Le Pen: les dessous financiers du clash père-fille

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La mise au ban du fondateur du Front national va poser trois problèmes financiers à Marine Le Pen : les enquêtes sur la fortune cachée de son père, le partage de la propriété de Montretout, et l’argent perdu des micro-partis Cotelec et Promelec.

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 « J’ai honte que la présidente du Front national porte mon nom, s’est plaint Jean-Marie Le Pen, mardi, sur Europe 1. Je souhaiterais d'ailleurs qu’elle le perde le plus rapidement possible. Elle peut le faire soit en se mariant avec son concubin, soit peut-être avec monsieur Philippot ou avec quelqu'un d'autre. Mais moi je ne souhaite pas que la présidente du Front national s'appelle Le Pen. (...) Je ne reconnais pas de lien avec quelqu'un qui me trahit d'une manière aussi scandaleuse. »

Alors que Marine Le Pen a martelé, dimanche, que le conflit en cours « n’est pas une affaire familiale » mais « une affaire politique », Jean-Marie Le Pen aimerait pouvoir retirer à sa fille l’usage de son nom… première étape de son exclusion de son cercle familial. Suspendu lundi du Front national, le président d'honneur a dénoncé « une félonie » et promis de passer « à l’attaque ».

Il risque fort de chercher à priver Marine Le Pen de ce qu’il lui offrait jusqu’à présent : un soutien financier à travers ses micro-partis, et surtout la perspective de l’héritage d’une partie de sa fortune. Anticipant sa succession, Jean-Marie Le Pen avait d’ailleurs déjà rendu sa fille copropriétaire, avec sa sœur Yann, d’un quart de son hôtel particulier de Montretout, en excluant l’aînée, Marie-Caroline, à qui il reprochait de l'avoir trahie en partant avec son mari dans le camp de Bruno Mégret, en 1998. Le patriarche avait alors mené une guerre financière (et judiciaire) à sa fille sur la question de la maison familiale de la Trinité-sur-Mer et sur les parts de sa société d'édition.

  • Un héritage à risque pour Marine Le Pen

La question a surgi dans la bouche d’adversaires politiques : « Il serait intéressant de savoir si madame Le Pen va accepter l'héritage politique et l'héritage fiscal de son père », s'est interrogée l’ex-ministre du budget Valérie Pécresse après la révélation par Mediapart d’un compte caché de son père en Suisse, via son majordome, et la détention d’1,7 million d’euros de lingots et pièces d’or.

Si l’héritage ne semble pas d’actualité, vu la santé affichée par l’homme à la parka rouge ce 1er Mai, on peut prévoir de fortes tensions entre l’administration fiscale et Jean-Marie Le Pen compte tenu des procédures déclenchées par les communications de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) et du service anti-fraude Tracfin à la justice. « Écoutez, je pense que là en l’occurrence, il va y avoir probablement des éléments entre l’administration fiscale et Jean-Marie Le Pen, si ces faits sont justes », a d’ailleurs commenté Marine Le Pen dimanche, jugeant « indécent » d’évoquer « le décès de celui qui reste [son] père ».

En tout état de cause, l’administration demandera à Le Pen, et le cas échéant à ses héritiers, le recouvrement de sa dette fiscale. La décision d’accepter l’héritage reviendra alors à Marine Le Pen et ses sœurs. L’enquête judiciaire pourrait mettre au jour d’autres pans de la fortune de son père. Pierrette Le Pen avait notamment dénoncé, dans les années 1980, l’existence de comptes cachés en Suisse, issus de l’héritage du cimentier Hubert Lambert.

En janvier 2011. © Reuters En janvier 2011. © Reuters

  • Les copropriétaires de Montretout dans le même bain

En octobre déjà, Marine Le Pen avait quitté la propriété familiale de Montretout, installée sur les hauteurs de Saint-Cloud, sur fond de brouilles avec son père. La demeure, au cœur de l’héritage Lambert, est une prise de risque fiscal pour la présidente du FN, par les estimations contradictoires dont elle a fait l’objet.

En 1994, le fondateur du FN a fait entrer sa benjamine au capital de la Société civile immobilière du Pavillon de l’Écuyer, qui gère cette propriété, à la faveur du retrait d’un de ses amis. Il a validé aussi l’entrée de sa fille Yann, en 2008, lors de la revente des parts de son ex-femme, Pierrette Lalanne. En juillet 2012, il est allé plus loin en faisant donation à Yann et Marine Le Pen de 350 parts chacune (142 800 euros), en les faisant profiter des dernières semaines de l’abattement à 159 325 euros – cet abattement en faveur des bénéficiaires retombera à 100 000 euros en août 2012.

Selon l’acte de donation consulté par Mediapart, Jean-Marie Le Pen a pris en charge les frais de notaire, mais il s’est aussi curieusement engagé à prendre à sa charge « les conséquences d’un redressement fiscal éventuel ».

En 2008, les parts étaient estimées à 200 euros lors de l’entrée de Yann Le Pen – ce qui revenait à évaluer la propriété à 800 000 euros... –, mais elles ont grimpé à 408 euros, en 2012, lors des donations – portant l'évaluation officielle de Montretout à 1 795 200 euros.

La valeur des donations à Marine Le Pen et sa sœur a été en réalité fortement minorée. En effet, la propriété constituée par un bâtiment principal de 430 m2, des dépendances de 350 m2 et un parc de 4 670 m2 a été estimée par des agents immobiliers consultés en 2006 par Le Canard enchaîné à 6,45 millions d’euros. Le prix au mètre carré dans le parc de Montretout est aujourd’hui de 7 738 euros, et l’on peut donc aisément doubler ou tripler l’estimation servant de base à l’acte de donation à Marine et Yann Le Pen.

Cet acte mentionne aussi une clause, classique, de révocation « pour cause d’ingratitude ». Jean-Marie Le Pen pourrait être tenté d’y recourir, mais pour cela il faudrait que sa fille ait « attenté » à sa vie, ou qu’elle se soit rendue « coupable envers lui de sévices, délits ou injures graves », ou qu’elle « lui refuse des aliments ».

  • Ces micro-partis qui peuvent suspendre leur aide

Deux robinets peuvent être fermés par le fondateur du FN. Créé avant le début des hostilités, en décembre 2013, le micro-parti « Promelec » était destiné à « promouvoir l’image de marque et l’action de Jean-Marie Le Pen et de Marine Le Pen », et ce micro-parti possède une association de financement « Jean-Marie Le Pen-Promelec ». Impossible pour l’instant de savoir quelles sommes brasse cette nouvelle association, dont les comptes, communiqués à la commission des comptes de campagne (CNCCFP), ne seront consultables que l’année prochaine.

Cette structure est entre les mains du président d’honneur suspendu : si Marine Le Pen en est la secrétaire générale, c’est Jean-Marie Le Pen qui la préside, et les postes de trésorier et de secrétaire général adjoint ont été confiés à deux de ses proches : son majordome Gérald Gérin et sa secrétaire personnelle Micheline Bruna. Marine Le Pen pourrait donc en être facilement écartée.

Le micro-parti Cotelec, l’autre levier de financement, créé en 1988, pour soutenir l'activité politique de Jean-Marie Le Pen, a permis de réunir et de prêter près de 3 millions d'euros au Front national en 2012, et plus de 4 millions en 2013. Et cet outil risque de faire cruellement défaut au parti (lire notre article).

C’est à travers lui que Jean-Marie Le Pen a obtenu deux millions d’euros d’une obscure société chypriote, dissimulant des intérêts russes, afin d’avancer des fonds à des candidats frontistes aux européennes. « Cotelec est une plateforme de financement pour aider nos candidats à se présenter », résumait à Mediapart l'eurodéputé Bernard Monnot, « stratégiste » économique de Marine Le Pen.

Le micro-parti a obtenu autour de 200 000 euros de dons chaque année (239 464 euros en 2011, 256 200 en 2012, 176 026 en 2013). Il a aussi eu régulièrement recours à des emprunts pour subvenir aux besoins du FN – 1 169 264 euros en 2011, 2 338 971 euros en 2012, 1 891 023 euros en 2013.

L’entourage de Marine Le Pen semble s’être préparé, financièrement, à sa rupture avec le patriarche. « Cotelec n’a pas vocation à prêter au Front national, il l’a fait dans les moments de difficultés financières, on a tout remboursé, donc il n’a plus spécialement de poids dans le parti, a expliqué le trésorier du FN Wallerand de Saint-Just à Mediapart. Cotelec comme Jeanne se sont désormais spécialisés dans les prêts aux candidats du Front. »

La création, dès 2010, de l’association de financement Jeanne, animée par le réseau des anciens activistes du GUD proches de Marine Le Pen, marque cette prise d’autonomie. Mais cette structure et ses satellites, tenus par la même mouvance, sont aujourd’hui au cœur d’une enquête pour financement illicite, abus de biens sociaux et blanchiment. Cinq personnes, ainsi que le prestataire Riwal, et le micro-parti Jeanne, ont déjà été mis en examen par les juges Renaud Van Ruymbeke et Aude Buresi.

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Mise à jour: cet article a été actualisé mercredi 6 mai à 11h50 avec la mise en examen du micro-parti Jeanne dans l'affaire du financement des campagnes du FN.