre, lui, ne peut ignorer le rôle joué par Noël Dubus. Il voyage dans le même avion que lui, son assistante, Michèle Marchand et son photographe Sébastien Valiela. Dubus et Lisa H. sont omniprésents et l’interview elle-même, réalisée à proximité de la demeure familiale de Takieddine à Baakline, se déroule sous leur surveillance active.

« Pendant cette interview, Ziad a plein d’incohérences et se contredit, explique Lisa H.. Chaque fois qu’il se déroutait, Noël et Mimi essayaient de le recadrer. Lorsqu’il s’énervait, ils essayaient aussi de le temporiser et le calmer pour qu’il suive la ligne directrice de l’interview. Ils finissent l’interview à 18 heures. Cela a duré longtemps, et ils se mettent d’accord pour une relecture de l’interview le lendemain à 9 heures. »

Dans la soirée, le journaliste décrypte l’entretien enregistré au dictaphone. « Cette retranscription a donné lieu à une relecture en présence de Noël, Mimi, moi-même, Ziad et François, poursuit l’assistante de Dubus. Lors de cette relecture, le journaliste demandait à Ziad s’il était d’accord avec la forme et le fond. Lorsque ce n’était pas le cas, Mimi et Noël essayaient de temporiser en lui laissant croire qu’il pouvait y avoir un pouvoir de modification sur l’article. »

Ces négociations ont-elles pu être dissimulées à Hervé Gattegno ? L’ancien directeur de Paris Match n’a pas commenté. 

La patronne de Bestimage a reconnu que sa présence visait à « cadrer les choses » : « Il s’agissait de vérifier que Takieddine allait dire ce qui était prévu, a-t-elle reconnu. Gattegno, je lui avais demandé s’il était sûr pour de Labarre, s’il connaissait suffisamment le dossier, et il m’a dit : “Je vais le briefer et il aura sa liste de questions.” »

Michèle Marchand dans les coulisses du meeting de Rachida Dati en présence de Nicolas Sarkozy, lors de la campagne pour les élections municipales à Paris, le 9 mars 2020. © Photo Alain Guilhot / Divergence-images

« Ce n’est pas moi qui ai instauré cette histoire, c’est lui qui me l’a commandée », résume-t-elle à une proche, durant l’enquête.

Lors de son interrogatoire, Noël Dubus affirme de son côté que « Mme Marchand [lui] a demandé d’organiser une “grande interview Takieddine” en lui précisant bien qu’il n’aurait pas forcément la une mais presque, qu’il aurait minimum quatre à six pages dans le magazine, et que l’ancien président lui serait redevable et lui renverrait l’ascenseur. »

Dubus soutient aussi que « Mimi » lui a fait rencontrer Nicolas Sarkozy à son domicile quelques jours après leur voyage à Beyrouth, avant publication – ce qu’elle conteste. « Il semblait très content de l’interview qui n’était pas encore sortie dans la presse mais qu’il avait lue car Mimi Marchand lui avait tout donné », déclare-t-il. Lors de cette première rencontre, l’ancien président aurait « remercié » Dubus, « et c’est tout ». « Je n’ai rien eu en échange », assure-t-il.

« Nicolas Sarkozy n’a pas eu de rôle dans l’interview, je pense que Mimi Marchand a fait trop de zèle, elle le tenait au courant de ce que je faisais et ce qu’elle voulait que je fasse, juge-t-il. Pour moi, l’interview s’est passée sans problème. Il y avait une phrase que Ziad Takieddine devait dire et je crois qu’il l’a dite. Je vous donne la phrase en question : “Nicolas Sarkozy n’a jamais touché d’argent pour la campagne présidentielle.” »

« L’article a été fait en octobre, mais il est sorti trois ou quatre semaines plus tard car il y avait eu un événement important dans l’actualité, poursuit Dubus. Mimi me disait que Sarkozy ne comprenait pas pourquoi ça prenait autant de temps et harcelait Gattegno. À la demande de Gattegno, l’article a été modifié pour en faire plus une sorte de reportage qu’une interview. »

Ces modifications auraient été présentées par « Mimi » comme la raison du report de la publication.

« C’est seulement le 10 novembre que Gattegno m’envoie vers 13 ou 14 heures le papier Takieddine, expose Michèle Marchand. Il m’écrit : “Rien que pour tes yeux.” Je ne l’envoie à personne, je préviens Fogiel [le directeur de BFMTV doit diffuser une courte vidéo la veille de la publication – ndlr] et j’appelle Dubus pour lui dire : “Ton client va être content, ça va enfin sortir.” »

Le 10 novembre, coïncidence, est aussi le jour de la remise en liberté de Takieddine à Beyrouth. Selon l’enquête, Dubus appelle Michèle Marchand à 19 h 58, puis envoie quatre SMS à Takieddine pour lui annoncer la nouvelle.

Après la parution, Michèle Marchand reçoit les remerciements de l’ancien président. « Après, il y a eu l’interview de M. Sarkozy sur BFM par Ruth Elkrief, poursuit-elle. Carla m’a appelée et m’a demandé de passer. M. Sarkozy était là de nouveau, il m’a remerciée mais je lui ai répondu que je n’avais fait que mon boulot. »

Quel était l’intérêt de Michèle Marchand ? Certainement de sauver son ami Sarkozy

Lisa H., l’assistante de Noël Dubus

Selon Dubus, l’action de la gérante de Bestimage ne s’arrête pas là. « Mimi pensait que l’interview serait reprise par les juges du pôle financier, explique-t-il. Comme ça n’a pas été repris, elle a expliqué qu’il fallait un écrit, qu’il réponde à des questions, lesquelles étaient plus ou moins les mêmes que celles posées par le journaliste de Paris Match. »

À l’entendre, l’agence de presse de Mimi Marchand a donc changé un peu plus de rôle. L’idée est d’obtenir de Takieddine un document qui officialise son revirement, sous la forme d’une « sommation interpellative » signée devant notaire et envoyée aux juges de l’affaire libyenne. Ce document sera signé le 12 décembre par Takieddine et communiqué aux juges français une semaine plus tard.

La reine des paparazzi dément : « On est chez les dingues, proteste-t-elle. Je n’ai rien à voir avec la sommation interpellative. » Hélas, les enquêteurs ont retrouvé un fichier intitulé « sommation interpellative » dans son téléphone portable, contenant une version de la liste de questions destinées à Takieddine.

« Je pense que Mimi est allée voir Thierry Herzog pour lui proposer, et ensuite est passée par Nicolas Sarkozy, qui a validé l’idée », avance Dubus. Contacté par Mediapart, l’avocat de l’ancien président n’a pas réagi.

Thierry Herzog arrivant au domicile de son client Nicolas Sarkozy, à Paris, le 22 mars 2018. © Photo Stéphane de Satukin / AFP

Concrètement, « Mimi » aurait donc fourni à Dubus « une liste de questions manuscrites » à transmettre. « Je les ai tapées, a-t-il poursuivi. J’ai demandé à Ziad s’il était d’accord sur ces questions et s’il voulait bien y répondre. On a commencé pendant des heures et des heures, question par question. Il me dictait par téléphone ses réponses. On a fait plusieurs modifications et, à chaque fois, j’allais voir Mimi et je lui demandais si ça lui convenait. »

Noël Dubus croit savoir que « Mimi faisait des corrections », après que ces réponses eurent été « soumises » à des tiers. Il prétend qu’elle revenait vers lui pour qu’il rappelle Takieddine en lui disant « cette date-là n’est pas la bonne », « vous vous êtes trompé sur ça ».

Noël Dubus se rend une nouvelle fois à Beyrouth, le 9 décembre, pour faire valider le texte. « Takieddine m’a tenu éveillé toute la nuit parce qu’il avait plein de modifications », déclare-t-il, en indiquant qu’un nouveau rendez-vous avec Nicolas Sarkozy avait été organisé par Michèle Marchand avant son départ – ce qu’elle a contesté.

Présente à Beyrouth lors de ce voyage (du 9 au 13 décembre), Lisa H. confirme que « Ziad parlait, Noël écrivait et reformulait ». Mais il a fallu traduire en arabe, trouver le notaire, prendre contact avec le ministère de la justice. « Nous sommes rentrés avant parce que cela prenait trop de temps, poursuit-elle. Un ami a envoyé le tout à quatre personnes : un exemplaire pour le PNF, un pour Marc-Olivier de BFMTV, un pour M. Gattegno, et à reconfirmer un pour Noël. Cet envoi s’est fait par DHL. […] Ce n’était pas prévu à l’origine car on devait rentrer avec. Et l’on devait en faire des copies certifiées là-bas et on devait en donner un exemplaire à Thierry Herzog et d’autres au PNF. »

Cette deuxième phase de la rétractation, qui vise à judiciariser les propos publiés en octobre, est suivie de près par Paris Match. Mais Hervé Gattegno assure n’avoir pas été mis en présence de la sommation dans sa phase préparatoire. « Je n’ai pris part dans cette affaire qu’à la rédaction d’articles de presse, comme coauteur ou directeur de rédaction, à l’exclusion de tout autre document », souligne Hervé Gattegno à Mediapart.

Le 21 décembre, Gattegno annonce par SMS à de Labarre : « Tu as le texte [de la sommation – ndlr] sur ton mail. On a récupéré la photo de Z signant les docs chez le notaire ! [avec un emoji clin d’œil – ndlr] »

Hervé Gattegno au palais de Justice de Bordeaux, le 3 novembre 2015. © Photo Mehdi Fedouach / AFP

L’hebdomadaire relaie ainsi la signature de la « sommation » par un nouvel article du 24 décembre, cosigné par Hervé Gattegno et François de Labarre, accompagné d’une photo transmise… par Noël Dubus.

Michèle Marchand doit reconnaître qu’elle a transmis au journal les photos prises chez le notaire : « Oui, [il s’agit des] photos de la sommation interpellative que j’ai facturées 10 000 euros [à Paris Match – ndlr]. Je dois 60 % à Dubus sur cette somme. C’est quelqu’un chez Paris Match qui me demande les photos, et je demande à Dubus qui me dit justement qu’il a les photos. »

L’intérêt de la sommation est détaillé par Hervé Gattegno dans Le JDD : « Ziad Takieddine ne se contente plus de retirer ses accusations contre Nicolas Sarkozy dans l’affaire du prétendu financement libyen ; à présent, il attaque ses juges », relève-t-il en présentant le document la veille de sa publication par Paris Match. Le texte accuse les magistrats de lui avoir demandé d’accuser Sarkozy.

La question est posée par une enquêtrice à Lisa H. : « Quel était l’intérêt de Michèle Marchand ? » « Certainement de sauver son ami Sarkozy », répond-elle.

L’intérêt de Ziad Takieddine, quant à lui, va s’émousser. Car les promesses qui lui ont été faites ne semblent pas tenues par Dubus. Une somme de 8 000 euros est bien transmise à ses avocats par des mandats Western Union, mais il en attendait 40 000 pour s’acquitter de ses frais judiciaires. Une somme de 320 000 euros est versée par une coquille chypriote appartenant au marchand de biens Pierre Reynaud à un communicant proche de Dubus, Arnaud de la Villesbrunne (moyennant des factures douteuses du 20 octobre et du 30 décembre). Mais cet argent finance les frais de déplacement et de séjour de l’équipe Dubus, et, semble-t-il, bien peu Takieddine lui-même.

Lisa H. explique que Dubus avait promis à Takieddine une somme de 4 millions d’euros « pour retrouver une vie financière stable ». Noël Dubus prétendait pouvoir lui verser une commission d’apporteur d’affaires sur un mégaprêt offert au gouvernement libanais.

L’argent n’arrivant pas, Takieddine avait annoncé par mail à une amie qu’il allait « contacter les médias français et le Parquet national financier pour dire que l’article et la sommation avaient été faits à l’initiative de Noël et qu’il voulait revenir dessus ».

« Ziad avait harcelé Noël pour de l’argent, a poursuivi Lisa H. Il voulait à la base de l’argent, une avance, même pas les 4 millions, pour un appartement, car il logeait encore chez sa sœur. Mais Noël ne lui a jamais donné. »

De son côté, Dubus a expliqué que Michèle Marchand avait fait remettre des sommes en espèces à Takieddine. « Mimi m’a donné du cash, 10 000 euros, qui a été donné à un Libanais qui venait sur Paris, a-t-il déclaré. Lorsque je suis allé au Liban, Mimi ne voulant pas que Ziad manque de quoi que ce soit, elle m’a donné des espèces à lui remettre, 3 ou 4 000 euros, ainsi qu’un téléphone iPhone 12 avec un crédit de 500 euros. Elle voulait le garder sous la main. Il ne fallait pas qu’il change d’avis, donc je lui ai remis tout ça. » « Jamais de la vie, faux, faux, faux, plus que faux », a réagi Michèle Marchand.

Le 20 octobre, un nouveau chef d’entreprise gravitant dans les réseaux sarkozystes, David Layani, patron de l’entreprise Onepoint (2 500 salariés), a été mis en examen dans l’affaire. Les enquêteurs ont découvert qu’il avait versé début décembre 2020 une somme de 70 000 euros à l’agence Bestimage après avoir rencontré Noël Dubus. Michèle Marchand aurait redirigé une partie de cette somme vers Dubus. L’homme d’affaires a fait savoir qu’il s’agissait d’un « contrat de communication » n’ayant rien à voir « avec le Liban ».

Questionné par les enquêteurs sur la possible subornation de Takieddine, le journaliste François de Labarre, lui, a relativisé : « Je n’accorde de toute façon aucune valeur aux propos tenus par Ziad Takieddine. Qu’il ait été stipendié ou non ne change rien au fait qu’il livre toutes les versions possibles. »

Fabrice Arfi, Karl Laske et Antton Rouget


Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.


83 commentaires

Aujourd’hui sur Mediapart

Voir la Une du Journal

Nos émissions

À l'air libre
par à l’air libre
À l'air libre
par Berenice Gabriel et Célia Mebroukine
Grand entretien
par Justine Brabant
Ouvrez l’Élysée
par Usul et Ostpolitik

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne