«L’affaire Théo a violenté la conscience de tous ceux qui s’identifient à lui»

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Le sociologue Marwan Mohammed a longuement étudié la jeunesse des quartiers populaires. Il décrypte pour Mediapart les enjeux soulevés par l’affaire Théo, du nom de ce jeune homme d’Aulnay-sous-Bois grièvement blessé lors d’une tentative d’interpellation début février. Une histoire qui survient dans un contexte où les violences policières de tous ordres sont dénoncées avec de plus en plus de vigueur.

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Depuis le début du mois de février, l'interpellation de Théodore L., dit Théo, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) suscite un vif émoi. Le 2 février dernier, le jeune homme de 22 ans a été grièvement blessé par quatre policiers lors d'une tentative d'interpellation. Les quatre membres de la brigade spécialisée de terrain (BST) ayant procédé à son interpellation ont été mis en examen pour violences volontaires entraînant une incapacité totale de travail supérieure à huit jours, avec la circonstance aggravante qu’ils sont dépositaires de l’autorité publique, ont agi avec arme et en réunion. L’un d’eux est également mis en examen pour viol. Il est l’auteur des coups de matraque télescopique à l’origine de la grave blessure à l’anus dont souffre Théo.

Des rassemblements de soutien et des blocus de lycées pour protester contre les violences policières ont été organisés. Une affaire qui éclate sept mois après la mort d'Adama Traoré entre les mains des gendarmes. Un décès dont les circonstances restent encore empreintes de zones d'ombre. Le 19 mars prochain doit se tenir une marche contre les violences policières initiée par plusieurs familles de victimes (lire ici le billet du collectif).

Marwan Mohammed, sociologue au CNRS, a étudié la jeunesse dans les quartiers populaires et les formes non conventionnelles de politisation. Il analyse la mobilisation à l'œuvre autour de Théo et plus largement, les éternels rapports conflictuels entre la police et les habitants des zones sensibles. 

Marwan Mohammed. © Jérôme Cunha Marwan Mohammed. © Jérôme Cunha
En quoi l’affaire dite Théo est-elle spécifique ? Le point de départ – une tentative d’interpellation qui a dégénéré en présumé viol pour l’un des quatre policiers incriminés – est similaire à d’autres histoires, non ?

Marwan Mohammed : C’est une affaire spécifique mais pas inédite. Ce n’est pas la première fois que des jeunes de quartiers populaires accusent des policiers de s’être livrés sur eux à des agressions sexuelles. Récemment, une “une” de Libération datant de 1976 a été exhumée sur Twitter [lire ici cette histoire].

Elle racontait comment des policiers de Marseille avaient obtenu des « aveux » en introduisant une matraque dans l’anus du suspect. En revanche, ce qui est spécifique ici, c’est le contexte : nous sommes dans une période préélectorale, sept mois après la mort d’Adama Traoré entre les mains des gendarmes. Il y a une actualité judiciaire autour de procès en appel ou en cassation sur le sujet [le tribunal correctionnel de Bobigny a demandé, lundi 20 février, qu’un policier municipal, jusque-là poursuivi pour des violences commises en marge d’une interpellation à Drancy en 2015, soit jugé devant les assises pour viol – ndlr]. L’affaire Ali Ziri [lire ici] a définitivement été close en février. 

Le procès en appel du policier accusé d’avoir tué Amine Bentounsi en 2012 a débuté le 6 mars [lire l’article ici]. Les brutalités policières ont aussi été dénoncées par les opposants à la loi sur le travail. Cela ne concerne plus seulement les jeunes racisés des quartiers populaires mais cela touche aussi des militants de classe moyenne, classés à gauche, comme l’enseignant Guillaume Vadot par exemple. Il y a eu Rémi Fraisse à Sivens en 2014.

Dans le cas de Théo, c’est aussi le sujet qui est sensible et grave. On parle ici d’une pénétration anale qualifiable de viol. Cela a été aussi fortement médiatisé. Il pouvait ne pas y avoir les vidéos qui ont montré en partie l’agression ni de relais médiatique. Cela aurait pu ne pas prendre, mais là, c’est devenu une affaire politique et médiatique plus largement.

Est-ce que la dimension du viol revêt une symbolique importante dans cette affaire et contribue à lui donner cette résonance aussi forte ?

Les normes de virilité restent un capital social dans notre société et de manière plus marquée dans les quartiers populaires, mais également dans des grands corps comme la police ou l’armée par exemple. Même s’il existe différentes manières de construire sa masculinité, ce capital de virilité permet de s’affirmer, de se valoriser, de se défendre aussi. Or, qu’il vise un homme ou une femme, le viol est une atteinte à la dignité, aux équilibres intimes, symboliques, psychiques d’un individu. C’est un geste qui vise à détruire et qui n’est pas sans rappeler les pires méthodes d’occupation coloniale. Plus largement, au-delà du corps meurtri de Théo, la matraque télescopique a violenté une conscience et un honneur collectifs, la dignité commune de ceux qui s’identifient à Théo, vivent avec lui et ceux qui, de plus en plus nombreux, sont sensibles au problème politique des violences policières. 

Encore une fois, est-ce que l’affaire Théo dit quelque chose sur la manière dont la société voit ses quartiers populaires ?

Cela fait bien longtemps que ces événements tragiques ne donnent plus lieu à débat sur la question sociale, que les effets de la ségrégation économique, territoriale et raciale dans des lieux où les taux de chômage sont nettement supérieurs à la moyenne nationale. Ce qu’on appelle rapidement la « question des banlieues » n’en est plus une, aucune solution de fond n’a été envisagée ou défendue lors de ce quinquennat. À mesure que la connaissance s’approfondit sur ces réalités, au point de paraître souvent répétitive, l’ambition d’un changement en profondeur s’éloigne, ne laissant place qu’à une politique de gestion des risques, d’une politique sociale marquée par la stagnation, l’absence de renouvellement, voire de réduction des moyens.

Ce qui est arrivé à Théo a donné l’impression d’ouvrir un débat sur le maintien de l’ordre dans les zones où vivent les groupes dominés, stigmatisés. Mais en réalité, pendant son hospitalisation et au moment où des militants et des citoyens organisaient la protestation, l'Assemblée nationale votait le projet de loi assouplissant les règles de légitime défense. L’exécutif national, qu’il soit de droite ou de gauche, est nettement plus sensible aux demandes des syndicats de police majoritaires qu’aux demandes provenant de la société civile d’un contrôle accru et d’une réforme radicale du fonctionnement de l’institution policière, particulièrement les agents affectés au maintien de l’ordre public. 

Les policiers racontent souvent subir une défiance, est-ce le cas ?

Pour envisager la situation dans son ensemble, il faut également prendre en compte l’expérience et les représentations des policiers qui interviennent. Un jeune policier, récemment recruté, a de grandes chances d’atterrir dans un secteur où vivent des gens qu’il connaît rarement, qu’il fantasme voire qu’il méprise. Il se rend rapidement compte qu’il y a une dissonance, parfois très nette, entre le profil de ses collègues et celui de la population. Il hérite également de cette défiance, doit faire face à une double conflictualité : celle, logique, de sa « clientèle » qui transgresse et celle, plus largement populaire, d’une population méfiante voir franchement hostile en raison des comportements fréquents et anciens de certains de ses collègues. Tout dans le fonctionnement centralisé de l’institution, de la formation à la culture professionnelle, donne la priorité à l’intervention, à la gestion dominatrice et souvent humiliante des interactions, à la mise à distance des citoyens. 

Car à la déshumanisation des victimes de violences policières, souvent des hommes non blancs, répondra une déshumanisation des porteurs d’uniforme. Les sociologues américains David Matza et Greshem Sykes ont bien montré que toute violence n’est possible que lorsque la cible est préalablement déshumanisée par l’auteur, que les affects sont neutralisés, que l’acte est justifié pour soi-même ou par d’autres, les collègues, les potes, etc. S’en prendre de la sorte à Théo ou bien au policier gravement brûlé à Viry-Châtillon n’est possible que lorsque toutes ces conditions sont réunies. Sauf que les policiers ont bien entendu une responsabilité particulière : ils représentent l’État, ils incarnent l’autorité publique, ils font respecter la loi. La symétrie est également trompeuse au niveau des conséquences : pour les mêmes actes, le coût pénal sera extrêmement différent étant donné que ceux qui s’en prennent aux représentants de la force publique le paient très cher. Malgré cela, ceux qui s’attendent à ce que les cibles habituelles des brutalités policières les subissent en silence se trompent. 

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L'entretien a été relu par Marwan Mohammed qui a souhaité y apporter quelques précisions.