Procès des attentats de 2015: «Des mecs comme Coulibaly, ça s’esquive pas»

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Willy Prévost, l’un des complices présumés d’Amedy Coulibaly, a été interrogé lundi et mardi sur les achats de matériel qu’il a effectués pour lui avant les attentats de Montrouge et de l’Hyper Cacher. Il a décrit l’emprise et les violences que le tueur a exercées sur lui.

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Il répète qu’il n’a rien su, rien vu, rien détecté. Et c’est difficile à croire. Willy Prévost avait fait « des achats » pour « Amedy ». Il lui avait acheté deux gazeuses, deux couteaux, trois gilets tactiques, un taser. Mais il n’avait pas imaginé qu’il préparait des actions terroristes. Amedy Coulibaly lui avait répondu « ferme ta gueule », « pose pas de question », quand il lui avait demandé à quoi allait servir ce matériel. « Je pensais qu’il allait faire un braquage de go-fast ou quelque chose comme ça, explique-t-il. Pour moi, Coulibaly, c’était un braqueur. »

Dans la salle d’audience de la cour d’assises spéciale, le scepticisme est général.

Willy Prévost, 28 ans à l’époque des faits, est le premier des dix prévenus à comparaître sur le fond, pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ». Dans le box vitré, l’homme au crâne rasé tourne et retourne sa large silhouette de la cour vers les parties civiles. Il s’insurge, s’agite, pour ne pas dire se débat.

« Eh, Madame l’avocate ! Essayez pas de me mettre un bonnet qui n’est pas à ma taille. Essayez pas de me coller une étiquette de terroriste. J’ai rien à voir avec ça. Les terroristes, c’est les plus gros fils de putes du monde. […] Il y a des gens qui sont venus ici qui ont été en contact avec les donneurs d’ordre [il parle de l’ancien émir des Buttes-Chaumont, Farid Benyettou, entendu samedi – ndlr]. Avec eux, vous étiez pas aussi dure que maintenant ! Moi, j’ai acheté deux couteaux et on veut me coller l’étiquette terroriste ! »

Le 6 janvier, à 22 heures, la veille de l’attentat contre Charlie Hebdo, Coulibaly l’avait encore appelé pour lui dire « qu’il avait oublié la carte grise de la moto », celle que le tueur de l’Hyper Cacher positionnerait à Montrouge. Puis Prévost était resté avec ses amis à Fleury. Il avait « joué à la PlayStation toute la nuit » en buvant des coups.

Le 7 janvier, il est réveillé vers 14 heures par l’appel d’un autre ami de Coulibaly, Ali Reza Polat, lui aussi prévenu, qui veut le voir pour récupérer la carte grise oubliée. Il va boire un café, voit Polat vers 15 heures et lui rend la carte grise, et aussi un portable que Coulibaly lui avait remis pour communiquer avec lui. Il n’entend pas parler de l’attaque du journal qui a eu lieu un peu plus tôt, à 11 h 30.

« Quand je ressors vers 15 h 30, on me dit : “T’as vu ce qui s’est passé ?” On voit les infos, avant de jouer à la console. On discute. À Grigny, Fleury, on connaissait même pas Charlie Hebdo… »

Ce n’est que le vendredi après l’attaque de l’Hyper Cacher, voyant le portrait de Coulibaly s’afficher sur les écrans, que Prévost comprend. Il se précipite au travail de ses parents, Nadine et Éric, au Secours populaire. « Il a parlé de la grosse bêtise que Coulibaly avait faite, se souvient son père à la barre. Il avait peur qu’on vienne le chercher parce qu’il le connaissait. » Il est resté un petit moment, selon sa mère, fumant en sa présence, ce qui n’arrivait jamais. « Il m’a dit qu’il n’avait rien à voir là-dedans », dit-elle.

Christophe Raumel, l’un des amis de Prévost – lui aussi prévenu, il comparaît libre à l’audience cependant –, raconte :

« J’ai dit à Willy, vu tout ce qui avait été acheté : “T’es mort. La première personne qu’on va venir chercher, c’est toi.” »

« J’avais pas pensé à moi », ajoute Raumel, qui avait accompagné son ami à plusieurs reprises. Prévost et Raumel sont interpellés le 15 janvier. À leur décharge, ni l’un ni l’autre n’ont pris la fuite, comme l’auraient fait les membres d’une cellule terroriste. Prévost est interpellé à 300 mètres de son domicile, chez un ami où il joue – encore – à la PlayStation. « Le plus grand des guignols n’irait pas se mettre en cavale à 300 mètres de chez lui », souligne-t-il.

Christophe Raumel, qui connaissait Prévost depuis l’enfance – il est de quatre ans plus jeune –, dit qu’il n’a rien su de ses relations avec Coulibaly. « Quand ils se voyaient, c’est quand Amedy Coulibaly venait au centre commercial. Willy allait le voir, ils se voyaient à l’écart », déclare-t-il la barre. Raumel ne posait pas de questions à Prévost, qui n’en posait pas à Coulibaly. Il ne connaissait que le surnom de Coulibaly, Dolly, qui ne lui parlait pas.

Prévost connaît aussi Coulibaly « depuis tout petit » à la Grande Borne, cette cité de Grigny (Essonne). En 2004, il l’a croisé en prison, ils se sont revus, et il y a d’abord eu entre eux de petits trafics de drogue, avant que ne surviennent les gros ennuis, en 2009. « Il m’a demandé un service que je ne lui ai pas rendu, raconte Prévost, d’aller chercher de la drogue, et je ne pouvais pas y aller. » Prévost est emmené dans un bois et tabassé à coups de battes de base-ball par Coulibaly et deux complices. « Il est revenu très abîmé », se souvient sa mère. Coulibaly se rend plusieurs fois, armé, au domicile familial pour y chercher Willy Prévost. Il menace aussi l’un de ses frères, qui est mis à l’abri en province.

Le quartier de la Grande Borne, à Grigny (Essonne). © Winfried Rothermel / picture alliance / dpa Picture-Alliance Le quartier de la Grande Borne, à Grigny (Essonne). © Winfried Rothermel / picture alliance / dpa Picture-Alliance

La famille Prévost souffle en 2010, et durant quelques années, lorsque Coulibaly est incarcéré dans l’affaire du projet d’évasion de l’artificier des attentats de 1995 – Smaïn Ait Ali Belkacem. Mais il réapparaît après sa remise en liberté en mars 2014 avec de nouvelles exigences. Il parle à Willy Prévost d’armes à aller chercher dans le nord de la France, mais ce dernier est en semi-liberté et sous bracelet électronique – pour une affaire de trafic d’armes volées. Et il ne peut pas bouger. Willy Prévost racontera cet épisode en 2016 lors de l’enquête, après l’identification et les premières auditions des trafiquants d’un réseau nordiste.

« Vous faites allusion à des armes qu’on va chercher dans le Nord, rappelle le président Régis de Jorna. Polat avait eu un problème sur la route. Il était dans la voiture ouvreuse. Les gendarmes se trouvaient au péage pour faire un coup de filet et ça a raté. C’est le 7, le 8 ou le 9 août 2014 que Polat s’est fait arrêter. Vous confirmez tout ça ? »

Prévost approuve.

« On a vu la déposition de M. Hermant qui nous a dit que c’est lui qui vendait les armes, poursuit le président, et qu’il faisait des livraisons surveillées. Et donc qu’il a dû indiquer [aux gendarmes] qu’il avait livré, et il y a eu un problème au péage. Vous le saviez par Coulibaly ? »

Prévost approuve encore. Et lorsque l’avocate de Polat, Me Isabelle Coutant-Peyre, lui demande s’il n’a pas « fantasmé » cette « histoire de transport », il répond : « Non, j’ai dit ce que j’avais à dire. »

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