NUCLÉAIRE

Nucléaire: le redémarrage des réacteurs n'est pas encore acquis

L'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) se veut rassurante sur le redémarrage de la douzaine de réacteurs arrêtés ou sur le point de l'être. Mais un grand nombre de vérifications techniques doivent encore être effectuées, et de nouvelles conditions d'exploitation seront imposées à EDF.

Maxime Grimbert

6 décembre 2016 à 18h53

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« Un feu vert, mais sous conditions » : c’est un message modérément rassurant sur le nucléaire français qu’a souhaité faire passer le président de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), Pierre-Franck Chevet, ce lundi 5 décembre lors d’une conférence de presse. Une communication attendue, dans le contexte de la crise actuelle de l’atome en France : 21 réacteurs sur 58 sont aujourd’hui à l’arrêt dans l’Hexagone.
L’ASN avait choisi de lancer au printemps 2015 une procédure de contrôle sur les taux de carbone dans l’acier des générateurs de vapeur fabriqués par un constructeur japonais et répartis sur douze réacteurs. « Le redémarrage des réacteurs concernés par des excès de carbone des générateurs de vapeur peut être envisagé », a lancé Pierre-Franck Chevet. Mais EDF, l’exploitant du parc nucléaire, doit encore remplir plusieurs conditions avant de relancer leur production d’électricité. « Ce n’est pas un feu vert sans condition », explique le patron de l’ASN, et des batteries de tests doivent encore être menées. La situation est assez complexe et il faut distinguer plusieurs cas.

La centrale du Bugey (Ain) © Reuters

Pour l’instant, l’ASN, accompagnée de l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN), a validé un dossier dit générique soumis par EDF. Celui-ci concerne uniquement neuf réacteurs de 900 mégawatts (MW), dont six ont déjà été mis à l’arrêt (Tricastin 1, 3 et 4, Gravelines 2, Bugey 4 et Dampierre 3) et trois devront l’être avant le 18 janvier (Fessenheim 1, Tricastin 2, Gravelines 4). Avant de redémarrer, chacun d’entre eux doit maintenant être soumis à des tests individuels réalisés par EDF. Pierre-Franck Chevet se montre confiant, et explique qu’il n’y a pas de raison pour que leurs résultats diffèrent du contenu du dossier générique.
Concernant les réacteurs plus puissants, en revanche, rien n’a vraiment avancé. Sur les deux réacteurs de 1 450 MW (Civaux 1 et 2), l’un a déjà été mis à l’arrêt et un second devra l’être dans moins de deux mois et demi. Avant de passer aux évaluations individuelles, ils doivent aussi faire l’objet d’un dossier générique propre. Cela dit, l’ASN explique que ce dossier devrait être très facile à instruire et sera « identique presque page par page » au dossier des réacteurs de 900 MW. EDF entend le produire « dans les jours à venir ».
Enfin, le douzième réacteur, Saint-Laurent B1, est un 900 MW aux caractéristiques techniques particulières. Puisque des tests y ont déjà été partiellement effectués, les vérifications restantes attendront sa mise à l’arrêt normale et son activité ne sera pas interrompue.
Si ces douze réacteurs sont dans le collimateur de l’ASN, c’est à cause d’un taux de carbone anormalement élevé retrouvé dans l’acier qui forme les générateurs de vapeur fabriqués par le constructeur japonais JCFC. Ces concentrations en carbone peuvent rendre ces pièces très vulnérables : elles augmentent les risques d’apparition de fissures qui, soumises à des chocs thermiques, peuvent s’aggraver grandement.
Or les générateurs de vapeur sont des éléments centraux des réacteurs nucléaires. Ils permettent de transformer la réaction nucléaire en électricité, font transiter de l’eau à 320 °C, et mesurent plus de 20 mètres de haut et de 4 mètres de diamètre pour 450 tonnes. Bien qu’il y en ait souvent plusieurs par réacteur, la conception des centrales n’a pas prévu de doublon en cas de panne ou de danger. L’acier qui les constitue devrait contenir autour de 0,2 % de carbone, selon les bonnes pratiques des forgerons industriels. Problème, les générateurs de vapeur forgés par le fabriquant japonais JCFC qui équipent ces douze réacteurs présentent des taux pouvant grimper jusqu’à 0,4 % environ.
Lundi, la seule chose que l’ASN a expliqué avoir validée est donc un dossier générique. Cela signifie que des tests ont été effectués sur des aciers de cette nature sur seulement quelques générateurs de vapeur : les conclusions génériques reposent essentiellement sur la relative standardisation du parc nucléaire national. Et les risques n’ont pas été jugés contraignants pour les réacteurs, en attendant les résultats individuels (vaporisation et étude de l’acier sur site, collecte de copeaux et analyse en laboratoire, test des propriétés mécaniques de l’acier incriminé pour chaque réacteur, notamment).

Le parc nucléaire en France © ASN

Face à cette procédure en deux temps (dossier générique puis vérifications individuelles), Yves Marignac, expert indépendant sur les questions d’énergie, sollicité par Mediapart, se dit dans l'attente. C’est que la variabilité des pièces est importante, y compris au sein de la même gamme : des tests effectués sur les faces externes des générateurs de vapeur ne devraient pas permettre de présager des résultats sur les faces internes, par exemple. Cela lui semble « très léger » de juger du risque sur la base des éléments communiqués par l’ASN. Il s’interroge donc sur « la nature prématurée des annonces » de l'ASN, auxquelles il ne s’attendait pas. Selon lui, cette précipitation « nourrit la préoccupation que les enjeux industriels d’EDF ne perturbent l’impératif de sûreté » qui devrait prévaloir à l’ASN.

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