Le PS n'y voit pas clair dans ses adhérents

Mediapart s'est procuré le fichier des effectifs socialistes pouvant voter lors de la convention nationale du 14 juin, préalable au prochain congrès. Nous vous proposons une plongée dans cette carte de France militante minée par le départ de nombreux adhérents mais susceptibles d'influer à nouveau sur l'avenir du parti. Le Pas-de-Calais redevient la première fédération ; les effectifs de Paris diminuent de moitié.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Radiographie militante complexe pour le PS. Mediapart révèle la synthèse réalisée par le bureau national des adhésions du parti socialiste (BNA), dressant la carte de France militante fédération par fédération [téléchargeable ici en format PDF]. Ce document, envoyé par circulaire aux premiers secrétaires fédéraux, tient aussi compte du fort reflux des adhérents depuis la dernière présidentielle, chiffré officiellement à 73.437.

Ces chiffres relativisent ceux de notre enquête du 17 mars dernier, sans que l'explication n'en soit bien claire. Le BNA les appelle «votants potentiels», car les statuts du parti prévoient que tout adhérent peut se remettre à jour de sa cotisation le jour du vote au prochain congrès.

L'effectif actuel du PS, établi à 162.970 membres au 31 décembre 2007 (+ 2.113 cotisations «incomplètes»), pourrait donc “potentiellement” regonfler à 238.520 le 14 juin prochain. À cette date, s'ouvrira la première phase du congrès socialiste: la convention nationale devant entériner la réforme des statuts et la nouvelle déclaration de principe du PS. À la lecture du fichier, on note une évolution sensible de la géographie militante du parti.

Le Pas-de-Calais loin devant, Paris du double au simple

Premier enseignement, qui saute aux yeux: avec 14.484 adhérents (et seulement 280 cartes perdues), le Pas-de-Calais retrouve de loin son rang de plus grosse fédération de France, tandis que Paris retombe à 9.087 militants, subissant le départ de 11.124 personnes ayant adhéré pour la très grande majorité par Internet, à 20 euros.

Selon l'eurodéputé fabiusien Henri Weber, «dans le Pas-de-Calais on peut parler de parti de masse, dans la grande tradition des partis socialistes du nord de l'Europe. Eux, ils savent organiser le nombre…». Le secrétaire général de la fédération, Jean-Paul Pelinski, avait déclaré à Mediapart lors d'un précédent article: «Nous, on est 15.000, on a gagné 3.000 adhérents depuis 2005. Mais il faut dire qu’on a refusé les adhésions par Internet. Chez nous, c’est du réel!»

"Premier fédéral" de Paris, le député et maire du XIe arrondissement, Patrick Bloche, estime la perte d'effectif des "nouveaux adhérents" à 75% dans la capitale. «Nous avons eu tant de monde, en grande majorité des “20 euros” qu'il est normal qu'on en perde autant. Mais nous sommes en sensible hausse par rapport au congrès du Mans en 2005. Et puis, nous avons joué la transparence. Nous…», explique-t-il. Tout en maniant l'ironie: «Je suis admiratif du travail du Nord-Pas-de-Calais. On a beau changer les statuts, les habitudes persistent.»

Jean-Christophe Cambadélis, proche de Dominique Strauss-Kahn, note lui que «depuis septembre, le parti a gagné près de 50.000 adhérents, puisqu'on était 110.000 en septembre dernier. Ils ont donc été remobilisés les trois derniers mois de 2006. Je ne sais par qui…»

Les baronnies renforcées et multipliées


Autre constat: les traditionnelles “grosses fédés” conservent tout leur poids dans le rapport de force interne. Mais elles sont rejointes par de nouveaux bastions. Outre le Pas-de-Calais et Paris, les trois autres “historiques” – Nord (8.472), Bouches-du-Rhône (6.684) et Hérault (légèrement à la baisse, 4.784) – sont rattrapées par la Haute-Garonne (5.159), la Gironde (5.049), la Seine-Maritime (3.738), l'Aude (3.429), la Loire-Atlantique (2.934) et le Rhône (2.743). Ainsi que deux fédérations de l'Île-de-France, qui ont décollé depuis le congrès du Mans: l'Essonne (3.500) et les Hauts-de-Seine (2.972).

A elles seules, ces treize fédérations départementales (sur 107 au total) représentent environ 45% du nombre de cartes à jour du parti. «La conquête des municipales a mobilisé dans les départements à enjeu pour le PS», estime Jean-Christophe Cambadélis. Comme la Gironde (à Bordeaux, malgré la défaite face à Alain Juppé), l'Aude (prise de Narbonne) ou les Hauts-de-Seine (succès à Asnières et Colombes). «D'autres fédérations ont fait des efforts de modernisation, comme en Loire-Atlantique», ajoute le député du XIXe arrondissement de Paris.

«Le parti s'est urbanisé», constate de son côté Patrick Bloche. D'après ce proche de Bertrand Delanoë, «ce sont les départements à gros centres urbains qui ont surtout profité de l'afflux des nouveaux adhérents. C'est une question d'évolution des cultures et aussi de rapport à l'Internet».

Tout en relevant que «la chute brutale n'a pas influé sur les municipales» et «qu'il n'y a donc pas de proportionnalité entre nombre de cartes et nature des résultats», Henri Weber souligne «la professionnalisation grandissante des effectifs socialistes». «Le parti compte de plus en plus d'élus et, du coup, de plus en plus d'aspirants élus en la personne de leurs collaborateurs», analyse-t-il. De quoi entretenir le “verrouillage” des sections et accroître le contrôle du recrutement militant. «Aujourd'hui, l'alternative à ce malthusianisme, c'est le clientélisme, comme dans les Bouches-du-Rhône ou dans l'Hérault. Où le recrutement est basé sur les employés municipaux…»

«On a un problème d'animation», reconnaît Jean-Christophe Cambadélis. Le député de Paris, proche de Dominique Strauss-Kahn, pense que «le parti ne sait pas comment garder ses troupes». Selon les chiffres, on remarque qu'une vingtaine de fédérations ont perdu plus de 30% de leurs effectifs. «Aussi bien chez les bobos de Paris que chez les prolos du Doubs», explique-t-il. «La question, c'est “comment être un petit parti de masse?” On n'a aucun plan de formation et on a tendance à faire de nos adhérents des gens latents, en les réduisant à des désignateurs de chef et des préparateurs de congrès.» Et d'appeler à «revoir la machinerie», en l'adaptant aux «différentes sociologies des membres, en donnant un esprit club dans certains endroits, la solidarité dans d'autres et la formation partout».

Nouveaux adhérents, le retour?

La situation actuelle fige d'ailleurs les ambitions pré-congrès, tant personnelles que programmatiques. Face à la forte mobilité de l'effectif, les prétendants sont dans l'expectative. «C'est le congrès le plus indécis depuis que je suis au PS, c'est-à-dire 1973 et le congrès de Grenoble», avoue Patrick Bloche.

Pour Jean-Christophe Cambadélis, «l'incertitude va dominer jusqu'au dépôt des motions et, hormis à Paris et dans l'Hérault, aucun “premier fédéral” ne va s'engager, de peur d'être mis en minorité dans sa fédération». Car là où il y a eu de fortes augmentations d'effectif, il y a aussi eu beaucoup de cartes non renouvelées. Mais qui pourraient l'être le jour des votes.

Tous les responsables socialistes croisés depuis deux mois demeurent sceptiques, quant à la réalité d'un retour des adhérents à 20 euros. «Ils pourraient venir racheter un droit de vote, mais celui-ci coûtera beaucoup plus cher», explique Benoît Hamon. En effet, lorsqu'il s'agit d'une remise à jour de sa carte, le tarif devient celui des adhérents traditionnels, en fonction des revenus de chacun. Selon le leader de l'aile gauche du parti, «le rapport consumériste n'est plus le même quand la cotisation s'élève entre 70 et 500 euros». Toutefois, comme l'exprime Hamon, «le collège électoral hypothétique est tellement large que ces adhérents sont un vrai enjeu».

Ainsi que le résume Patrick Bloche, «le congrès est une bouteille jetée à la mer. N'ayant aucune visibilité, ceux qui fonctionnent sur des réseaux établis sont tentés de retrouver l'équilibre du congrès du Mans. Or, s'il n'y a pas d'enjeu enthousiasmant, il n'y aura pas de mobilisation. Mais il n'y a plus rien de comparable avec 2005, tant les courants ont explosé depuis».

Jean-Christophe Cambadélis positive également: «À nous de rendre le congrès attractif. Tout dépendra de la nature des débats. S'ils sont intéressants et stimulants comme lors de la primaire à l'investiture, les gens en auront pour leur argent et peuvent accepter de faire l'effort financier.» Cambadélis avait souhaité que «l'on transforme les longues contributions en une vingtaine de questions auxquelles il faudrait répondre. Mais finalement, on en reste au processus habituel. Du coup, c'est ce que fait Ségolène Royal…»

Grande bénéficiaire de l'arrivée massive des nouveaux adhérents, dont François Rebsamen estime qu'ils ont été deux sur trois à voter pour elle, l'ancienne candidate à la présidentielle pourrait bénéficier d'un retour des militants déçus. Même si certains sont restés et qu'il y a quand même eu une défaite à la présidentielle depuis. Le président de Désirs d'avenir, Jean-Pierre Mignard, a d'ailleurs appelé à la mobilisation des sympathisants, sur le site de l'association. «Il est clair que nous n'avons pas les mêmes moyens pour remobiliser», remarque Benoît Hamon. «Ségolène Royal n'a pas qu'un site, mais des locaux boulevard Raspail, le soutien de Pierre Bergé et des permanents qui travaillent sur des listings bien entretenus», souffle-t-il.

Stéphane Alliès

Voir les annexes de cet article

Soutenez un journal 100% indépendant Et informez-vous en toute confiance grâce à une rédaction libre de toutes pressions Mediapart est un quotidien d’information indépendant lancé en 2008, lu par plus de 200 000 abonnés. Il s’est imposé par ses scoops, investigations, reportages et analyses de l’actualité qui ont un impact, aident à penser et à agir.
Pour garantir la liberté de notre rédaction, sans compromis ni renoncement, nous avons fait le choix d’une indépendance radicale. Mediapart ne reçoit aucune aide ni de puissance publique, ni de mécène privé, et ne vit que du soutien de ses lecteurs.
Pour nous soutenir, abonnez-vous à partir de 1€.

Je m’abonne