Quand Securitas «intercepte des clandestins» sur le port de Ouistreham

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Un document, que Mediapart s'est procuré, atteste que l'entreprise « intercepte » des migrants dans le port de Caen-Ouistreham. La société privée s'est vu confier la sous-traitance des missions de sûreté du port et peut remettre à la gendarmerie les auteurs de « délit flagrant ». Sans avoir forcément la formation nécessaire pour un tel mandat.

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Voici un en-tête qui laisse peu de place au doute. « Interception de clandestins », est-il écrit en gros et en gras, en haut du document, juste au-dessus du logo du port de Caen-Ouistreham et de celui de la société de sécurité Securitas. Une entreprise privée aurait-elle donc le droit d’arrêter des migrants ? La question mérite d’être posée à la lecture de ce « rapport d’anomalie ». Daté de juin dernier, il indique qu’une personne a été remise à la gendarmerie. Le rapport, qui a toutes les apparences d’un document type, avec cases à cocher et renseignements à fournir, précise que la personne « interceptée » a été trouvée dans les essieux d’un camion.

Le port de Ouistreham © Capture d'écran BFM TV Le port de Ouistreham © Capture d'écran BFM TV
« Je n’avais jamais vu ce type de document, réagit Marine De Haas, responsable des questions européennes de la Cimade, qui a récemment effectué une mission sur le port de Ouistreham. Mais j’imagine qu’ils doivent garder une trace quand une personne est interceptée. » Si les missions de sûreté du port sont effectivement sous-traitées à la société privée, « Securitas n’a aucun pouvoir de police, insiste le directeur des équipements portuaires, Antoine de Gouville. Ils doivent opérer un contrôle des accès, des véhicules et des personnes pour s’assurer que les gens qui entrent sur le port sont documentées pour le faire. Ils ne sont pas les seuls à effectuer des contrôles, il y a aussi la douane, la police aux frontières… » Et c’est à la préfecture que revient la coordination de l’ensemble des autorités intervenant sur le port. « En fonction de la conjoncture, elle fixe l’intensité des contrôles, le volume de gendarmerie, de douane…, poursuit le directeur des équipements portuaires. Nous, on n’est qu’un élément de la chaîne étatique : le maillon logistique. »

Au cabinet du préfet du Calvados, on précise que le port de Caen-Ouistreham est géré par la Chambre de commerce et d'industrie (CCI) de Caen-Normandie, en charge de la sûreté du terminal. « Pour ce faire, elle applique la réglementation internationale, la réglementation nationale ainsi que des orientations décidées par le préfet du Calvados, chargé de la sécurité dans le département », tel le contrôle de la totalité des poids lourds entrant dans le terminal ferry. « Afin d’assurer la sécurité des installations portuaires, et pour mener à bien cette mission, la CCI a confié à une société de sécurité privée le gardiennage de ses installations ainsi que le contrôle des flux de personnes entrant sur la zone d’accès restreint. »

Passage d'une mission de sûreté à une mission de contrôle des migrants

Il n’empêche que, selon Marine De Haas, « depuis 2013, on a constaté un changement de paradigme avec le passage d’une mission de sûreté du port à une mission de contrôle des migrants ». Depuis le 1er janvier 2017, 66 personnes ont été interpellées puis conduites au centre de rétention de Rennes, dont 29 en provenance du port de Ouistreham. La responsable de la Cimade s’inquiète de voir des professionnels de la sécurité être chargés des interceptions alors qu’ils « ne sont pas formés à interpeller des personnes migrantes, demandeuses d’asile, des femmes enceintes ou des mineurs ». Comment, dans de telles conditions, s’assurer que leurs droits soient garantis ?

 Le cabinet du préfet confirme que les agents de sécurité privée peuvent effectivement « appréhender l’auteur d’un délit flagrant et le conduire devant les forces de sécurité ». En l’espèce, le délit consiste à s’être introduit sans autorisation dans la zone d’accès restreint du port. « C’est à ce titre que les agents de Securitas peuvent être amenés à appréhender des personnes. Ils les remettent ensuite aux militaires de la gendarmerie départementale. » Impossible d’en savoir plus du côté de Securitas. L’entreprise ne peut s’exprimer que si son client, en l’occurrence le port de Ouistreham, l’y autorise. Or Antoine de Gouville refuse. « À partir du moment où le client ne nous donne pas son accord pour réagir, on ne peut pas le faire, regrette-t-on du côté de la société privée. La mission est confidentielle. » Après la publication de cet article, la société nous a tout de même répondu via Twitter : « Securitas assure des missions de surveillance humaine et contrôle d'accès classiques régies par le Code ISPS pour le port de Caen-Ouistreham. Securitas intervient dans un cadre contractuel et légal, et met tout en œuvre pour assumer sa mission avec professionnalisme, éthique, déontologie. »

Il semblerait que les camions entrant dans le port de Caen-Ouistreham et en attente d’une escale sur un bateau soient contrôlés à plusieurs reprises : au poste de contrôle, à l’embarquement lorsqu’ils attendent, puis une fois dans le bateau, sur la rampe. « Les contraintes sont très lourdes pour les transporteurs. Ils subissent une grosse pression, reconnaît Marine De Haas. On va leur reprocher, une fois arrivés en Angleterre, de ne pas avoir respecté les consignes de sécurité et donc d’avoir fait voyager des personnes en situation irrégulière. »

Une crainte des transporteurs qui s’est accrue à Ouistreham comme ailleurs sur le littoral normand depuis le démantèlement des camps calaisiens. D’après un article de Normandie Magazine, sobrement intitulé « Pour que la Normandie ne devienne pas Calais », sur les côtes normandes, « on anticipe un déplacement de la présence des migrants. Dans tous les ports, on verrouille et on reste en alerte. » Ce que nuance Antoine de Gouville : « Depuis plusieurs dizaines d’années, il existe des contrôles sur le port. On n’a pas créé un nouveau service parce que la jungle a fermé à Calais. Il n’y a pas vraiment eu de hausse du personnel, ça fait déjà pas mal d’années qu’on subit des pressions, donc pas mal de temps qu’on a renforcé les contrôles. » Selon les informations de la Cimade, pourtant, jusque fin 2015, seuls deux agents étaient affectés aux contrôles aléatoires. Depuis novembre 2016, les deux agents permanents sont secondés par six agents supplémentaires à chaque escale. En clair, dès qu’un bateau part, huit agents au total sont mobilisés pour contrôler les camions qui embarquent. Comme le souligne avec ironie Marine De Haas : « La fermeture des frontières permet d’ouvrir des marchés très intéressants pour des entreprises comme Securitas. »

 

Voir le rapport d'anomalie de juin dernier. (pdf, 17.2 kB)

 

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J'ai pu joindre Antoine de Gouville afin qu'il m'explique les missions confiées à Securitas sur le port de Ouistreham. Quand j'ai voulu le contacter de nouveau pour le faire réagir au rapport d'anomalie, il était occupé puis parti en vacances. Par la suite, c'est donc la préfecture qui m'a détaillé le rôle de Securitas sur le port.

J'ai ajouté le lundi 07 août, après la publication de l'article, la réponse finalement formulée par Securitas sur Twitter.