Pour contenter le plus grand nombre, Macron fâche tout le monde

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Sur les violences policières, les libertés fondamentales ou encore l’urgence climatique, Emmanuel Macron a tenté, vendredi, de défendre son action politique, en concédant quelques menues choses et en attaquant directement ceux qui le critiquent. Ce faisant, il a surtout réussi à nourrir de nouvelles colères.

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Une fois de plus, Emmanuel Macron a réussi à se mettre tout le monde à dos : les syndicats policiers, dont Alliance, Unité SGP Police-Force ouvrière et l’Unsa Police, qui ont appelé à ne plus faire de contrôles d’identité, voire à ne plus mener d’interpellations ; les manifestants qui se mobilisent contre la précarité et en faveur des libertés, et qui étaient encore plusieurs milliers dans la rue, le samedi 5 décembre ; les militantes féministes, qui ont répété que la réponse des pouvoirs publics en matière de lutte contre les violences sexuelles et sexistes n’était toujours pas à la hauteur, et qu’en aucun cas elle ne pouvait servir d’exemple pour lutter contre les discriminations.

Le président de la République a aussi consterné Cyril Dion, l’un des garants de la Convention citoyenne pour le climat, qui a expliqué n’être pas « là pour faire joujou ». L’association Greenpeace a pour sa part regretté que l’urgence climatique ne soit « toujours pas intégrée [à son] logiciel politique », rappelant que même le Conseil d’État a récemment donné trois mois à l’exécutif pour « justifier que la trajectoire de réduction à horizon 2030 pourra être respectée ». Quant à la Fondation Abbé-Pierre, elle a déploré la façon dont Emmanuel Macron a balayé l’ouverture du revenu de solidarité active (RSA) au moins de 25 ans, soulignant que « la pauvreté n’a pas d’âge ».

Emmanuel Macron sur Brut, le 4 décembre. © Bertrand Guay/AFP Emmanuel Macron sur Brut, le 4 décembre. © Bertrand Guay/AFP

Hormis quelques éditorialistes qui ont jugé le chef de l’État « EXTRAORDINAIRE » et l’ont exprimé en lettres capitales, hormis bien évidemment la poignée de ses indéfectibles soutiens de La République en marche (LREM) qui l’ont trouvé « clair, net, précis », l’entretien qu’a accordé le président de la République à Brut, vendredi 4 décembre, n’a pas convaincu grand monde dans la sphère politique. L’eurodéputé Place publique Raphaël Glucksmann a évoqué sa « lâcheté » face à la répression des Ouïghours par le pouvoir chinois. Le chef de file de La France insoumise (LFI) Jean-Luc Mélenchon a moqué la mise en place d’un énième numéro vert pour lutter contre les discriminations : « C’est pas un gouvernement, c’est une plateforme téléphonique. »

La sénatrice socialiste Marie-Pierre de La Gontrie a qualifié d’« étrange » l’argumentation du chef de l’État sur le désormais fameux article 24 de la loi « Sécurité globale », indiquant qu’il « s’agit bel et bien d’une initiative du gouvernement contrairement à ce qu’il affirme ». Le député Les Républicains (LR) Éric Ciotti a estimé qu’« insinuer que la police française est raciste ou violente, c’est nourrir les thèses de l’extrême gauche et mettre en danger ceux qui nous protègent du chaos et de l’anarchie ». Et Marine Le Pen s’est ruée sur sa proposition de trouver 300 à 500 noms de « personnalités historiques noires ou arabes » pour les honorer avec des statues ou des noms de rue, l’accusant de jouer « le rôle du grand séparatiste ».

Des critiques aussi diverses qu’unanimes, résumées ainsi par le secrétaire national d’Europe Écologie-Les Verts Julien Bayou : « Le nouveau en même temps Macron. Ne contenter personne et en même temps fâcher tout le monde. » Vendredi soir, pendant plus de deux heures, le président de la République a en réalité tenté de tenir tous les bouts, en défendant son bilan et l’action de son gouvernement. Une grande partie de l’entretien fut consacrée aux violences policières, expression qu’il employait pendant la campagne de 2017, mais qu’il dit avoir « déconstruite » depuis, convaincu qu’il s’agit là d’un « slogan » porté par « des gens qui ont un projet politique ».

En revanche, le chef de l’État n’a pas hésité à reprendre une autre expression, empruntée elle à l’extrême droite, en parlant des « gens ensauvagés » qui s’attaquent aux forces de l’ordre. « On n’est pas équitable, même avec l’institution policière », a-t-il regretté, en rendant hommage aux « milliers de policiers et policières qui ont subi des violences depuis trois ans, qui, pour certains, ont été tués ». « Quand il y a des gens qui vous paraissent avoir un comportement violent avec un individu, c’est aussi parce qu’ils ont vu des collègues se faire brûler dans une voiture, se faire caillasser, se faire tirer au mortier, se faire tirer à balles réelles. […] Ça n’excuse en rien, ça peut parfois l’expliquer. »

Prônant « zéro tolérance des deux côtés », Emmanuel Macron a reconnu qu’« il y a des policiers qui sont violents ». « Est-ce que c’est un tabou de dire le terme “violences policières” ? », l’a alors interrogé le journaliste Rémy Buisine. « Non, je peux vous dire “il y a des violences policières”, si ça vous fait plaisir que je le dise », lui a rétorqué le président de la République, comme un écho au coup de bluff qu’avait tenté Nicolas Sarkozy en 2014 sur le mariage pour tous, face à Sens commun : « Quand on dit [que la loi] doit être réécrite de fond en comble, si vous préférez qu’on dise qu’on doit l’abroger pour en faire une autre… […] Si ça vous fait plaisir, franchement, ça coûte pas très cher. »

Le peu que le chef de l’État a concédé sur les violences policières et les discriminations pourrait lui coûter « très cher », si l’on en croit les réactions des trois principaux syndicats de policiers. « Aujourd’hui, quand on a une couleur de peau qui n’est pas blanche, on est beaucoup plus contrôlé, a reconnu Emmanuel Macron. On est identifié comme un facteur de problèmes et c’est insoutenable. » Raison pour laquelle il a promis la généralisation des caméras-piétons pour les policiers, mais aussi le lancement d’une plateforme nationale de signalement des discriminations, qui concernera « le contrôle au faciès, le logement, l’emploi », et d’un numéro d’appel qui « sera géré par l’État, le Défenseur des droits, ainsi que par des associations compétentes en la matière ».

« Mais sur quelle statistique ethnique, interdite et inexistante en France, est basée cette affirmation ? », a immédiatement demandé Unité SGP Police-Force ouvrière, dans un tract diffusé sur les réseaux sociaux. Tract assorti de cet autre commentaire : « Vous décidez de discriminer et de cloîtrer en banlieue des populations puis nous le faites payer ? Non. Ça ne se passera pas comme ça. » Aussitôt, un nombre incalculable d’élus RN, de l’eurodéputé Gilbert Collard au sénateur Stéphane Ravier, se sont succédé sur la plateaux télé afin de fustiger Emmanuel Macron, qu’ils soupçonnent, le plus sérieusement du monde, de compromission avec l’extrême gauche.

Des arguments également utilisés par certains députés LR, comme Guillaume Peltier et Virginie Duby-Muller, qui ont déploré « son exercice de séduction de l’extrême gauche » et l’ont appelé, « au nom de la majorité silencieuse », à défendre les forces de l’ordre face aux « petits bourgeois d’extrême gauche en cagoule », qui ont pris à partie des policiers, en marge des manifestations parisienne et nantaise de samedi. « Une République devenue incapable de protéger ses gardiens face à des milices qui veulent la renverser pour imposer leur dictature d’extrême gauche ! », s’est insurgé Éric Ciotti.

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