#MeTooGay: de jeunes mannequins brisent un tabou 

Par et Hervé Bossy

Pendant plusieurs mois, Mediapart a rencontré des jeunes hommes, mannequins ou modèles amateurs et professionnels, qui rapportent avoir été confrontés à des propos et gestes à connotation sexuelle avec un photographe. Mais ils ont du mal à se faire entendre.

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«C’est difficile d’être considéré comme une victime quand t’es gay. » « Les enjeux sont vraiment énormes si jamais ça se retourne contre nous. » « J’essaie de prendre mon courage à deux mains pour vous parler mais je n’y arrive pas. » Pendant plusieurs semaines, dans le sillage du mouvement lancé sur les réseaux sociaux de #MeTooGay, Mediapart a recueilli les confidences d’une quinzaine de mannequins masculins, souvent jeunes, parfois mineurs au moment des faits rapportés.

Tous évoquent des gestes et des propos à connotation sexuelle, non désirés et dans un cadre professionnel, sur une période allant de 2012 à 2020, dont le photographe français Stéphane Gizard aurait été à l’origine. Connu pour ses travaux avec des agences de mode et ses portraits de personnalités, il réfute catégoriquement tout comportement déplacé et évoque des « mensonges », des « délires » et des  « fantasmes ».

La plupart de ces modèles ont finalement refusé de témoigner dans un article de presse. « Trop douloureux », nous a dit l’un d’entre eux. « J’éprouve encore colère et honte », dit un autre. Souvent très jeunes, ils espèrent parfois percer dans le milieu de la mode, du mannequinat ou de la photo, et craignent qu’évoquer ces faits publiquement, même sous couvert d’anonymat, ne les pénalise dans leur carrière. 

Ceux dont nous partageons les témoignages ont donné leur accord mais à condition de rester anonymes (voir notre Boîte noire). Certains parce qu’ils n’ont pas fait leur coming-out ou encore parce que de nombreux tabous, et l’homophobie, pèsent toujours sur la parole des hommes gays (lire notre article sur le #MeTooGay). « Les gens pensent que tu kiffes ça parce que tu continues à avoir des relations avec des mecs », souligne un des modèles interrogés.

Ils redoutent aussi de n’être pas compris, alors que les préjugés restent très importants dès qu’on évoque des mannequins, qui plus est pour des photos parfois dénudées, dans un milieu où les frontières sont parfois floues et où les shootings peuvent avoir lieu au domicile des photographes (qui ne disposent pas toujours d’un studio à part). 

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Interrogé longuement par Mediapart, Stéphane Gizard explique qu’il est la cible de « rumeurs » depuis plusieurs années et que ses derniers livres ont fait « un peu polémique ». Le photographe fait référence à plusieurs ouvrages centrés sur l'adolescence – une période dont il dit qu’elle le passionne. Comme Dress Code, en 2006, résultat de plusieurs semaines passées à photographier des adolescents rencontrés dans les rues de Paris. Plus récemment, il a publié deux livres sur le sujet : Modern Lovers, en 2013, et New Faces, en 2017. Tous deux rassemblent des portraits de jeunes hommes et de mannequins.

« Je n'ai jamais fait de mal à personne, je ne suis pas du tout violent, ce n’est pas dans ma nature. Je suis plutôt reconnu pour être bienveillant et organisé au maximum », poursuit le photographe. Il précise n’avoir jamais eu de critiques des agences de mannequins avec lesquelles il travaille : « J’ai travaillé avec le monde entier, je n’ai aucun retour négatif. Mais voilà, il y a des gens qui sont dans des délires… »

Son avocat, Charles Consigny, évoque de son côté des « allégations que [son] client réfute intégralement ».

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Contactée par Mediapart, l’agence de mannequin Elite Model Management a confirmé « avoir été en contact avec le photographe Stéphane Gizard par le passé, de manière sporadique et occasionnelle », mais n’avoir pas reçu de plaintes des modèles ayant posé pour le photographe. Elle ajoute « ne tolérer aucun comportement non professionnel dans le cadre de ses relations avec des tiers ». 

L’agence 16Men indique n’avoir pas entendu de telles « rumeurs » concernant le photographe. Elle a indiqué qu'il « a photographié occasionnellement quelques mannequins de notre agence entre 2015 et 2017. Il n'a jamais été employé de notre société et travaille de façon indépendante ». Par ailleurs, 16Men précise vouloir « ouvrir une enquête interne pour vérifier que nos mannequins ne se soient pas retrouvés dans une situation inconfortable ». Enfin, l’agence Bananas Models n’a pas donné suite aux appels et courriels que nous lui avons adressés. 

Ces mises en cause – les « rumeurs » selon Stéphane Gizard –, Mediapart a pu en trouver une trace très récente. En décembre 2020, un photographe français, Quentin DL, relaie sur son compte Instagram les stories d’un compte anglophone nommé Shit Model Management, qui épingle régulièrement les comportements d’acteurs du domaine de la mode comme les agents ou les photographes. Il met alors en cause un photographe français (qui n’est pas Stéphane Gizard).

À la suite de ce partage de publications, Quentin DL reçoit plusieurs autres témoignages par message, accusant divers photographes, dont Stéphane Gizard. Il choisit de les diffuser anonymement dans ses stories, que Mediapart a consultées. Elles ont, depuis, été supprimées, et Quentin DL n’a pas souhaité répondre à nos questions : avant notre appel, il a reçu une mise en demeure adressée par l’avocat de Stéphane Gizard, Charles Consigny. 

« Il [Quentin] a intérêt à se taire ou aller voir un avocat. Il va être attaqué en diffamation, il est dans cette espèce de violence contre moi depuis cinq ans, il m’a envoyé un mail me disant que les gens parlent, il se prend pour un justicier », avance de son côté Stéphane Gizard, qui confirme avoir mandaté son avocat pour contacter Quentin DL. 

Mediapart a pu recueillir le récit de seize modèles, dont cinq ont accepté que leur témoignage soit publié.

« La photographie ne m’intéresse plus »

Le débit est lent, le verbe hésitant, et il prend de longues respirations pour marquer des pauses… Chaïm*, 24 ans, peine à camoufler son stress quand il raconte sa rencontre avec le photographe, en janvier 2020. 

« Avec Stéphane, on a d’abord matché sur Tinder [une application de rencontre – ndlr], avant de poursuivre l’échange sur Instagram. Mais que les choses soient claires, on ne se draguait pas. [...] Ses photos m’ont scotché et la discussion était centrée sur son travail. On ne parlait que de ça. » Dans une conversation Instagram consultée par Mediapart, Stéphane Gizard soumet à Chaïm l’idée de le rencontrer. « On pourrait, oui, mais tout dépend de l’intérêt de cette rencontre. Tu cherches quoi ? », répond le jeune homme. Le photographe avance être « ouvert à tout », avant de proposer un shooting, que Chaïm accepte. 

Ils se seraient retrouvés une première fois, dans un café près de l’Arc de triomphe à Paris. Chaïm raconte avoir trouvé le photographe ambigu dans ses intentions : il aurait été, selon lui, « assez tactile » et insistant pour aller rapidement chez lui faire les photos. Le jeune ne se serait pas senti « prêt ». Un deuxième rendez-vous a finalement lieu deux jours plus tard, au domicile du photographe, selon des échanges de SMS et de messages Instagram consultés par Mediapart. « Je n’étais pas serein, mais je me disais que c’était l’occasion d’avoir une nouvelle expérience en tant que modèle photo », assure Chaïm.

Le shooting, dont Mediapart a pu consulter une photo, s’est déroulé « de manière très carrée », précise le jeune homme. Ce n’est qu’après qu’il décrit une atmosphère ressentie comme étant « très étrange ». Le photographe aurait créé une « ambiance tamisée », en allumant « des bougies ». « Il a commencé à me caresser et me faire des bisous sur la joue pendant que je regardais les photos », prétend Chaïm. Il n’aurait pas réagi « sur le moment »

Plus tard, le photographe lui aurait fait faire le tour de son appartement. « Il m’a emmené dans sa chambre et m’a demandé de tester son lit. » Puis Stéphane Gizard lui aurait parlé de son ex-compagnon. « Et il m’a embrassé, sans mon consentement. » Chaïm l’aurait repoussé. 

Après quelques minutes, le jeune homme est « en appel vidéo » pour une visite d’appartement dans le Sud – Chaïm a conservé une capture d’écran avec la date et l’heure de cet appel. Le photographe se serait alors placé face à lui, aurait « sorti son sexe » et se serait « rapproché de plus en plus ». « J’ai interrompu mon appel pour lui demander d’arrêter », raconte le jeune modèle.

Stéphane Gizard en 2019. © LabeoVictorianus CC BY-SA 4.0 Stéphane Gizard en 2019. © LabeoVictorianus CC BY-SA 4.0

Dans un échange de courriels, daté du jour du shooting, que Mediapart a pu consulter, le photographe envoie un cliché à Chaïm. Tous deux ont ensuite continué d’échanger sur Instagram. « J’ai répondu aux messages simplement mais de manière courtoise. Je ne voulais pas créer d’histoires pour rester en contact jusqu’à la sortie de son livre [publié en mars 2020 – ndlr] dans lequel il disait que j’allais apparaître. » 

Une semaine plus tard, le 3 février, peu avant 23 heures, Stéphane Gizard le recontacte via Instagram. Après un court échange, il envoie une photo éphémère (aujourd’hui disparue) suivie d’un émoji représentant un cochon riant aux larmes, auquel Chaïm répond : « Jpp [j’en peux plus – ndlr]». « C’était une photo de ses parties intimes », précise le jeune homme. En raison du caractère éphémère de l’envoi de photographies sur Instagram, Mediapart n’a pas pu consulter cette image. 

« Chaïm s’est senti agressé, un peu pris au piège, il culpabilisait et se sentait mal dans sa peau après cette histoire », raconte Samia*, une amie à qui il s’est confié à l’époque. Aujourd’hui, il ne veut plus se prêter à cet exercice. « La photographie ne m’intéresse plus, ça m’a bien dégoûté. »

Interrogé par Mediapart, Stéphane Gizard réfute le récit de Chaïm : « C’est du délire total, surtout à notre époque. À mon niveau, à mon âge, mon statut, est-ce que vous pensez vraiment que je vais faire ce genre de choses ? C’est totalement surnaturel. » À propos du baiser, Stéphane Gizard nie et coupe court à la conversation : « Je n’ai jamais embrassé de force, je n’ai jamais fait de violence à personne... Pourquoi je ferais ça ? Je ne veux pas parler de ça, franchement, c’est tellement surnaturel. » Quant à l’envoi de photos intimes de nu, sans rapport avec les shootings, le photographe affirme n’en avoir « certainement pas » envoyé à ses mannequins. « Si c’est un torse nu, ça peut être moi, si c’est léger. Mais c’est la vie privée, ça n’a rien à voir avec le travail. »

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Mise à jour: L'article a été actualisé vendredi 14 mai pour préciser les propos de l'agence 16Men.

*Le prénom a été modifié à la demande des personnes interrogées. Mais nous les connaissons sous leur véritable identité et avons échangé à plusieurs reprises avec elles, lors d’entretiens enregistrés. Celles qui sont citées ont validé leurs propos et nous ont fourni une attestation. 

Au cours de cette enquête, qui aura duré près de cinq mois, nous avons recueilli le récit de nombreuses personnes qui n’ont pas souhaité apparaître d’une quelconque façon dans l’article, par peur des conséquences que pourrait avoir leur témoignage sur leur carrière.

Nous avons longuement interrogé Stéphane Gizard, lors d’un entretien organisé samedi 10 avril. Il nous a ensuite renvoyé vers son avocat Charles Consigny pour les questions complémentaires. Celui-ci a indiqué que son client refusait de répondre aux interrogations supplémentaires que nous lui avons adressées.  

Me Consigny a par ailleurs écrit deux courriers. Un premier aux auteurs de l’enquête, le 12 avril, puis, le 16 avril, au directeur de la publication Edwy Plenel. Dans le premier, il écrit, à propos des récits recueillis par Mediapart: « Il s’agit d’allégations que mon client réfute intégralement et qui lui porteraient gravement préjudice si elles devaient être proférées publiquement. » Dans le second, l’avocat précise : « Il serait aberrant de mettre en cause M. GIZARD dont la probité est totale, lui permettant de jouir d’une excellente réputation après près de 25 ans de carrière. » Dans les deux lettres, Me Consigny évoque des poursuites devant les tribunaux. 

Mediapart ne fait pas droit aux injonctions infondées visant à préventivement porter une atteinte au droit du public à être informé sur un sujet d’intérêt général. La liberté de la presse suppose de pouvoir enquêter librement, dans le respect des règles professionnelles, sur tout sujet d’intérêt public, au service du droit de savoir des citoyens.

Hervé Bossy et Yasmine Sellami sont journalistes indépendants. Il s'agit de leur premier article pour Mediapart. Le premier a été victime d'une usurpation d'identité au cours de cette enquête (il le raconte ici).