La mafia corse se réveille et décide de tuer

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Deux figures du grand banditisme insulaire ont été victimes d’un règlement de comptes, mardi 5 décembre, à l’aéroport de Bastia. Antoine Quilichini, dit « Tony le boucher », a été abattu d'une rafale de fusil-mitrailleur. Jean-Luc Codaccioni, protégé du « parrain des parrains » Michel Tomi, a été très grièvement blessé.

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On l’aurait presque oubliée, tant elle a été la grande absente de la campagne électorale, qui a vu, dimanche 3 décembre, la liste nationaliste arriver en tête au premier tour des élections territoriales, avec 45,36 % des voix. Mais la mafia corse est de retour. Elle a fait une démonstration de sa force, mardi 5 décembre, sur le parvis de l’aéroport de Bastia-Poretta : un membre du grand banditisme a été assassiné et un autre grièvement blessé, au milieu de la foule, à 11 h 30 du matin.

Antoine Quilichini © DR Antoine Quilichini © DR
Alors qu’il sortait de l’aérogare, Antoine Quilichini, 49 ans, a été tué d’une rafale de fusil-mitrailleur. Jean-Luc Codaccioni, 54 ans, que Quilichini était venu chercher à l’arrivée du vol de Paris, a été pour sa part atteint par plusieurs balles et transporté en état d'urgence absolue à l’hôpital de Bastia. Un passant a été légèrement touché lors de la fusillade.

Antoine Quilichini, surnommé « Tony le boucher », et Jean-Luc Codaccioni sont deux figures connues du grand banditisme insulaire, membres du clan de Jean-Luc Germani. Le premier venait à peine de sortir de prison, où il purgeait une peine de quatre ans (dont 18 mois avec sursis) pour « association de malfaiteurs en vue de commettre un assassinat en bande organisée », infligée par le tribunal correctionnel de Marseille en février 2016. Le second, condamné à quatre ans de prison ferme dans la même affaire, bénéficiait d’une permission de sortie du centre de détention de Borgo.

Ce spectaculaire règlement de comptes, dont l’enquête a été confiée à la juridiction interrégionale spécialisée de Marseille (JIRS), marque la reprise d’une guerre des clans qui ensanglante la Corse depuis une décennie. Antoine Quilichini et Jean-Luc Codaccioni font partie du premier cercle de Jean-Luc Germani, héritier du célèbre clan de La Brise de mer, qui s’est déchiré en deux factions irréconciliables depuis l’assassinat de Richard Casanova le 23 avril 2008. Incarcéré depuis novembre 2014 après une cavale de trois ans, Jean-Luc Germani, le beau-frère de Richard Casanova, purge actuellement plusieurs peines de prison.

Selon le rapport confidentiel sur la criminalité organisée en France en 2015 réalisé par le Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée (Sirasco), Germani « a pris le contrôle des activités du clan Casanova (extorsion de fonds) et récupéré le patrimoine de son beau-frère (intérêts immobiliers, prises de participation dans les cercles de jeux, etc.). Il a mené une vendetta qui s’est traduite par plusieurs règlements de comptes ». Ce clan est aujourd’hui affaibli par l’incarcération de son chef et la maladie doublée des soucis judiciaires de son protecteur, « l’oncle d’Afrique » Michel Tomi, un homme d’affaires corses établi en Afrique, considéré comme le grand argentier du clan.

Jean-Luc Codaccioni lui-même est le « fils adoptif » de Michel Tomi, qui l’a pris sous son aile à l’âge de 5 ans, après la mort de son père. Cet homme trapu, visage rond et crâne rasé, ne vit plus en Corse depuis longtemps. Il a quitté l’île en 2005, après avoir été victime d’une tentative d’assassinat à Serra-di-Ferro, dont les auteurs n’ont jamais été retrouvés. Il a trouvé refuge en Afrique, où il exerce la fonction de directeur de la sécurité du Pari mutuel urbain gabonais (PMUG), l’une des activités les plus lucratives du groupe de Michel Tomi.

Antoine Quilichini vivait quant à lui à Calvi, dont le maire, Ange Santini, lui avait procuré un emploi d’agent technique municipal en avril 2016. Cette embauche aussi surprenante que providentielle lui avait permis d’éviter la détention, après sa condamnation de février 2016… Jusqu’à ce que les révélations de Mediapart conduisent la justice à mettre sa peine à exécution.

Antoine Quilichini, dit «Tony le boucher», pris en photo par les Renseignements généraux devant le Cercle Wagram. © DR Antoine Quilichini, dit «Tony le boucher», pris en photo par les Renseignements généraux devant le Cercle Wagram. © DR

Antoine Quilichini participait activement aux activités du clan Germani, en Corse et sur le continent. Il avait notamment été condamné à deux ans et demi de prison ferme le 18 janvier 2013 (peine confirmée en appel) pour avoir joué le guetteur lors de la tentative de prise de contrôle violente du cercle de jeux parisien Wagram, en janvier 2011, conduite par Jean-Luc Germani.

Cette inquiétante résurgence de la violence criminelle n’est malheureusement pas une surprise. Après quelques années d'accalmie, les services de police et de justice s’attendaient à une reprise des hostilités dans le milieu du grand banditisme corse, au sein duquel la vengeance appelle la vengeance, dans un cycle mortifère, comme le note le Sirasco : « Cette accalmie ne doit pas faire oublier la présence endémique d’un grand banditisme aux dérives mafieuses. Les clans se reconstituent à la sortie de prison de leurs membres incontournables. » La tension était montée d’un cran depuis le 27 février 2017 et la sortie de prison après quinze années de détention de Jacques Mariani, l’un des plus dangereux chefs de clan, engagé dans une lutte à mort avec Jean-Luc Germani.

En Corse, on guette désormais avec inquiétude les sorties de prison programmées d’autres membres du grand banditisme.

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