Le procureur général Marin se fracasse sur l’écueil gabonais

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Le procureur général près la Cour de cassation, Jean-Claude Marin, a reçu avec tous les honneurs la très controversée présidente de la Cour constitutionnelle du Gabon, Marie-Madeleine Mborantsuo, étroitement liée au clan Bongo. L’affaire provoque un psychodrame à la Cour de cassation : toutes les mentions de cette visite officielle ont été effacées.

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Les réseaux de la Françafrique sont-ils insubmersibles, ou bien les hiérarques de notre grande justice ignorent-ils tout du monde dans lequel ils vivent ? Lundi 28 novembre, le procureur général près la Cour de cassation, Jean-Claude Marin, a reçu avec tous les honneurs la très controversée présidente de la Cour constitutionnelle du Gabon, Marie-Madeleine Mborantsuo, étroitement liée au clan Bongo, et lui a remis une médaille de la Cour de cassation.

« Cette visite a donné lieu à de nombreux échanges sur le système de justice gabonais et sur l’articulation entre les différentes hautes juridictions du Gabon que constituent la Cour de cassation, le Conseil d'État et la Cour des comptes. Elle a souligné les convergences entre les architectures judiciaires gabonaise et française », a-t-on pu lire brièvement sur le site de la Cour de cassation, avant que ce communiqué en pure langue de bois et la photo qui l’accompagnait soient purement et simplement retirés ce week-end du site de la Cour, tout comme le lien partagé sur le compte Twitter de la plus haute juridiction française.

Cet article vient d'être retiré discrètement du site de la Cour de cassation © Capture d'écran Cet article vient d'être retiré discrètement du site de la Cour de cassation © Capture d'écran

Selon des informations obtenues par Mediapart, le premier président de la Cour de cassation, Bertrand Louvel, ignorait tout de cette visite officielle, ainsi que de la communication qui en a été faite par l’institution qu’il préside. En découvrant la chose, le premier magistrat de France a piqué une colère noire, et a fait retirer toute mention de cet événement, qui n’est effectivement pas du meilleur effet. Cette visite en grande pompe avait rapidement suscité l’ire de l’opposition et de la diaspora gabonaises, ainsi qu’un billet acide du journaliste Vincent Hugeux, spécialiste de l’Afrique à L’Express (on peut le lire ici).

Au Gabon, Marie-Madeleine Mborantsuo est en effet un personnage clé dans le dispositif d’appropriation du pouvoir du clan Bongo. C’est notamment elle qui a confirmé la victoire plus que suspecte d’Ali Bongo à l’élection présidentielle du 27 août dernier. Placée à la tête de la Cour constitutionnelle du Gabon en 1998 par Omar Bongo, cette juriste controversée a notoirement été l’une des maîtresses de l’ancien président gabonais, et la mère de deux de ses enfants. Elle est volontiers surnommée « la tour de Pise » par les opposants gabonais, parce qu’elle penche toujours du côté du pouvoir. « Je crains qu’un nouveau faux pas de la Cour constitutionnelle soit le facteur d’une instabilité profonde et durable du Gabon ! » avait prévenu le candidat Jean Ping en déposant un recours après les résultats plus que douteux des élections d'août 2016, en pure perte.

Capture d'écran Twitter Capture d'écran Twitter

Il est difficile d’imaginer qu’un magistrat réputé avoir autant de sens politique que Jean-Claude Marin ait pu ignorer tout cela. Sensible aux rapports de force et très respectueux de la raison d’État, il s’était illustré en tant que procureur de Paris (de 2004 à 2011) en refusant de pousser les feux de la justice dans les affaires de biens mal acquis de plusieurs chefs d’État africains.

Les rapports entre la justice française et le régime gabonais sont par ailleurs empreints d’une surprenante porosité. En 1998, l’actuel député (LR) Georges Fenech, alors magistrat et président de la très droitière Association professionnelle des magistrats (APM), s’était ainsi ridiculisé en allant cautionner les élections présidentielles au Gabon, en compagnie d’une délégation d’avocats proches du RPR, dont Francis Szpiner et Gilles-William Goldnadel.

Plus récemment, en 2012, le haut magistrat Alain Guillou n'avait pas hésité à demander une mise en disponibilité pour devenir conseiller d'Ali Bongo. C'était peu de temps après qu'il eut été désigné de manière surprenante et très inhabituelle pour présider le procès en appel de l'affaire de l'Angolagate, fin 2010 (où comparaissaient Charles Pasqua, Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak), et où le président Guillou s'était montré bien moins sévère que le tribunal correctionnel avant lui.

Généreux mécène de plusieurs personnalités et partis politiques français, le Gabon est aussi un petit eldorado pour plusieurs avocats français, comme d’autres États africains. De là à ce que le plus gradé des procureurs français ait cru pouvoir s'affranchir légèrement des règles de prudence, d'impartialité et de neutralité qui sont en vigueur dans la magistrature, il n'y a qu'un pas.

L'affaire provoque en tout cas un véritable psychodrame au sein de la plus haute juridiction française, déjà éclaboussée par l'affaire Gilbert Azibert (en 2014), ce haut magistrat soupçonné d'être intervenu dans une procédure pour le compte de Nicolas Sarkozy, et auparavant critiquée pour avoir oublié d'inviter Christiane Taubira à un grand colloque sur l'abolition de l'esclavage (en 2012). Auteure de la loi du 21 mai 2001 « sur la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité », Christiane Taubira était devenue ministre de la justice deux jours après la tenue de ce colloque entre vieux mâles blancs.

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