Les patrons de LREM ont ignoré des accusations de violences sexuelles

Selon nos informations, les anciens collaborateurs du député de Toulouse Pierre Cabaré, visé par une plainte pour harcèlement et agression sexuels, avaient écrit à Richard Ferrand, Gilles Legendre et Stanislas Guérini pour dénoncer les agissements de leur employeur. Un courrier resté sans réponse.

Cet article est en accès libre.

Pour soutenir Mediapart je m’abonne

PDF

Richard Ferrand l’a promis : il va renforcer la lutte contre le harcèlement sexiste et sexuel à l’Assemblée nationale qu’il préside. Une procédure visant un député de la majorité vient pourtant mettre à mal cet engagement.

Selon nos informations, le président de l’Assemblée nationale, ainsi que le président du groupe LREM Gilles Legendre et le patron du parti présidentiel Stanislas Guérini ont été destinataires d’un courrier en mai 2019, signé de cinq collaborateurs du député de Toulouse Pierre Cabaré, par ailleurs vice-président de la délégation aux droits des femmes. Un courrier auquel ils n’ont jamais donné suite.

Pierre Cabaré. © Facebook

Dans cette lettre datée du 20 mai 2019, dont Mediapart a obtenu copie, et dont La Dépêche du Midi s'est aussi fait l'écho, les cinq collaborateurs font part de leur « grand désarroi », et dénoncent tous ensemble des « agissements inacceptables et répétés » ainsi que des « manquements professionnels particulièrement graves ».

Ils parlent d’un « quotidien toxique », d’une « ambiance de travail délétère », d’un « contexte d’humiliation permanente ».

« Par des agissements et propos incohérents, inappropriés et injurieux envers aussi bien ses collaborateurs qu’envers des élus, grands décideurs et membres de l’exécutif, le mandat de M. Pierre Cabaré nuit aux institutions de la République », poursuivent les cinq collaborateurs, composant la totalité de l’équipe du député.

Tous sont désormais partis – deux ont été licenciés pour faute grave (l’un en février 2019 et l'autre en mai 2019). Les derniers à avoir quitté leur poste l’ont fait au cours de l’été 2019.

Les attaché.e.s parlementaires, auteur.e.s du courrier, évoquent plus précisément deux cas, dont celui d’une collaboratrice, également suppléante du député, Lucie Schmitz, qui a saisi l'inspection du travail et le procureur de la République de Toulouse pour « des faits très graves de harcèlement moral, harcèlement sexuel et tentative d’influence d’agent public (médecin du travail) ». Elle fait partie des deux collaborateurs licenciés par Pierre Cabaré.

La lettre parle également du cas d’un collaborateur qui conteste, devant les prud’hommes, le motif de son licenciement, officiellement pour « comportement inapproprié ».

Il n’a pas souhaité s’exprimer mais, selon des sources judiciaires, il affirme avoir été sanctionné pour avoir dénoncé le comportement de son employeur à l’égard de sa collègue. Il indique également avoir été le témoin de « remarques sexistes » et de « main aux fesses » durant un week-end organisé en juillet 2017. « Il disait que c’était une fille facile et qu’elle voulait coucher avec lui », est-il précisé dans la procédure aux prud’hommes.

« Tout au long de ce week-end, j’ai continuellement entendu des remarques sexistes à l’égard de Lucie Schmitz et j’ai même assisté à plusieurs reprises à des moments où le député Pierre Cabaré a mis la main aux fesses de Lucie Schmitz », peut-on également lire.

L’existence de ces procédures a été révélée mercredi 4 septembre par France 3 Occitanie.

Le député, contacté par Mediapart, nous a renvoyé vers le communiqué qu’il a publié sur Facebook. Dans ce dernier, Pierre Cabaré confirme les deux licenciements pour faute grave, et les trois autres départs, et indique avoir lui-même porté plainte antérieurement pour « dénonciation calomnieuse et fausse attestation auprès du procureur de la République de Toulouse », « en raison des fausses accusations, rumeurs et malveillances dont je fais l’objet ».

« Je n’ai à ce jour aucune information sur la plainte dont il est fait état et n'est (sic) encore moins été entendu par les pouvoirs publics », précise-t-il encore.

Il est bien entendu présumé innocent et c’est le parquet qui décidera, à l’issue de l’enquête préliminaire, s’il y a matière à poursuite.

Dans la foulée de ces révélations et à la demande des syndicats, Richard Ferrand a proposé un rendez-vous aux représentants des collaborateurs parlementaires la semaine prochaine, et son entourage a rappelé que le règlement de l’Assemblée vient d’être modifié pour renforcer la lutte contre les violences sexuelles, nombreuses au Parlement.

Sauf qu’en mai dernier, quand Richard Ferrand, Gilles Legendre et Stanislas Guérini ont reçu le courrier des collaborateurs – les accusés de réception du recommandé l'attestent –, ils n’y ont donné aucune suite. Pas de réponse, pas de coup de fil. Au bas de la lettre, la plaignante a pourtant pris soin d’ajouter au stylo son mail et son portable personnels.

Contactés par Mediapart, les entourages de Richard Ferrand, de Stanislas Guérini et de Gilles Legendre se sont tous réfugiés derrière l'existence d'une procédure judiciaire, estimant qu'elle leur imposait de ne rien faire sur ce dossier précis.

« De par la séparation des pouvoirs, le président de l'Assemblée nationale doit laisser la justice agir de manière indépendante et mener toutes les investigations qu'elle juge utiles », précise l'entourage de Richard Ferrand. Ce dernier rappelle que le député breton avait mandaté un groupe de travail il y a un an, dont les préconisations ont été adoptées en juillet dernier. La cellule de lutte contre le harcèlement sera mise en œuvre en octobre « pour la première fois ».

« Le président du groupe n'a pas à se faire juge, indique aussi l'entourage de Gilles Legendre, président du groupe LREM. On avait pris acte mais Gilles Legendre se fait fort de ne pas intervenir dans ce genre de cas, surtout quand une procédure judiciaire est en cours. »

Pour justifier la prudence du groupe, la même source rappelle qu'une précédente plainte visant le député LREM Christophe Arend avait été classée sans suite. Aucune action n'a donc été mise en place au sein du groupe, ni à l'époque ni depuis la révélation de l'enquête judiciaire.

Quant à Stanislas Guérini, le patron de LREM, il se refuse lui aussi à commenter une « affaire judiciaire ». Son entourage indique qu'il est en train de « mettre en place une procédure interne [au parti – ndlr] pour traiter de manière professionnelle et systématique ce type de situation. Une cellule traitant des sujets de harcèlement sera mise en place en septembre à destination des salariés, cadres et collaborateurs de La République en marche. Cette cellule sera ouverte à l'ensemble des adhérents en 2020 », précise-t-on de même source.

Sur le fond, l’enquête préliminaire, ouverte par le parquet de Toulouse pour harcèlement sexuel et moral, a été confiée à la police judiciaire, comme l’a révélé France 3. La plainte de l’ex-collaboratrice, mais toujours suppléante, Lucie Schmitz porte également sur des faits supposés d’agression sexuelle.

Licenciée par Pierre Cabaré, elle devrait aussi lancer une procédure devant les prud’hommes. Interrogée par Mediapart, elle n’a pas souhaité s’exprimer.

Lundi, Pierre Cabaré publiait encore un message de soutien à la ministre Marlène Schiappa, en ouverture du Grenelle contre les violences conjugales. Il a également postulé à la présidence de la délégation aux droits des femmes de l'Assemblée.

Lénaïg Bredoux

Mediapart est actuellement en accès libre : profitez-en et faites-le savoir ! Découvrez tous nos contenus gratuitement C’est l’occasion pour celles et ceux qui ne nous connaissent pas de découvrir un journal totalement indépendant et sans publicité qui ne vit que de l’abonnement de ses lecteurs.
L’information est la première force sur laquelle nous devons compter. Une information de qualité, au service du public, soucieuse de l’intérêt général.
Articles, contenus vidéos, podcasts, enquêtes, dossiers... : découvrez-les et jugez par vous-même.
Si vous souhaitez nous soutenir et prolonger votre lecture après la période d’accès-libre abonnez-vous !

Soutenez-nous