Contre des bretelles d’autoroutes, des parents saisissent la justice

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À Saint-Denis (93), des associations et des riverain·e·s déposent un recours contre la construction d’un système d’échangeurs autoroutiers en pleine ville, à proximité d’un groupe scolaire de 700 élèves. Selon eux, le quartier Pleyel risque l’asphyxie.

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Construire des bretelles d’autoroutes à quelques mètres d’un groupe scolaire de 700 élèves, est-ce encore possible en 2020 ? C’est la question que devra juger la cour administrative d’appel de Paris à partir du 5 mars. La branche de l’association de parents d’élèves FCPE en Seine-Saint-Denis, des collectifs de riverain·e·s, des élu·e·s municipaux : au total treize requérants ont déposé un référé suspension contre l’arrêté préfectoral déclarant d’intérêt général la construction d’un système d’échangeurs entre l’A86 et l’A1, au niveau du quartier Pleyel, à Saint-Denis.

Le projet de la Direction des routes d’Île-de-France (Dirif) prévoit de créer de nouvelles bretelles d’entrée et de sortie d’autoroute à proximité du groupe scolaire Pleyel-Anatole-France, qui accueille près de 700 enfants de 3 à 12 ans.

Pour les requérants : « Ce projet, dans sa version retenue par la DiRIF, prévoit une importante augmentation des concentrations en polluants atmosphériques (particules fines PM 10 et PM 2,5, dioxyde d’azote NO2) au niveau de zones sensibles : crèche, école maternelle, école élémentaire et nombreuses habitations. » Ils s’inquiètent des effets délétères de ces futurs aménagements sur la santé des habitant·e·s, et en particulier des enfants. Et demandent l’annulation des travaux.

Visite de la commission d'enquête publique dans le quartier Pleyel, le 14 juin 2019 (JL). Visite de la commission d'enquête publique dans le quartier Pleyel, le 14 juin 2019 (JL).

En octobre 2019, la commission d’enquête publique a rendu un avis favorable aux travaux. Le mois suivant, la préfecture de région les a déclarés d’intérêt général.

Face aux critiques des riverains inquiets d’une hausse de pollution de l’air et sonore pour les tout jeunes élèves de ce quartier populaire et déjà très pollué du 93, l’État a modifié son projet initial (voir ici sur la version initiale) : promesse de la création d’un comité de pilotage – toujours dans les limbes début mars 2020 –, éloignement de 5 à 10 mètres de la route sur un côté de l’école, réduction du nombre de voies, traitement paysager avec un mur végétal, protocole d’accord sur la qualité de l’air avec l’installation d’instruments de mesure de la pollution atmosphérique.

Mais pour Hamid Ouidir, parent d’élèves de l’établissement concerné : « Ce sont des mesurettes qui ne changent rien sur le fond : le carrefour Pleyel va devenir un rond-point autoroutier à double sens. »

Porte-parole de Pleyel à venir, un collectif d’habitant·e·s qui a conduit une minutieuse contre-expertise du projet autoroutier et propose un aménagement alternatif, Benjamin Darras estime qu’en l’état, le nouvel échangeur ferait passer 20 000 véhicules par jour à proximité de l’école. Les modifications de la direction des routes « sont bonnes mais insuffisantes ». Sollicitée par téléphone mercredi 4 mars, la Dirif n’a pas répondu à nos questions.

Dans leur recours, les opposant·e·s pointent des « insuffisances et incohérences » dans l’évaluation environnementale du projet, « quant aux effets du projet sur la santé des habitants de Saint-Denis et de leurs enfants ».

Ils s’appuient sur un avis de l’Autorité environnementale expliquant que « le projet dégrade la situation par rapport au scénario fil de l’eau, pour tous les composants atmosphériques, ainsi que par rapport à la situation actuelle pour le NO2 [dioxyde d’azote – ndlr], qui dépasse la valeur seuil réglementaire et pour les composés sans seuil : baryum, chrome et mercure ». Les écoles « connaîtront des dépassements de la valeur limite horaire pour le scénario avec projet », précise l’autorité. 

Concernant les particules PM10, très nocives pour la santé, « le scénario avec projet est majorant, avec une augmentation de +1 %. Le scénario avec projet sera plus défavorable que le scénario fil de l’eau ».

On peut considérer qu’une hausse de 1 % est très faible. Mais ce serait ignorer que le corps médical appelle au contraire à fortement réduire l’exposition des citadin·e·s à la pollution atmosphérique. Et a fortiori les jeunes enfants, plus vulnérables que les adultes aux effets délétères des polluants de l’air.

Les requérant·e·s estiment que l’avis favorable de la commission d’enquête publique « repose principalement sur des engagements futurs du maître d’ouvrage, qui ne prévoit à ce stade aucune mesure concrète, lesquelles sont pourtant exigées lors de l’élaboration de l’étude d’impact d’un tel projet ».

En juin 2019, Mediapart avait suivi la délégation des commissaires enquêteurs qui s’étaient rendus sur place. Davy Prybyla, directeur du projet pour la Dirif, avait expliqué que l’actuelle circulation de 15 000 véhicules par jours descendrait à 10 000 avec le futur aménagement, et assuré chercher l’impact minimal pour les riverain·e·s. Hamid Ouïdir lui avait opposé : « Vous faîtes un pari sur l’inexistant et vous asphyxiez l’existant. »

Près de 90 millions d’euros doivent être investis dans la construction de ces nouvelles bretelles d’autoroute. Une partie sera prise en charge par la Solideo, l’organisme public chargé de la maîtrise d’ouvrage des Jeux olympiques de 2024. L’échangeur de l’A86 figure dans le programme des réalisations pour les JO. Le carrefour Pleyel se trouve à quelques centaines de mètres du futur village olympique (voir ici à ce sujet).

Plaine-Commune, l’établissement public territorial correspondant à cette partie du département, et la ville de Saint-Denis sont favorables à la construction de l’échangeur. Elle est à leurs yeux la conséquence directe de la fermeture des bretelles de l’A1 au niveau de la porte de Paris – une des zones les plus polluées de la périphérie parisienne –, demandée depuis plusieurs années par des collectifs d’habitant·e·s. Et ils tablent sur la future zone à faible émission (ZFE) pour inciter les automobilistes à délaisser leurs véhicules.

Pour les requérant·e·s, « déposer ce recours, c’est déjà une victoire car beaucoup de gens sont frileux sur ce sujet ». Le dossier est technique, l’information du public parcellaire est souvent difficile à obtenir. L’alliance des principales autorités politiques locales et des organisateurs des Jeux olympiques peut intimider. Pourtant, selon des rapports de Greenpeace et de l’association Respire, un quart des établissements qui accueillent des enfants à Marseille et en Île-de-France sont touchés par la pollution au dioxyde d’azote, une substance particulièrement toxique.

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