Les européennes, séisme de magnitude 1

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La Ve République est structurée par de grandes certitudes, fausses ou incomplètes. Second volet de notre série : les élections européennes. En France, elles réservent de grandes surprises, souvent vécues comme des séismes. Le plus souvent, ces raz-de-marée sont des tempêtes dans un verre d’eau.

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La vie politique, c’est le contraire de la chanson de Caroline Loeb : « De toutes les matières, c’est la ouate qu’elle préfère »… Car ce qu’elle aime, la politique, c’est que ça gratte, que ça pique, que ça cogne, et de ce point de vue, dans l’histoire de la Ve République, les élections européennes sont une occasion rêvée. Le grand frisson tous les cinq ans. Le grand huit « XXLnew world », une nouveauté italienne de la fête foraine, qui vous secoue comme un prunier, jusqu’à 40 mètres de hauteur. Et comme la prochaine édition aura lieu l'an prochain, tous les états-majors montent déjà en température.  

Les européennes sont regardées comme un rendez-vous clé sur le plan national. Une réponse, une revanche par rapport aux précédentes élections générales et en vue des prochaines. Tous les cinq ans, ou presque, un parti, un mouvement, un homme emblématique casse la baraque et se sent pousser des ailes. « Je m’voyais déjà en haut de l’affiche »…  

Tapie 1994, Pasqua 1999, Le Pen 2014 : triomphes sans lendemains. Tapie 1994, Pasqua 1999, Le Pen 2014 : triomphes sans lendemains.

Mais la chanson dure le temps d’un refrain. À une exception près (le Front national en 1984), les européennes n’ont prédit aucune victoire à moyen terme. Les vainqueurs n’ont rien engrangé, sauf des plans sur la comète Élysée, et les battus ou les absents ont parfois raflé la mise à la présidentielle suivante. Ces élections d’humeur sont balayées par l’humeur du lendemain, comme des sondages.

Si séisme il y a, et il y a souvent séisme, c’est un séisme de magnitude 1 sur l’échelle de Richter. À peine un tremblement nerveux, qui inspire les éditorialistes, mais dont l’histoire s’écrit à l’encre sympathique.

2014 : les gagnants seront les perdants

Souvenons-nous du 25 mai 2014 : ce soir-là, Marine Le Pen triomphe. Son Front national est en tête avec près de 25 % des voix, devant l’UMP à 20,81 %. Le parti du président Hollande est relégué à 14 %, un score qui renvoie à une Bérézina antérieure, celle de Rocard en 1994.

Comme tous les vainqueurs des scrutins européens, Mme Le Pen exulte. Elle réclame la dissolution de l’Assemblée nationale et grave son score dans le marbre de l’Histoire : « C’est incontestablement un moment historique, l’un des sursauts de l’histoire de France qui exprime la volonté du peuple de sortir du joug. » La suite prouvera qu’en termes de projection nationale, le marbre européen est consistant comme du sable.

Qu’à cela ne tienne. Même si la jurisprudence électorale aurait pu inciter à la prudence, l’euphorie de celle qu’on appelait alors par son prénom a gagné toute la presse et tous les états-majors. On a repeint la France en « Bleu Marine ». L’hypothèse de Mme Le Pen, en tête au premier tour de l’élection présidentielle, est devenue la certitude officielle, renforcée par les sondages. Au début de l’été 2016, des instituts créditaient la candidate de l’extrême droite de 36 % des suffrages exprimés.

En conséquence, tout s’est organisé autour de ce coup de vent. Le Front national étant voué à occuper la première place, mais n’ayant qu’une chance infime de devenir majoritaire au second tour, il suffirait d’arriver second, derrière Marine, pour devenir capitaine…

Et comme le PS venait de confirmer sa déroute et que l’UMP, associée à l’UDI, occupait cette deuxième place dans un fauteuil, la conclusion du 25 mai 2014 s’est mise à crever les yeux, qu’on aurait mieux fait d’ouvrir : le vainqueur de la primaire à l’UMP, probablement Juppé mais peut-être Sarkozy, deviendrait président de la République en mai 2017.

Un vertigineux contraste

Le problème, comme d’habitude depuis 1994, c’est que les européennes ne sont ni un sismographe, ni un baromètre. Elles n’avaient rien prévu du tout. Le candidat sorti en tête au premier tour de la présidentielle, Emmanuel Macron, n’existait pas en tant que tel trois ans auparavant et n’apparaissait donc pas dans les résultats.

Le 26 avril 2017, la candidate promise à la plus haute marche, Marine Le Pen, est arrivée seconde, à l’arraché, avec un score de 21 %, certes important, mais tellement au-dessous de ses espérances qu’elle ne s’en relève toujours pas. Quant à l’UMP, promise à l’Élysée derrière François Fillon, elle n’est arrivée que troisième. Éliminée.

Et ce n’est pas tout. Du point de vue de la prédiction, les européennes de 2014 ne se sont pas contentées de se tromper sur les têtes d’affiche. Elles n’ont rien vu venir avec les seconds couteaux présumés. Le PS pleurait avec ses 14 % ? Il a fini à 6 %, associé aux écologistes qui avaient pourtant rassemblé 9 % des voix trois ans plus tôt. Quant au Front de gauche de Jean-Luc Mélenchon, effet inverse, il plafonnait à moins de 7 % aux européennes, mais La France insoumise a manqué d’un cheveu la qualification au second tour avec près de 20 %.

Regardez, comparez, soupesez : le contraste est vertigineux. On parle de bulles financières qui éclatent au premier vent, on devrait aussi penser aux bulles politiques, en se méfiant de leurs oracles. Elles brillent dans la lumière mais s’éteignent en quelques mois.

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