Avec les lycéens de Blois, au deuxième jour de manifestation

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Jeudi a marqué leur deuxième journée de mobilisation. Qu’ils soient en filière pro ou classique, en lycée privé ou public, un millier de lycéens de Blois manifestent contre les réformes en cours, Parcoursup, les stages introuvables quand « on n’a pas de réseau »…

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Blois, correspondance.- En rejoignant le cortège, Steven, élève du lycée catholique de la Providence, savait qu’il en serait quitte pour deux heures de colle. « À la Pro’, on nous a dit qu’on n’avait pas le droit de manifester. Que ça serait considéré comme une absence injustifiée, et donc sanctionné. Mais je m’en fiche. On fait ça pour notre avenir, pour les autres aussi. »

Plus d’un millier de lycéens issus de six établissements de la ville ont marché ensemble jeudi pour dénoncer les réformes du gouvernement dans l’éducation. Une deuxième journée de mobilisation après un mardi mouvementé : les lycéens blésois, alors plus nombreux, avaient tenté de rejoindre le rond-point de la Patte-d’Oie de Saint-Gervais, QG des « gilets jaunes » de l’agglomération, en remontant la voie rapide à pied. Une périlleuse ascension stoppée net par les policiers.

Ce jeudi, le rassemblement a commencé devant le collège-lycée Augustin-Thierry, un ensemble de 1 600 élèves, où l’on pénètre comme dans une usine automobile, via une grande porte à tourniquet. Vers 8 h 30, une palette a brûlé, vite éteinte par trois pompiers. Une adolescente a vu son manteau partir en fumée. Quand on demande à des lycéens les raisons de leur mobilisation, les ricanements et les boutades surgissent en premier, comme s’ils étaient surpris qu’on les prenne au sérieux. Océane, 16 ans et de longues tresses africaines, prend la parole. « Je rêve d’être pédiatre, puéricultrice ou avocate. Je ne sais pas encore. Mais avec la réforme, il faudra savoir dès la seconde ce qu’on fera en licence ! Parcoursup va favoriser ceux qui auront fait des choix précoces et les gens comme moi, ceux qui ne savent pas, on se contentera des miettes. »

Jeudi 6 décembre 2018, à Blois. © Jordan Pouille / Mediapart Jeudi 6 décembre 2018, à Blois. © Jordan Pouille / Mediapart

Sacha, même âge, chaîne en or qui déborde du maillot de foot, se lance : « Cette année, on a vu tellement de bacheliers découvrir leur affectation très tard, à la fin de l’été. Comment se motiver pour l’épreuve si on ne sait pas où elle va nous mener ? Et comment s’organiser ensuite pour trouver un logement ? » Son ami Moaad aimerait intégrer une bonne école de commerce, y décrocher un Master 2 en commerce international pour travailler, qui sait, aux États-Unis. Mais il s’inquiète des classes surchargées que pourrait entraîner la suppression de 2 650 postes dans le secondaire, annoncée pour la rentrée 2019. Moaad évoque son grand frère de 22 ans, salarié dans une plateforme logistique à Mer, puis son petit frère de 8 ans à qui il aimerait servir de modèle. « Je veux qu’on nous donne les moyens de réussir. »

Le cortège rejoint le lycée voisin, Philibert-Dessaignes, pour récupérer des élèves. La mobilisation franchit, de fait, le millier de participants. « Voiture en feu devant le lycée hôtelier », « Pied d’une fille explosé par un pétard » : quelques rumeurs fleurissent sur WhatsApp, la messagerie plébiscitée par les ados, avant d’être rapidement démenties. On y évoque aussi cet élève de seconde frappé la veille par le tir d’un flashball policier à Saint-Jean-de-Braye, en banlieue d’Orléans.

Le cortège s’engouffre dans les ruelles en pente, prend de la vitesse avant de pénétrer dans la rue du Bourg Neuf, là où Marc Fesneau, le député devenu ministre des relations avec le parlement, tenait sa permanence. Les policiers suivent au trot. « On a plutôt peur qu’un chauffard fasse des dégâts », confie l’un d’eux. Comme dans d’autres villes où les lycéens manifestent, l’itinéraire se décide sur le moment. Toujours sur WhatsApp, il est question d’une halte à 10 heures devant la préfecture, déjà fermée par anticipation. Quinze minutes pour réclamer la démission du président de la République, chanter La Marseillaise et brandir des cartons : « Non à la sectorisation », « Non à la réforme », « Plus de filières, un enfer ».

Un professeur, en retrait, explique les enjeux à une grappe d’élèves désorientés. « L’État met en place une réforme tout en annonçant des suppressions de postes. Évidemment qu’il y a des craintes chez les élèves mais tout autant chez les professeurs ! Pour l’instant, ce n’est qu’une crainte car les moyens ne sont pas encore attribués. » Il est moins inquiet devant la suppression des filières. « Tandis que les voies technologiques restent en l’état, les élèves de la voie classique auront un gros tronc commun et chacun un pack de spécialités. Finies les L, ES ou L : les élèves seront mélangés. Ils devront choisir trois spécialités en première et en abandonner une en terminale. Mais alors quelles sont les spécialités dont vont avoir envie les grandes écoles d’ingénieurs par exemple ? Peut-être ne le savent-elles pas encore. En revanche, ça veut aussi dire qu’un élève qui sort de la seconde va pouvoir choisir des spécialités variées et qui lui plaisent, et non plus choisir S parce qu’il est bon élève ou pour rassurer ses parents. »

À 11 heures, une partie des 700 élèves du lycée professionnel Sonia-Delaunay, rue d’Auvergne, rejoint le rassemblement. C’est le seul de l’académie de la région Centre-Val de Loire à proposer un CAP coiffure. Quelques pétards claquent sous les pieds et plombent l’ambiance. « Mais bordel, dites-leur d’arrêter », hurle une lycéenne en larmes face à de grands échalas soudainement sommés de rétablir l’ordre. Adama, géant à sacoche griffée, est en 1re option M.E.I. (maintenance des équipements industriels) au lycée Augustin-Thierry. « Moi, en vérité, je suis là pour rien », glose-t-il devant ses camarades. À voix basse, il confesse sa peine à décrocher des stages en entreprise. « En seconde, on doit faire deux stages de trois semaines. En première, c’est deux stages de quatre semaines. Mes amis et moi, on envoie des C.V. partout mais on n’a pas de réseau, personne ne répond, alors on cumule les retards. Je dois encore rattraper un stage de seconde. Je connais quelqu’un qui a dû refaire une année à cause de ça. Vous imaginez la pression ? »

De nouveaux pétards ont provoqué des malaises et l’arrivée d’un camion de secours. La manif’ s’est terminée ainsi. Collé au véhicule, Valentin veut s’assurer qu’un camarade n’est pas trop affecté. Lui est résident au foyer Amitié du village de Chambon-sur-Cisse, qui accueille une vingtaine de garçons en difficulté et une dizaine d’éducateurs hors pair. Faute de budget, la structure a perdu l’an dernier son enseignante spécialisée, qui suivait de près tous les décrocheurs scolaires. Valentin était de ceux-là. Tôt ce matin, il a pris un bus pour rejoindre la mobilisation lycéenne. Le voici à présent qui sort une chasuble fluo de sa poche. « Je me suis déjà inscrit à tous les groupes Facebook des gilets jaunes de l’agglomération. Là, je vais prendre un bus et rejoindre ceux du rond-point de la Patte-d’Oie. » Il est l’homme discret de la convergence.

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