JO 2024: un bassin contre des jardins

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Le projet d’une giga-piscine à Aubervilliers menace les jardins ouvriers des Vertus, tandis que la maire y voit l’occasion de « faire décoller » sa ville. Opacité comptable et budgétaire, utilité olympique contestable, coût important, pari sur la rentabilité foncière d’une vaste friche urbaine : un drame métropolitain éclate. Et des anti « saccages » par les JO se rassemblent à Paris le 6 février.

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C’est là que passe une ancienne route nationale, avec ses 40 000 véhicules par jour, que stationnent les bus avant de rouler vers Livry-Gargan (Seine-Saint-Denis) ou Gonesse (Val-d’Oise), que fut construit l’un des premiers grands ensembles d’Île-de-France, la cité des Courtillières, reconnaissable à ses tours en briques. C’est là aussi que les fleurs sont pollinisées, que poussent les arbres et se récoltent les légumes des jardins ouvriers des Vertus.



À cet endroit précis, dans le quartier populaire et pollué de Fort-d’Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), les travaux d’une piscine d’entraînement pour les Jeux olympiques de 2024 doivent démarrer à partir de la fin du mois de mars. Ils vont détruire 4 000 mètres carrés de parcelles cultivées par une vingtaine de jardinier·e·s. L’aménageur public de ce quartier en pleine transformation, Grand Paris Aménagement, promet de les « déplacer » et de les reconstituer. Mais des collectifs considèrent qu’en démolissant les sols et en tuant les insectes qui y vivent, « toucher aux jardins, c’est déjà un écocide ».


Rassemblement de jardinier·e·s des vertus contre la piscine « olympique », 20 janvier 2021 (JL). Rassemblement de jardinier·e·s des vertus contre la piscine « olympique », 20 janvier 2021 (JL).



Ce territoire de patrimoine et de hesse – la galère comme l’expriment en arabe les jeunes de la ville – dense en habitats et en petites débrouilles, fut autrefois une plaine maraîchère où l’on inventa le chou gros, le navet demi-long, la betterave rouge-noir ou encore l’oignon jaune paille des Vertus. Aujourd’hui, c’est un carrefour ultra-urbain, parsemé de garages, de bureaux vacants et de fast-foods où les briks tunisiens se vendent quelques euros. Les particules de dioxyde d’azote (N02) saturent l’air et enflamment les voies respiratoires des riverain·e·s. Des pistes cyclables doivent être aménagées sur la future « voie olympique » qui reliera le village des médias des JO au Bourget, à la porte de la Villette. Un « écoquartier » doit sortir de terre autour des restes d’une place forte militaire occupée par les Prussiens pendant la Commune de 1871. Et une station du métro du Grand-Paris est annoncée à partir de 2030.



Encore une histoire de saccage olympique, dans la longue histoire des destructions de quartiers populaires et d’expulsions causées par l’organisation des Jeux ? Pas exactement. En réalité, malgré son label officiel, la piscine du fort d’Aubervilliers n’est pas nécessaire aux athlètes de Paris 2024. Plusieurs bassins de remplacement ont déjà été identifiés, selon les informations de Mediapart, pour accueillir les nageurs qui viendraient s’entraîner dans les mois précédant la compétition. La labellisation par les Jeux n’est qu’une façon d’en débloquer les financements, de l’avis de plusieurs acteurs institutionnels. La Société de livraison des ouvrages olympiques (Solideo) en subventionne moins d’un tiers du coût, à hauteur de 10 millions d’euros. Le reste revient à l’État et aux collectivités locales, dont la commune d’Aubervilliers.

La nouvelle maire Karine Franclet (UDI), première édile de droite d’une des villes les plus pauvres de France (45 % des ménages sous le seuil de pauvreté), défend le projet de monumental centre aquatique : trois bassins, un solarium, deux saunas, un hammam, une salle de musculation, un restaurant, une laguna de jeux extérieurs et 900 places de gradins. « C’est plus qu’une piscine, c’est un centre aquatique. La population d’Aubervilliers y a droit. Je ne veux pas qu’on dise que ce n’est qu’une ville de pauvres. C’est une ville qui ne demande qu’à décoller. La piscine sera bonne pour l’image de la ville », explique-t-elle à Mediapart. 

C’est sa prédécesseure, la communiste Meriem Derkaoui, qui a signé le marché avec le groupe de construction Spie-Batignolles, pour 33,6 millions d’euros, le 24 juin 2020, quatre jours avant le deuxième tour des municipales.

Mais ni le montant du contrat, ni le choix de l’attributaire n’ont été votés en conseil municipal. En vertu des pouvoirs conférés par l’ordonnance « Covid » du 1er avril 2020, l’ancienne maire a validé seule la décision prise en commission d’appel d’offres, cinq mois plus tôt. Le projet de piscine, sous la forme juridique d’un marché public global de performance, avait été lui validé deux ans plus tôt par les conseillers municipaux, en juillet 2018. À l’époque, l’opposition de droite avait voté pour l’équipement. 

Les acteurs sportifs et institutionnels dressent le constat d’une carence en piscine en Seine-Saint-Denis. Selon la direction régionale de l’équipement, en 2016, seulement 50 % des enfants du 93 savaient nager à l’entrée au collège. Un plan piscine a été lancé en 2015 pour y remédier. L’agent des JO est un moyen budgétaire d’y contribuer.

Parcelles maraîchères du jardins des Vertus, en juin 2020 (JL). Parcelles maraîchères du jardins des Vertus, en juin 2020 (JL).

Déposé le 23 novembre, le permis de construire de la piscine est toujours en cours d’instruction. D’après le plan de masse, analysé par le collectif de défense des jardins des Vertus, ce sont le solarium et les saunas qui empiètent sur les parcelles. Le bassin de 50 mètres peut tenir sur des parkings attenants. Ses membres demandent la modification du plan afin de protéger les sols en culture. Mais la mairie compte faire exploiter la future piscine via une délégation de service public. Et selon Karine Franclet, « si la piscine n’avait qu’un bassin de nage, on ne trouverait pas de délégataire ». Dans le cahier des charges de Paris 2024, les critères exigés ne portent que sur la longueur et la profondeur des bassins. La dimension monumentale de l’équipement (« piscine et dépendances » se moque un acteur institutionnel) ne tient qu’à son modèle économique. 

C’est tout le paradoxe de ces formes mi-publiques mi-privées d’aménagement : portées par la puissance publique, elles franchissent toutes les étapes institutionnelles. Mais pour survivre, elles reposent sur le marketing et des politiques tarifaires détachées de l’intérêt général. Une recette gagnant-gagnant pour la bétonisation.

Dans son rapport annuel de 2018, la Cour des comptes s’inquiète des déficits structurels des piscines publiques : « La gestion d’un centre aquatique public entraîne systématiquement un déficit de fonctionnement important. Aucune piscine examinée dans le cadre de l’enquête ne présente un résultat d’exploitation équilibré ou excédentaire ». Les coûts d’exploitation sont élevés, « liés aux consommations de fluides, aux frais de personnels et au fonctionnement continu de l’équipement ». Tandis que les recettes de billetterie sont limitées par l’exercice de mission de service public.

Ainsi, toutes les conventions de délégation de service public – le modèle annoncé par la mairie d’Aubervilliers – analysées par les chambres régionales des comptes prévoient une participation financière versée par l’autorité délégante au délégataire. Interrogée à ce sujet, la mairie d’Aubervilliers répond que « les coûts estimés de la future exploitation doivent être affinés, et ne sont à ce jour pas définitif ». Le seul futur loyer qu’elle annonce concerne le fonctionnement, sans les salaires des personnels si l’exploitation de l’équipement est déléguée à une société spécialisée : 1,7 million d’euros par an, soit plus que celui de l’actuelle municipale, autour de 1,4 million d’euros, précise Karine Franclet. À Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), Spie-Batignolles construit une piscine très proche de celle d’Aubervilliers, également labellisée « JO », pour 34 millions d’euros avec un coût de fonctionnement d’1,5 million d’euros annuel, selon le Parisien. 

Le ticket d’entrée de son espace de balnéothérapie coûte 16 euros. 


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