FN: retour sur congrès (1/2). Aux sources du Front, la fondation d’Ordre nouveau

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Le congrès du Front national des 10 et 11 mars 2018, organisé à Lille, doit être le dernier, celui de la refondation et d’un nouveau nom. Il y a 46 ans, l’extrême droite s’était déjà fondée, les 10 et 11 juin 1972, dans la foulée du congrès d’Ordre nouveau. Le nom FN surgira quelques mois plus tard, ainsi que le personnage Jean-Marie Le Pen à sa tête.

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Le congrès du Front national de mars 2018 doit être le dernier, le parti créé en 1972 devant y annoncer sa refondation par le biais d’un changement de nom. Jean-Marie Le Pen a qualifié cela d’assassinat, et a fait remarquer que ce congrès coïncidait avec les 40 ans de l’attentat contre François Duprat, cheville ouvrière de la création du FN, tué le 18 mars 1978.

Avant le clap de fin de ce long cycle de l'extrême droite, il est utile de savoir avec quel passé Marine Le Pen veut rompre. Sur la base d'archives largement inédites, voici l'histoire de la fondation du FN. Le congrès qui l'a vu naître ne s'est pas tenu sous son nom, mais lors du deuxième congrès du mouvement néofasciste Ordre nouveau (ON). Il fallut encore quelques semaines rocambolesques pour que Jean-Marie Le Pen en devienne le président.

  • Une origine transnationale

L'année 1969 a vu le président de Gaulle démissionner : la guerre d'Algérie est bien terminée, alors que Mai 68 se perpétue à basse intensité par les affrontements entre étudiants extrémistes. Dans ce contexte, les chefs d’ON, en particulier Alain Robert et François Duprat, ont l'ambition de réunifier toutes les extrêmes droites sous leur magistère, dans les affrontements de rue comme dans les urnes. Le succès est au rendez-vous : les décomptes internes montrent qu’ON passe de 130 militants parisiens début 1970 à 2 147 adhérents au printemps 1971, un niveau jamais connu depuis Vichy pour des fascistes proclamés.

Si le groupe témoigne d'emblée de sa maîtrise de la violence, il manque du personnel petit-bourgeois apte à rassurer l'électeur : un sondage interne de 1970 montre qu'il est composé à 40 % d'étudiants, 33 % de salariés, 19 % de lycéens et 8 % d'indépendants, que 30 % sont des mineurs tandis que seuls 4 % ont plus de 50 ans. Il y a bien quelques aînés qui viennent, mais le fait que ce soient des ex-collaborationnistes leur donne une image guère vendable. Pour sortir du ghetto étudiant, les chefs d’ON décident de se présenter aux municipales de mars 1971.

François Duprat veut un rassemblement baptisé Front national, et prend contact avec l'ancien député poujadiste Jean-Marie Le Pen. Alain Robert n'en veut pas, et le mouvement part seul. Les scores sont piteux.

Au même moment, en Italie, le Mouvement social italien (MSI) mené par l'ancien cadre fasciste Giorgio Almirante est parvenu à rassembler diverses chapelles. Ordre nouveau récupère son symbole, une flamme ensuite utilisée pour le FN, pour le syndicat qu'il fonde grâce au soutien de Georges Albertini, ancienne éminence grise de Marcel Déat devenue celle du président Pompidou.

À Rome, lors de l’été 1971, Almirante prodigue ses conseils à Duprat : « Il faut savoir pratiquer un fascisme souriant », lui dit-il. De retour à Paris, Duprat reprend la formule dans une réunion interne d’Ordre nouveau. « Nous devons nous draper de tricolore et chanter la Marseillaise, ajoute-t-il. Nous devons apparaître comme autre chose que la réincarnation d’Eichmann. » Il donne une stratégie : la création d’« un Front national, rassemblant tous les partis d’extrême droite ». La dynamique est lancée, Duprat est chargé de la vendre aux militants lors du congrès d’ON de 1972.

  • Les militants présents au congrès

Le projet déplaît aux militants, qui y voient une possible trahison au profit de la bourgeoisie conservatrice. L'ancien milicien François Brigneau leur explique qu'il s'agit de rassembler « aussi bien les anciens Français de Londres que ceux qui ont porté l’uniforme allemand ». Duprat leur assure que « la finalité de l’organisation reste de prendre le pouvoir par l’action révolutionnaire », puis que « qui n’est pas contre nous, est avec nous ».

Mais la souscription lancée dans l'espoir de rassembler un million de francs n'en amène que quelques milliers. L'appel à rejoindre le FN fait aux divers groupuscules ne reçoit de réponse que de celui du colonel Trinquier, figure de la guerre d'Algérie, et de celui de Pierre Thurotte, farouche antisémite jadis membre de la direction de l'ultracollaborationniste Parti populaire français (PPF) de Jacques Doriot, alors même qu’Ordre nouveau cherche à pousser vers la sortie ses jeunes les plus violents et ses aînés les plus compromis avec le nazisme.

Finalement, qui sont les militants qui votent la fondation du FN au congrès ? Les mandats sont obtenus par chaque section proportionnellement à son nombre de militants, au nombre d'abonnés au journal et de candidats aux législatives dans sa zone. En spatialisant les données, on obtient cette carte :

Localisation des congressistes fondant le FN, en 1972 © Nicolas Lebourg et Joël Gombin Localisation des congressistes fondant le FN, en 1972 © Nicolas Lebourg et Joël Gombin

Le poids des villes étudiantes demeure, mais l'extension géographique du mouvement est bien plus importante que celle de tous les mouvements antérieurs – avec néanmoins les zones de force coutumières des radicaux, en particulier le Sud-Est. Avec 51 mandats, Paris domine, mais avec une sociologie moins populaire que bien des mouvements antérieurs, comme le montre le rapport entre le nombre de mandats et les arrondissements :

Nombre d'adhérents par arrondissement parisien. © Nicolas Lebourg et Joël Gombin Nombre d'adhérents par arrondissement parisien. © Nicolas Lebourg et Joël Gombin

Malgré leur goût pour les proclamations jusqu’au-boutistes révolutionnaires, les militants peuvent donc être plus enclins qu'ils ne le croient à jouer le jeu institutionnel.

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Nicolas Lebourg est historien, spécialiste des radicalités politiques. Il a notamment publié Les Droites extrêmes (Seuil, 2015) avec Jean-Yves Camus, et Lettres aux Français qui croient que cinq ans d’extrême droite remettraient la France debout (Les Échappés, 2016). Il a fait partie des chercheurs mobilisés par Mediapart pour décortiquer les enjeux politiques autour du FN lors de la dernière campagne présidentielle (lire ici ou ).