Au procès de Georges Tron, les plaignantes tiennent bon

Malgré des difficultés dans son récit, Eva Loubrieu, plaignante interrogée par la cour d’assises, a maintenu ses accusations de viols et d’agressions sexuelles contre le maire de Draveil.

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À la troisième semaine du procès de Georges Tron, Eva Loubrieu, l’une des deux femmes qui accusent le maire (LR) de Draveil (Essonne) de viols et d’agressions sexuelles en réunion, est à la barre de la cour d’assises de Seine-Saint-Denis, ce mercredi, et elle est interrogée sans trop de ménagement. À ce stade des débats, on serait bien en peine de prédire l’issue de ce procès, où les éléments matériels manquent, et où les accusations des unes se heurtent aux dénégations des autres.

Une quinzaine de femmes ont porté des témoignages défavorables à Georges Tron (à la barre ou sur procès-verbal), et plusieurs témoins ont décrit le maire de Draveil en potentat local abusant de sa position pour pratiquer une forme de droit de cuissage. Il gérait la mairie d'une main de fer, et avait ses entrées quotidiennes au commissariat de police local, apprend-on. Mais dans le même temps, les plaignantes ont fait des déclarations parfois démenties par l’enquête, elles sont la cible d’attaques brutales et répétées de la défense, qui les traite comme des affabulatrices cupides, voire des folles, et le portrait qu’en font certains témoins est assez peu flatteur.

Eva Loubrieu est parfois décrite comme une femme ambitieuse, manipulatrice, instable, une libertine ayant des addictions à l’alcool et à la drogue. Une image qui est supposée ne pas coller à celle de la victime idéale, même si le traumatisme consécutif à une agression sexuelle ou un viol peut être enfoui ou masqué par certains comportements à risques, comme l’a expliqué un psychiatre à la cour d’assises. « Ce n’est pas parce qu’une personne a des mœurs légères qu'elle ne peut pas être violée », a également rappelé à la barre un commandant de police de ses connaissances.

« Je suis là aujourd’hui parce que j’ai eu le malheur de rencontrer Monsieur Tron et Madame Gruel en 2006 », commence la jeune femme, voix de fumeuse, longs cheveux noirs, tout de noir vêtue comme l’était l’autre plaignante le jour de son interrogatoire. « Ce qui a suivi m’a mis dans un état physique et psychologique terrible, insoutenable. Je ne souhaitais que mourir », lâche-t-elle.

Eva Loubrieu enrage d’entendre Georges Tron, qui n’a pas encore été interrogé par la cour, se poser en victime d’une cabale par l’intermédiaire de ses avocats, Éric Dupond-Moretti et Antoine Vey. « Cette souffrance, c’est moi, mon fils et l’ensemble de ma famille qui l’avons vécue. Il est très difficile pour moi d’entendre parler politique et complot ici. Les faits eux-mêmes, les viols que j’ai vécus, n’ont rien à voir avec la politique, lance la jeune femme. J’ai été avilie, humiliée, traînée dans la boue depuis des années. Ça fait dix ans que je suis seule avec mon fils, et que je lutte pour survivre. » Après son dépôt de plainte, Eva Loubrieu dit également avoir subi nombre de pressions et de menaces qui l’ont amenée à quitter la région parisienne.

La thèse d’une machination du FN, brandie par la défense de Georges Tron, a été catégoriquement démentie et qualifiée d’écran de fumée, mardi, par les frères Jacques et Philippe Olivier, deux figures d’extrême droite liées à la famille Le Pen et qui habitent Draveil. Les frères Olivier avaient des relations cordiales avec Georges Tron avant de s’opposer à lui sur un projet d’urbanisme local. Quant à Gilbert Collard, le premier avocat des deux plaignantes (que les frères Olivier ne connaissent pas), elles l’avaient choisi parce qu’il était médiatique, et elles ignoraient son engagement partisan auprès de Marine Le Pen.

« Je ne voulais pas porter plainte au départ », explique Eva Loubrieu. Puis elle rencontre Virginie Faux après son départ de la mairie de Draveil, les deux femmes se confient l’une à l’autre, et décident de saisir la justice contre Georges Tron. « On s’est retrouvées à deux femmes ayant vécu des choses similaires, on a choisi un avocat, ça n’a rien à voir avec un complot politique », dit-elle. « Au départ, je ne pensais pas que d’autres avaient subi ce que j’avais subi. J’ai pris le temps de la réflexion. »

La décision de porter plainte est prise en avril 2011. Pourquoi choisir Me Collard ? « Je voulais un avocat médiatique, avec une certaine carrure, pour que la plainte ne reste pas sous une pile. Je ne connaissais pas ses opinions politiques. » Un enregistrement clandestin d'Eva Loubrieu laisse penser qu'elle a le FN derrière elle face à Georges Tron, mais la jeune femme assure qu'il s'agissait d'une vantardise face à un personnage peu recommandable, qui a tenté de monnayer cet enregistrement, et que ses idées sont très éloignées de l'extrême droite.

Quand elle rencontre Georges Tron, fin 2006, Eva Loubrieu est déjà un peu cabossée par la vie. Elle vient de se séparer de son mari, elle est triste, et elle dit ne pas avoir eu envie de flirter avec le maire ni avoir eu une attitude séductrice. C’est le député et maire de Draveil qui insisterait alors pour qu’elle vienne déjeuner au restaurant japonais. « J’avais 31 ans, étais impressionnée, je pouvais potentiellement avoir du travail. »

À ce repas, Eva Loubrieu est placée en face du maire. « Il me prend le pied, retire ma chaussure, et commence à me caresser le pied », raconte-t-elle. L’alcool coule à flots. « M. Tron me sert des verres. Je reste passive parce que j’étais coincée entre plusieurs personnes, et qu’il me fait une proposition de travail dans mon domaine, les métiers du livre. »

C’est la fin des soucis financiers qui commence à miroiter. La jeune femme se laisse caresser le mollet, et se dit qu’elle pourra subvenir à ses besoins et à ceux de son fils. Le maire ne lui a pas demandé son autorisation. Mais il lui demande ses coordonnées à l’issue du repas. Ces agissements sont contestés par Georges Tron. « Il ment », assure Eva Loubrieu.

En janvier 2007, Eva Loubrieu est embauchée comme contractuelle, sans avoir un poste très bien défini. Son contrat est renouvelé en janvier 2008, et elle obtient une promotion en mai 2008.

Un rituel s’instaure, raconte-t-elle, au cours duquel le maire lui impose des attouchements et des pénétrations digitales. « M. Tron était très gentil à mon égard, très charmeur, attentionné, il me flattait. Je pensais qu’il était tombé sous mon charme, et au départ j’ai pensé qu’une chose de l’ordre d’une relation affective naissait entre nous. »

Ces rapports se poursuivent. « À chaque fois j’avais rendez-vous dans son bureau, il me faisait asseoir, me faisait attendre longuement, réglait des affaires de façon virulente au téléphone. J’étais face à son autorité, raconte Eva Loubrieu. Ensuite il se levait, allait fermer la porte capitonnée à clef, s’asseyait sur le fauteuil à côté du mien, et les choses commençaient, toujours de la même manière. Il fallait que je me détende, que j’aie des bas ou des collants, il me prenait les pieds, me faisait des points de pression, me caressait les seins, le corps, m’embrassait, me demandant de fermer les yeux. Parfois il me faisait asseoir sur ses genoux. Il y avait des pénétrations digitales. J’étais très mal à l’aise, j’essayais de garder les jambes serrées ou croisées. J’ai vite compris que je n’avais pas le droit de le toucher, et que ce n’était pas une relation affective. »

« J’ai toujours en mémoire son visage avec une grimace de plaisir, et il allait directement aux toilettes. » Georges Tron secoue la tête de gauche à droite. Les séances se répètent, continue Eva Loubrieu. « Je suis restée passive, il a essayé de me faire pratiquer une fellation mais je n’ai pas cédé », ajoute la plaignante. Sur procès-verbal, elle avait décrit certaines pratiques comme un « alinéa à son futur contrat de travail », qu'elle avait plus ou moins accepté de subir.

« Au départ de cette relation, vous avez évoqué un jeu de séduction et de charme, vous essayiez de l’embrasser. Il y avait une relation de tendresse, demande le président Coirre.

— Quand j’ai essayé de mettre mes bras autour du cou, il m’a repoussée, je n’avais pas le droit de le toucher », répond-elle.

« Mon esprit n’était plus là »

Eva Loubrieu dit avoir réalisé subitement que cette situation n’était pas normale quand elle a appris qu'une autre jeune femme vivait exactement les mêmes séances avec le maire. « C’était le mode opératoire des rituels qui me mettait mal à l’aise. C’était pathologique, d’avoir les mêmes gestes et la même façon d’agir avec d’autres femmes. »

Face à ces pratiques que le maire ne réserve pas qu'à elle mais partage aussi avec d'autres femmes, Eva Loubrieu dit ressentir soudain de la répulsion. Elle trouve le courage de lui dire un jour que les choses doivent cesser. Il sort de son bureau en trombe, et la laisse tranquille pendant trois semaines, raconte-t-elle.

La grande complexité du dossier repose notamment sur l'absence de dates précises, quant aux faits de viol allégués par Eva Loubrieu. De même, la césure semble difficile à comprendre entre les actes qu'elle aurait acceptés et ceux qu'on lui aurait imposés. Elle a, en outre, varié dans ses dépositions et dans quelques interviews.

Après avoir manifesté son refus de poursuivre cette relation, la jeune femme dit avoir été à nouveau enfermée à plusieurs reprises dans le bureau du maire, environ une fois par semaine, puis avec la participation de Brigitte Gruel. Il existe quelques contradictions dans son récit sur ces séances, qu’elle met sur le compte de troubles de la mémoire dus au traumatisme qu’elle a vécu.

On en vient au rôle prêté à Brigitte Gruel, qui était alors l'une des adjointes de Georges Tron à la mairie de Draveil, et la supérieure hiérarchique d'Eva Loubrieu. « Quand Brigitte Gruel est intervenue dans ces séances, j’ai été très surprise, car je pensais qu’elle pourrait m’aider à échapper à M. Tron. Elle m’avait fait des confidences, je pensais qu’elle aussi était sous emprise. Mais en fait elle me rappelait à l’ordre pour que j’honore ces rendez-vous à trois que je voulais éviter », déclare la jeune femme. Eva Loubrieu assure se souvenir, aujourd’hui encore, d’images du corps de Brigitte Gruel, de son parfum aussi.

Quant à son alcoolisation fréquente au moment des faits rapportée par certains témoins, et sur laquelle insiste lourdement la défense, elle la met sur le compte du « dégoût », de la « mésestime de soi », de la « descente aux enfers ». « Je n’étais pas dépendante, ni de l’alcool ni de la drogue avant les faits », assure Eva Loubrieu, quand des témoins décrivent ses conduites addictives.

Un repas au restaurant japonais avec Georges Tron et Brigitte Gruel débouche sur une séance à trois dans le bureau du maire, avec le même rituel qui commence par les massages de pieds. « Georges Tron m’a mis les doigts sur les yeux pour que je les ferme, raconte Eva Loubrieu. Je n’avais pas le droit d’ouvrir les yeux. Il y a eu des caresses des deux sur les seins, une pénétration digitale de la part des deux. Je me suis retrouvée allongée le torse dénudé sur cette moquette. J’avais l’impression d’être au-dessus de mon corps, mon esprit n’était plus là. » Eva Loubrieu dit qu'elle était figée, non consentante.

Ces séances à trois ont eu lieu une dizaine de fois, avec pénétrations digitales à chaque fois, assure Eva Loubrieu. Elle dit avoir dû faire un cunnilingus à Brigitte Gruel, et aussi avoir simulé un orgasme en une occasion pour mettre fin à la scène.

« S'il y a eu des baisers avec la langue, vous n’étiez pas inerte ?, demande le président.

— Une langue est entrée dans ma bouche, je n’ai jamais eu aucune envie ni aucun plaisir. Je n’arrivais pas à sortir de cette situation.

— Votre compagnon de l'époque pensait que vous étiez gênée mais consentante ?

— Il a la mémoire courte. Je ne me suis jamais cachée qu’il aurait pu y avoir une relation affective au départ et un consentement de ma part. Mais ensuite je me suis sentie prise au piège. Je n’étais plus consentante. »

Mais à cette période de la mi-2007, où l’idylle aurait cédé le pas à l’emprise, il existe plusieurs SMS d’Eva Loubrieu à Georges Tron, lus par le président de la cour, qui semblent attester de ses sentiments envers lui ou au moins de son envie de le voir.

« Quelle compatibilité y a-t-il entre ces messages de femme amoureuse avec le ressenti que vous nous décrivez ?

— C’est simple, M. Tron veut continuellement qu’on le rassure, il m’appelait souvent, je devais lui montrer qu’il était le plus important à mes yeux. Il voulait des preuves d’affection, je lui envoyais les messages qu’il avait envie d’entendre. Je regrette de ne pas avoir conservé ses messages à lui et de ne pas avoir fait de constat d’huissier à l’époque, comme l’a fait M. Tron. C’est la preuve que je n‘ai rien prémédité. Dans les scènes sexuelles, j’exécute, sans consentement. Dans ces SMS, je lui donne ce qu’il veut. »

Certains témoins, entendus pendant l'enquête ou par la cour, déclarent qu'Eva Loubrieu était très enjouée à l'époque des faits, voire entreprenante avec certains hommes. « C'est faux, répond-elle. J’ai eu des troubles de la sexualité après cette affaire. Il n’y a eu personne dans ma vie depuis, je n’ai plus de vie sexuelle. »

La disparition de 500 euros dans une caisse de la mairie provoque son licenciement en 2009. Eva Loubrieu est alors accusée d’avoir effectué des dépenses personnelles avec une partie de ces fonds. Était-ce un vol ou pas ? « Je n’ai pas fait de fausses factures, je n’ai pas volé d’argent », assure Eva Loubrieu. Elle avait déjà avancé de l’argent pour la mairie, et il s'agissait d’une simple avance en sens inverse, qu’elle a remboursée, explique-t-elle en substance. On croit comprendre que d’autres faisaient de même à la mairie. L’affaire aurait été montée en épingle pour la faire partir rapidement, assure Eva Loubrieu. « Je commençais à parler, il fallait se débarrasser de moi. »

Avant son licenciement, Georges Tron lui aurait fait signer une lettre de démission. « Il m’a fait mettre à genoux et m’a demandé de le remercier pour tout ce qu’il avait fait pour moi, et ensuite j’ai rédigé un courrier de démission sous sa dictée. Il y avait une menace récurrente de me faire perdre la garde de mon fils. » Eva Loubrieu fond en larmes. Pressée de questions, elle le maintient : « Je n’ai ni inventé, ni menti, ni exagéré. »

Le procès doit s'achever le 16 novembre.

Michel Deléan

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